ABSENCE DES FEMMES À LA PRÉSIDENTIELLE : LES RACINES DU MAL

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PRÉSIDENTIELLE 2019

Sur les 27 candidats dont les dossiers ont été retenus par le Conseil constitutionnel, seuls cinq (5) sont finalement passés. Tous des hommes. Aïda Mbodj, Aïssata Tall Sall et Pr Amsatou Sow Sidibé n’ont pas pu franchir l’obstacle du parrainage. D’autres comme Nafissatou Wade avait déjà déclaré forfait en pleine collecte. Est-ce que cela doit choquer ? Cela constitue-t-il un recul démocratique ? Comment en est-on arrivé là ? Emedia.sn pose le débat.

Membre fondateur du Caucus des femmes leaders, une organisation née à la veille du vote de la loi sur la parité, Bafou Ba rappelle que « le Caucus avait alors pris l’initiative d’aller voir le président de la République d’alors, Me Abdoulaye Wade, parce qu’il fallait quand même que les femmes puissent se lever pour accompagner l’initiative du président de la République. »
Votée et promulguée, la loi a été appliquée par l’actuel président de la République, Macky Sall en 2014 avec les élections locales. Le Caucus qui a eu à encadrer les candidates à ces élections, constate « que toutes les listes ont appliqué la loi c’est-à-dire un homme - une femme ou une femme - un homme. »

Les femmes utilisées pour la mobilisation et l’animation

Bafou Ba de poursuivre : « En fait, quand les gens disent qu’ils sont choqués, moi, je ne le suis pas parce que sur la ligne de départ, il y a eu vingt-sept (27) candidats dont trois (3) femmes. Alors, on n’a pas parlé de parité en son temps ni de présence des femmes. Le principe de droit avait dit qu’ils avaient les mêmes droits, les mêmes privilèges par rapport aux hommes. A l’arrivée, il n’y a pas eu de femmes comme il y a eu des hommes recalés. Il y a eu des principes qui ont été établis. Tout le monde a accepté le parrainage et est allé déposer sa liste. Si les dossiers ne sont pas conformes aux règles qui ont été établies, on ne peut pas dire qu’elles ont été victimes de discrimination. En tout cas, dans les rapports que nous avons reçus, il n’y en a pas eu. S’il y en avait eu, on aurait noté cela. C’est les populations qui ont parrainé tous les candidats qui ont accompagné certains et qui ont fait que d’autres ont été recalés. »

Comme solution, elle conseille à « toutes les femmes qui sont dans la politique de se construire durablement et d’essayer d’avoir les capacités notamment financières et en ressources humaines parce qu’un parti se construit. Un parti ne peut se lever d’un jour au lendemain et se présenter à une élection présidentielle. C’est assez sérieux. Ce qui arrive assez souvent, c’est que très peu de femmes créent leur propre parti. » Bafou Ba en veut pour preuve : « Beaucoup de femmes sont au niveau des partis notamment des grands partis comme le Parti socialiste (PS) ou le Parti démocratique sénégalais (PDS) où il y a eu beaucoup de femmes mais en général, il faut oser le dire, les femmes sont surtout utilisées pour la mobilisation ou l’animation. Et c’est toujours les hommes qui dirigent les partis. En fait, il y a eu des moments où il y a eu des mouvements à l’intérieur des partis dirigés par une femme. Ça, on l’a remarqué. Quelques fois, certaines femmes par rapport à leur expérience propre sont frustrées ou par dépit, quittent leur parti pour aller créer un mouvement. Et là, je me dis qu’il faut qu’elles prennent le temps de construire ces mouvements ou ces partis pour pouvoir s’arroger en tout cas la légitimité d’aller présenter sa candidature à telle ou telle autre élection. »

Une situation alarmante et regrettable

Irritée par l’absence de candidate, la sociologue Ndeye Fatou Cissé, ne comprend pas le fait que cela soit presque passé inaperçu. Elle explique : « Si on observe ce qui se passe actuellement, je ne peux pas dire que cela choque parce que depuis qu’on a recalé les candidatures féminines, je n’ai pas senti un bruit autour de cette situation à part les concernées comme Aïda Mbodj. Je n’ai pas senti un débat sérieux autour de cette problématique aussi paradoxale qu’inquiétante parce qu’on avait des acquis enregistrés depuis dix (10) ans. Ces acquis ne sont pas entretenus compte tenu de ce qui a été fait sur la loi sur la parité et de la réalité statistique des femmes au niveau parlementaire. »
Elle ajoute : « Rien que la représentativité des femmes sur la liste des candidats (27 ayant déposé leurs dossiers au Conseil constitutionnel) à la présidentielle, ne fait pas 1%. Elles ont été recalées, je n’ai pas senti un débat autour de ça alors que c’est une situation alarmante et regrettable. On ne peut pas aller à une élection présidentielle dans un pays où plus de la moitié de la population est composée de femmes et que cette couche s’éclipse. »

Ndeye Fatou Cissé qui dénonce un « recul démocratique », s’indigne du fait que « la moitié de la population ne (soit) pas représentée », en s’interrogeant sur le fait « est-ce que la parité appliquée au sein de la représentation nationale a profité au leadership politique féminin au Sénégal ? Qu’est-ce qui explique la confiscation de ce leadership par la gent masculine ? Est-ce que les femmes qui ont été élus dans cette législature sont sensibles à la cause genre ? Est-ce que la société civile a été à la hauteur par rapport aux enjeux de l’heure sur le leadership politique féminin au Sénégal ? Est-ce que la population de manière générale, les hommes et les femmes, sont conscients de cet état de fait ? Est-ce qu’il y a une indignation par rapport à cette discrimination négative ? Par rapport aussi à une politique un peu exclusiviste si on connait les modalités du parrainage ? Est-ce que le parrainage profite à la femme sénégalaise compte tenu de nos réalités sociologiques ? C’est des questionnements autour desquels, pose-t-elle, on doit porter des débats publics sérieux.


Penser au delà des sexes

Donnant des éléments de réponse, la sociologue précise que « les responsabilités sont à situer au niveau des politiques, de la société civile et de la population de manière générale. » Aussi, indique-t-elle, « on doit travailler pour une situation plus favorisante qui permet de ne plus maintenir les femmes dans des sphères domestiques ou privées, la fameuses expression ‘’Jiggen de fay guaat tank’’ ou ‘’guaat lamign’’. On les entend très souvent et on n’y fait pas attention mais c’est des expressions qui pèsent et qui sont matérialisées un peu partout dans toutes les sphères décisionnelles au Sénégal. Et parfois aussi ça joue sur le mental des femmes qui s’autocensurent, en se demandant si elles ont la capacité ou pas : ‘’Est-ce que je serai à la hauteur ?’’. Les hommes, ils échouent et assument ça. Ce n’est pas parce que nous sommes des femmes quand on échoue, on en profite pour développer des stéréotypes : « C’est parce que c’est des femmes ». On est arrivé à un moment où on doit penser au-delà des sexes. Les femmes sont des êtres humains et l’être humain n’est pas parfait. »

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