COURIR, AU-DELÀ DE LA FALAISE (Par JACQUES ATTALI)

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Tout le monde se souvient de ce dessin animé de Tex Avery dans lequel un personnage, poursuivi par un autre, dépasse en courant le bord d’une falaise, continue de courir, emporté par son élan, reste un moment en suspens dans le vide, tout occupé à sa poursuite, jusqu’à comprendre qu’il n’a plus de sol sous ses pieds, et tomber comme une pierre. Enfant, on a tous ri beaucoup de cette scène.

Aujourd’hui, nous vivons exactement la situation, et c’est beaucoup moins drôle.

Les humains continuent de courir, emportés par l’impulsion que leur donnent les sommes vertigineuses déversées par les banques centrales et les gouvernements. Ils approchent du bord du vide, et se préparent à dépasser la falaise pour se trouver en suspens dans le vide, continuant, comme ce personnage, à avoir les mêmes préoccupations qu’avant ; tout occupé à savoir s’ils pourront bientôt déjeuner dans un restaurant, ou partir en vacances, ou retrouver des amis. En particulier, en France, après des mois de repos forcé, bien des gens ne pensent qu’au prochain pont de quatre jours, qu’ils s’octroient allégrement.

Peu de gens réalisent l’ampleur de la chute qui nous attend. Peu de gens veulent entendre parler de la réalité : Aux Etats-Unis, la production va baisser de plus d’un tiers au deuxième trimestre, et sans doute d’un cinquième sur toute l’année ; en Europe, ce sera à peine moins. Aux Etats-Unis, près d’un quart de la population est menacé de perdre son emploi ; en Europe, ce sera à peine moins. En France, une entreprise sur quatre envisage de licencier. Dans les pays émergents, 1,6 milliards de gens, travaillant dans le secteur informel, vont sans doute perdre la seule source de revenu de leur famille.

Est-ce qu’on comprend vraiment ce que ces données signifient ? Quand va-t-on le réaliser ?

Quand va-t-on se résigner à admettre que, sans médicament ni vaccin, un retour de la pandémie peut rendre l’avenir plus sombre encore ? Quand va-t-on cesser de ne regarder que les sourires du printemps pour accepter de voir l’immensité des drames à venir pendant l’automne, et des chantiers à ouvrir pendant l’été, pour les éviter ?

Quand va-t-on cesser de croire qu’un déluge d’argent suffira à fournir à l’économie mondiale les moyens de franchir sans dommage ce précipice ?

Car ce n’est pas en noyant de crédit les entreprises que les banques centrales pourront les sauver d’une crise de solvabilité. Ce n’est pas non plus en leur apportant du capital que l’Etat pourra les sauver d’une absence de chiffre d’affaires ; à moins qu’on soit prêt à nationaliser tous les restaurants et toutes les PME.

On ne les sauvera qu’en les aidant à trouver des clients.

Et pour cela, il faut les amener à produire au plus vite ce pourquoi les consommateurs seront peut-être prêts à débourser les sommes vertigineuses qu’ils épargnent depuis des mois. Cela suppose d’orienter les producteurs vers ce que je nomme les « industries de la vie ». Et de former en urgence à ces nouveaux métiers tous ceux qui, sans cela, se retrouveront bientôt au chômage. Et pour très longtemps.

Pour relever un tel défi, on ne peut se contenter de ne se préoccuper que de ce qui va se passer dans les quinze prochains jours, ou même dans les deux prochains mois ; de croire qu’il suffira de continuer à vivre comme par le passé et d’attendre le retour du monde d’antan ; de croire que le virtuel, qui nous a envahi, nous protègera des drames du réel.

Si on ne le fait pas au plus vite, le pire est certain ; et cette brève période qui suivit le confinement paraîtra bientôt même comme un moment très heureux. Comme le dernier moment d’une civilisation en suspens avant sa chute.

Il est encore temps d’éviter de s’engager au-dessus de la falaise et de prendre un autre chemin. Il y faudra beaucoup de courage. Rien n’est plus difficile que de s’extraire d’un déni de réalité. Rien non plus ne rend plus libre.

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