ENTRE LA GOUVERNANCE DE LA MONDIALISATION ET LA SOUVERAINETÉ DES ÉTATS, A QUELLE THÈSE SE FIER ?

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ECONOMIE

Amadou Hott, le ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération internationale a présidé ce lundi, en remplacement du chef de l’Etat, Macky Sall en déplacement à Addis-Abeba, l’ouverture du symposium international, du 10 au 12 février, en hommage au Pr Samir Amin, éminent économiste et universitaire, à la salle de conférence de l’UCAD 2. Le thème choisi porte sur « La gestion de la crise multidimensionnelle du système mondial : les réponses des pays du sud ».


« Point d’émergence s’il n’y a pas de transformation », signale Hott

« C’est un thème pertinent pour rendre un hommage à sa juste valeur au Pr Amin », approuve d’emblée le ministre. Qui soutient que « le renforcement de la coopération Sud-Sud est un impératif pour le développement et une plus grande résilience de nos économies face aux chocs économiques mondiaux. En effet, les partenariats Sud-Sud constituent un levier de partage de connaissances, de compétences et d’expériences réussies. Ils peuvent ainsi contribuer à créer davantage d’emplois, construire des infrastructures, et promouvoir les échanges commerciaux Sud-Sud sur la base d’une solidarité, et d’une commune volonté de se renforcer mutuellement. »

Au-delà du thème central, ajoute-t-il, « le symposium va développer différentes thématiques comme la gouvernance de la mondialisation, la souveraineté des peuples sur les ressources naturelles, et la transformation structurelle de nos économies. Il s’agit de thématiques importantes qui constituent des enjeux majeurs en matière de développement pour les pays du Sud. Concernant l’Afrique, les récentes initiatives notamment l’agenda 20-63 et l’entrée en vigueur de la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAF) constituent des illustrations d’une volonté de changement et de renforcement des partenariats Sud-Sud. Cette volonté de changements en Afrique intègre désormais la dimension de la durabilité dans le processus de développement et confortent le Pr Samir Amin dans sa pensée. »

Hott de poursuivre : « S’agissant de la ZLECAF, elle est une étape cruciale vers l’intégration des économies des pays africains. Elle est également une étape importante vers la stipulation du Commerce intra-africain et la réalisation d’un développement endogène, durable sur le continent. La ZLECAF pourrait continuer sur le continent une vraie plateforme de négociations d’accords commerciaux plus avantageux pour l’Afrique au niveau mondial. En tout état de cause, elle favorise la création de chaînes de valeurs pour la transformation locale des produits, une étape cruciale pour l’industrialisation de l’Afrique, et l’amélioration des termes de l’échange, un objectif cher au Pr Samir Amin. »

Fort de ce fait, le ministre met en avant le Plan Sénégal Émergent (PSE), si cher au président Sall. « Au Sénégal, rappelle-t-il, le PSE, qui est aujourd’hui dans sa 2e phase, ambitionne de réaliser une transformation structurelle de notre économie afin de promouvoir une croissance durable, et inclusive. » Ainsi, à l’en croire, « la 1ère phase (a fini) de placer le Sénégal parmi les pays à croissance rapide, en Afrique subsaharienne. »

Il s’empresse, toutefois, de mettre un bémol, soulignant que « cela n’est pas suffisant. C’est pourquoi il est nécessaire d’accélérer la transformation structurelle de notre économie, et garantir la durabilité de la croissance. L’État va (ainsi) se focaliser sur le secteur privé pour que la croissance soit plus créatrice d’emplois. A cet égard, plusieurs actions sont en cours de réalisation notamment le développement du numérique, l’implantation de zones économiques spéciales et d’agropoles ainsi que des initiatives pour améliorer notre cadre de partenariat public-privé et des réformes favorisant le développement de la Petite et moyenne entreprise (PME), de l’entrepreneuriat, et la création d’emplois. »

Il s’y ajoute, énumère-t-il, « la mise en place d’un cadre juridique pour une gouvernance transparente et responsable des ressources naturelles tenant compte des générations futures ».

Je voudrais lancer un appel solennel aux jeunes générations et aux décideurs politiques de saisir l’opportunité de ce symposium pour une appropriation de la pensée du Pr Samir Amin.

En face, Pr Moustapha Kassé, le président du comité scientifique du symposium, dessine un tableau plus que plus sombre à l’encre d’un chaos de niveau mondial.

« Ce ne sont pas ces trois grandes personnalités (Amadou Hott, Amadou Kane, ex-ministre de l’Économie et des Finances et Cheikh Tidiane Gadio, vice-président de l’Assemblée nationale), qui nous démentiront sur la profondeur de la crise mondiale actuelle, défend l’économiste. La crise que nous traversons est une crise mondiale très grave. Si nous prenons quelqu’un qui est du FMI (Fonds monétaire international), que je n’apprécie pas beaucoup, mais il écrit ceci ’’les risques de la mondialisation ont été sous-estimés, et les gains surestimés’’. Je me suis dit au fond c’est un aveu de taille pour quelqu’un effectivement qui est dans les grandes Institutions. »

Pour l’ancien doyen de la Faculté des Sciences économiques et de gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), « il y a encore un aveu plus important, c’est celui que je dirai du journal ultra-libéral ’’the economist’’, qui dit ’’désastre financier périodique, crise de la dette, fuite des capitaux, crise de changes, faillite des banques, crash boursier’’. Mais c’est assez pour forcer un bon libéral à s’arrêter. Je pense qu’ils ont parfaitement raison. Plus loin, si nous regardons la gouvernance mondiale, aujourd’hui, nous allons constater effectivement que cette gouvernance est assurée par un quarteron de puissances alors que l’écrasante majorité des Etats particulièrement ceux représentant les 90% de la pathologie mondiale, mais en même temps les 90% de la conflictualité mondiale, est complètement absente des centres de décisions. C’est dire que rarement la mondialisation telle qu’elle se présente aujourd’hui est à la fois une tourmente mais en même temps pose beaucoup d’inquiétudes. »

D’autant plus qu’argue-t-il, « cette mondialisation qui était censée apporter prospérité et bonheur, tourne presque au cauchemar pour des milliards d’individus. Cette situation soulève beaucoup d’interrogations : S’agit-il de théories impertinentes ? S’agit-il d’erreur de diagnostic ? De solutions erronées ? D’inadaptation des politiques de rigueur, d’austérité qu’on nous impose ? S’agit-il simplement de politiques monétaires qui permettent à des milliardaires de s’enrichir en dormant ?

Evidemment, certains observateurs et analystes comme Samir Amin et beaucoup d’autres ont diagnostiqué la crise mondiale géopolitique, hégémonique, stratégique de ce nouvel ordre, qui nous impose aujourd’hui comme nous le demande Samir Amin une certaine reconceptualisation autour de 3 idées maitresses : d’abord, la notion de multipolarité. Qu’est-ce que nous entendons par un monde multipolaire ? Est-ce que c’est un monde d’inégalités ? Plus injuste ? Etc. Ensuite, d’intérêts nationaux : c’est-à-dire on redécouvre des notions d’intérêts nationaux, également de souveraineté nationale. Quelle est leur signification ? Y-a-t-il antinomie entre mondialisation qu’on nous dit inévitable et la nécessaire souveraineté des Etats ? Enfin, la notion d’alternative : c’est-à-dire si le monde dans lequel nous vivons est aussi injuste, il a été, il l’est et le deviendra un peu plus. J’ai recensé les plus grandes recherches aujourd’hui, et 3 thèmes apparaissent : (celui) des inégalités, de la pauvreté particulièrement dans nos pays, et des thèmes montrant la forte progression justement des conditions de vie et de travail extrêmement difficiles ».

Une chose est sûre, ces analyses divergent selon la position dans laquelle on se trouve, ministre au sien du gouvernement ou professeur à l’université.

Dr Chérif Salif SY, président du Forum du tiers monde, think tank créé par feu Samir Amin, est formel : « le monde va très mal. Le capitalisme militaro-financier a imposé les conditions de son expansion indéfinie en exigeant que rien en aucune partie de la terre ne puisse échapper à la loi marchande. Ainsi là où l’accès aux ressources est vital pour les maîtres, et acteurs de ce système, l’écrasement des peuples n’est qu’une péripétie. (...) Mais pour autant qu’il s’agit de fonder un ordre international, le minimum suppose que les Etats aient conscience d’appartenir à une communauté politique, qui doit pouvoir se structurer. Dès lors, la question est comment et par quel moyen réaliser cette structuration au regard de la prise en charge de concept d’ordre politique ».

Entre autres sommités, l’ex-ministre de l’Économie et des Finances, entre 2014 et 2015, en Tunisie, Hakim Ben Hammouda, Pr Pathé Diagne, madame Iba Der Thiam, la famille de Frantz Fanon, ont assisté à l’ouverture.

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