BABACAR TOURÉ L’AVAIT DÉJÀ FAIT...

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TÉMOIGNAGES SUR SIDY LAMINE NIASS

Babacar Touré a eu la chance de dire sa reconnaissance à Sidy Lamine Niass de son vivant. C’était à la faveur de l’inauguration du nouveau siège du Groupe Walfajri, un après-midi d’Avril 2010. Un témoignage riche et fécond qui traduit à suffiance la vie et l’œuvre du Président directeur général de Walfadjiri, décédé le 4 décembre à Dakar. Nous vous proposons in extenso le témoignage de Babacar Touré, journaliste et ex patron du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra)

Dakar, le 1er avril 2010

Mon cher Sidy,

Quand tu m’as informé de ton initiative et demandé de m’impliquer aussi bien dans la phase d’élaboration que dans la mise en œuvre, j’ai marqué un accord enthousiaste, teinté cependant de quelque appréhension.

L’initiative est d’autant plus enthousiasmante que le secteur des médias, des moyens de communication de masse, mérite bien d’être ausculté, même si c’est à la faveur et dans la ferveur d’une célébration. La presse n’a pas pour vocation, ni pour tradition, de parler d’elle-même. Elle laisse ce soin à d’autres qui ne s’en privent point. Et c’est bien ainsi, car si nous nous estimons loisible de parler de tout et de tous, il serait malvenu, pour nous, de jouer à la vertu outragée, à la moindre remarque, de la part de ce qui fonde en légitimité, notre raison d’être : le public, dans sa composition diverse et plurielle.

Voici plus d’un quart de siècle que nous cheminons ensemble. J’ai eu l’occasion de vérifier, à suffisance, ta foi inébranlable en Dieu et au destin de ses créatures. De cette foi, découle ton engagement plein et entier dans la réalisation ambitieuse et toute de générosité des idéaux qui font notre humanitude. Homme de Dieu, Homme de mission, tu t’es très tôt élevé contre tous les obstacles qui pouvaient se dresser sur le chemin de la recherche de la Vérité.

C’est bien cette quête de Vérité – et de sens - qui t’a fait entrer en journalisme, comme on entre en religion, armé d’une conscience sacerdotale. Si seule la vérité est révolutionnaire, alors, il faut la dire. Par l’écrit d’abord, qui est verbe, la parole qui est action, l’image qui est création.

J’ai décrit ainsi le Groupe Wal Fadjri qui a investi les principaux secteurs de la presse : imprimerie, presse, radio et télévision, ce qui en fait l’un des plus grands groupes dans l’espace africain francophone. Un mot pourrait résumer, quoi qu’imparfaitement, ton parcours : la créativité.

Une créativité aux confluences des rencontres et de convergences paradoxales. Originelle d’abord. Tu es issu d’un métissage arabo- africain, dans une prestigieuse famille religieuse aux riches traditions d’érudition et de culture. Intellectuel islamiste, homme d’idées, ouvert et curieux des autres, de la vie tout court, tu as su rendre fécondes d’autres rencontres, avec le doyen Cheikh Touré notamment, le regretté Latif Guèye et les « jeunes anciens » fidèles et loyaux compagnons de toujours, Tidiane Kassé, Abdourahmane Camara, Mademba Ndiaye, Jean Meïssa Diop, Mame Less Camara et, plus tard, un certain Madiambal Diagne. Et bien d’autres. De ces rencontres, est né Wal Fadjri, annonciateur d’une aube nouvelle.

Avec ceux-là et tous les autres membres de la grande famille que tu as su constituer au sein et en dehors de Wal Fadjri, tu as su relever des défis majeurs. Dont celui de l’édification d’une presse qui a émergé du libre commerce des idées. Tu as su éviter, peu ou prou, la tentation d’une presse à laquelle on reconnaîtrait le droit aux excès, aux abus en présumant que les méfaits de cette liberté seraient compensés par ses bienfaits. Tu as su t’adapter, en changeant le format et la formule de ton projet initial et en adoptant la démarche d’une presse professionnelle, imprégnée de quête de liberté et de démocratie.

La liberté de la presse est une valeur d’une grande importance pour les journalistes. Ils l’associent étroitement à la liberté d’expression du citoyen dont elle ne fait que découler. C’est justement la liberté d’expression qui serait le mythe fondateur du journalisme. C’est au nom de cette valeur sacralisée que les journalistes refusent parfois d’admettre la moindre condamnation de certaines pratiques professionnelles, prenant justement trop de libertés avec les règles éthiques et déontologiques de cette profession.

Cette approche corporatiste, tendant à caporaliser le droit fondamental du citoyen à la libre expression et à l’information, est à l’origine de certains malentendus. En effet, quand la presse met en cause, de manière injustifiée la dignité et la respectabilité de citoyens, elle se doit de réparer les blessures morales résultant de cette mise en cause. Cette protection du citoyen est légitime dans nos sociétés démocratiques. D’autre part, ce qui a été conçu pour protéger les honnêtes citoyens a parfois été détourné pour ériger un mur de silence autour d’agissements et de comportements sujets à caution.

Si le mot « liberté est de ceux qui ont plus de valeur que de sens », pour reprendre Paul Valéry, certains y voient « l’objet de détournement subtil et souvent dangereux, surtout quand leur valeur est le résultat d’un besoin ».

Mon cher Sidy, chers collègues et confrères,

Lorsqu’on évoque les contraintes auxquelles se heurtent les médias et leurs animateurs, on pense surtout à celles qui « s’originent » dans leur rapport avec l’Etat, dans leurs relations avec les tenants du pouvoir et de ses institutions, comme celles avec d’autres pôles de pouvoir et groupes de pression. Il ne fait aucun doute que l’Etat et la Presse gagneraient à la mise en œuvre de règles du jeu claires et transparentes, faites d’équité et de respect mutuel, chaque partie restant dans son rôle, en ayant pour unique souci l’intérêt général. Pourtant, l’une des contraintes à forte intensité létale pour la presse est relative aux lois du marché.

En effet, les contraintes économiques ne sont pas sans influence sur les politiques rédactionnelles des médias. Mais encore une fois, il est tenu pour acquis que cela ne peut pas être malsain pour la société, malgré les erreurs et les errements de parcours. Pourtant, les contraintes d’ordre économique, non seulement peuvent altérer la qualité rédactionnelle –et partant l’honnêteté, pour ne pas dire l’objectivité- mais encore elles constituent une véritable menace pour la liberté de la presse.

Dans un tel contexte, les titres survivent au mieux ou sont en sursis, avec en prime, la désaffection du public et le discrédit sur une des plus nobles aventures humaines.

Avec l’expérience du Groupe Wal Fadjri et d’autres de cette génération de la période d’ouverture démocratique sous ajustement structurel aux coûts social, économique et politique élevés, il nous est impératif de prendre la mesure du risque que le libre marché économique l’emporte, dans une large mesure, sur le libre marché des idées. Car les forces économiques et/ou politiques qui « commercent » les médias, les confinent souvent dans un environnement qui désavantage les personnes, les entreprises, les idées qui leur paraissent critiques ou hostiles.

Mon cher Sidy, le joyau que tu inaugures aujourd’hui est une réalisation lumineuse par son profil architectural et sa fonctionnalité, reflet de son adéquation par rapport à son objet. Elle renforcera, j’en suis persuadé, le dynamisme de la presse nationale si méritante, y compris quand elle commet des erreurs de jeunesse ; car tout cela est bien jeune dans la vie d’une nation.

Tes réalisations montrent et démontrent que l’esprit d’initiative et la capacité entrepreunariale sont compatibles avec une concurrence juste, loyale et saine qui doit être une source à la fois d’inspiration et d’émulation. Ce magnifique ouvrage, si symbolique de ta détermination à relever les défis de ton métier et de ton temps est le reflet de cet autre impératif, le ramage doit se rapporter au plumage. Le contenant ne saurait déterminer, ni altérer le contenu. Cette bataille du contenu n’est pas encore gagnée, loin s’en faut. La voie est balisée, pour qu’à l’instar de Wal Fadjri, la presse de ce pays et du continent puisse assumer davantage les responsabilités inhérentes à quatre objectifs majeurs, entre autres :

• dans sa fonction politique, informer les citoyens des faits, des gestes et des décisions des gouvernements ;
• dans sa fonction éducative, exposer et promouvoir les échanges d’idées et d’opinions, faire connaître la réalité ;
• dans sa fonction utilitaire, rendre compte et expliciter les faits et phénomènes sociaux ou de portée sociétale.
• Enfin, refléter la société avec ses héros, ses vilains, ses valeurs, les éléments anachroniques, comme les facteurs de rupture et/ou de progrès.

Pour ce faire, la presse devra disposer de l’autonomie suffisante pour opérer des choix professionnels, en accord avec l’éthique et la déontologie et en dehors de toute connivence.

Monsieur le président de la République,

Au nom de Monsieur Sidy Lamine Niasse et de la presse de ce pays qui se reconnaît à travers notre parcours commun et nos démarches respectives, je vous dis merci. Votre présence n’est pas que symbolique. Mais elle est riche de symboles que votre hôte évoquera sans doute mieux que personne d’autre ici. Des acquis formidables ont été obtenus avec votre prédécesseur, comme avec vous, à nos côtés. Il s’agit d’aller de l’avant, de rendre les acquis irréversibles et de faire de nouvelles avancées, d’éviter des reflux récurrents.

Permettez-moi seulement d’évoquer une situation qui vous est particulièrement familière, que vous connaissez tout autant comme acteur politique, promoteur de presse et Chef d’Etat. Vous avez une longue et riche expérience qui vous aura permis de distinguer ce qui relève de la liberté de presse et ce qui distingue celle-ci de la liberté de la presse.

La première, la liberté de presse, apparaît comme étant la liberté reconnue aux entreprises de presse, tandis que la seconde, la liberté de la presse serait celle concernant la liberté d’expression.
La liberté d’entreprise de presse existe dans la plupart de nos Etats, mais l’environnement économique, juridique et politique fait peser de sérieuses contraintes sur la liberté de la presse que pourraient exercer les journalistes employés par ces entreprises.

La pratique atteste que certaines contraintes pesant sur la liberté d’action des journalistes, se retrouvent également à l’intérieur des entreprises de presse qui les emploient. Ce sont des contraintes économiques, sociales, managériales et bureaucratiques.

L’Afrique n’en a pas le monopole. Mais le problème se pose ici de façon encore plus contraignante qu’ailleurs. Nous voulons défendre et illustrer avec vous, ainsi qu’avec toutes les personnes de foi – de bonne foi- et de bonne volonté, en cette journée de célébration des valeurs, des principes et des pratiques que nous voulons cultiver en partage, qui constituent de vraies leçons de vie dont l’expression serait une aurore irradiante, à l’instar de « Wal Fadjri, l’aurore », que dirige avec maestria, vision et esprit de suite, notre ami Sidy Lamine Niasse.

Un pionnier, un précurseur, une vigie et un compagnon qui, depuis sa tour de marbre, contribuera encore, plus et mieux à nous faire sortir de nos tours d’ivoire, en allant à l’assaut des citadelles et des barrières qui font le lit des malentendus, des incompréhensions et des ambiguïtés.

Je m’honore d’avoir été de cette aventure. De ces aventures là que fécondent les grandes querelles pour les valeurs universelles de progrès et de partage avec toi, Sidy en particulier et avec tous les nôtres qui ont fait le choix de l’action indépendante et émancipatrice. Merci pour les 27 ans. Va pour les 50 ans, le centenaire, et au-delà.

Je vous remercie.

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