FINALE CAN 2019 - ET SI LE BUT ALGÉRIEN N’ÉTAIT PAS VALABLE ?

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FOOTBALL & LOIS DU JEU

Douze jours après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, revenir sur un incident qui parait anodin, peut sembler être une mauvaise idée de remuer le couteau dans la plaie ou, pire, de jouer les mauvais perdants. A Emedia, nous avons alors retourné la question sous plusieurs angles avant de décider d’en reparler, ne serait-ce que pour poser un débat sur un sujet qui peut faire jurisprudence : et si le but encaissé par le Sénégal, dès la 2e minute de la finale n’était pas valable ? En direct, tout le monde, des joueurs a paru étonné par la trajectoire du ballon qui est monté très haut, avant de redescendre sec, direct dans le but.

Sur le live multimédia de Emedia.sn, nous le commentions ainsi : « Sur un ballon très mal apprécié par Cheikhou Kouyaté, Bagdad Bounejah évite Salif Sané et voit son tir contré par ce dernier. Le ballon semble s’envoler vers le ciel mais lobe le gardien Alfred Gomis, un peu trop avancé. Ouverture du score pour l’Algérie qui prend la rencontre par le bon bout... » Près de deux semaines plus tard, pendant que l’Algérie a fini de savourer sa victoire au bout d’un parcours élogieux et que le Sénégal avait fait le deuil d’une défaite qui entachait un gros effort de progression, une vidéo, peut-être d’un angle autre que ceux auxquels le but a été visionné à multiples reprises depuis lors, venait bouleverser beaucoup de certitudes.

Partagée sur les réseaux, elle semble provenir de la caméra logée en haut de la tribune présidentielle du stade international du Caire. Concrètement, elle montre, plus clairement, ce que tout le monde avait senti, pensé ou dit : le ballon a eu une trajectoire curieuse. Très curieuse. Au point de fausser grandement l’appréciation du gardien de but sénégalais, Alfred Gomis qui comme beaucoup, avait cru que le cuir se dirigeait forcément hors du rectangle vert et par-dessus de sa cage tant elle avait pris de la vitesse et de la hauteur après que le tir de Bounedjah a été dévié par le tacle de Salif Sané. Sur la vidéo, il est clair que la trajectoire et la vitesse changent trop brusquement, laissant penser à un impact. A y voir de près, il semble avoir touché un des éléments de la spidercam (peut-être un des fils qui tiennent solidement l’appareil), la célèbre caméra qui surplombe les pelouses lors des grandes occasions, prenant les vues ariennes pendant le match mais également certaines vues rapprochées en avant-match, lors de la présentation des joueurs ou encore des warm-up.

Le fil étant assez fin pour ne pas être remarqué en nocturne (le coup d’envoi du match avait été donné à 21 heures, heure locale) et le but inscrit en début de rencontre sur un ballon qui filait à grande vitesse, il est peut-être compréhensible que sur le feu de l’action, personne, pas même l’arbitre camerounais Sidi Alioum encore moins les 22 autres acteurs sur la pelouse ou ceux sur le banc de touche ou en tribunes, n’ait pensé à se questionner sur ce qui a dévié la trajectoire du ballon. Nous avons alors tenté de savoir ce qui aurait pu se passer le cas contraire. En l’espèce, savoir ce qui est prévu si un élément extérieur au jeu touche son élément central (le ballon), voir s’il y a eu, par le passé, des faits similaires et les décisions qui en ont découlé le cas échéant, mais d’abord essayer de mieux connaitre cet appareil étonnant qui surplombe les pelouses, s’offrant une position de privilège pour offrir aux téléspectateurs une vue parfois magnifique sur les acteurs.

Spidercam, mais qu’es-tu donc ?

La Spidercam (caméra araignée) est un système de câbles qui permet à une caméra de télévision ou de cinéma de se déplacer dans l’espace. Spidercam est un terme déposé par son inventeur Jens C. Peters, qui s’est inspiré de la Skycam (caméra du ciel, ou caméra aérienne), créée en 1984 aux Etats-Unis. Concrètement, c’est un dispositif permet aux caméras de cinéma et de télévision de se déplacer verticalement et horizontalement sur une zone prédéterminée, généralement le terrain de jeu d’un événement sportif comme un terrain de cricket, un terrain de football ou un court de tennis.

La Spidercam fonctionne avec quatre appareils de levage motorisés placés à chaque coin de la pelouse (près des poteaux corners), un dispositif mécanique qui permet de commander l’enroulement et le déroulement d’un câble, d’une chaîne ou de tout autre type de filin destiné à porter ou à tracter une charge. Pour la Spidercam, c’est donc un câble hyper résistant qui est ici déroulé et enroulé, soutenant la caméra gyro-stabilisé (ou chariot) en question. En contrôlant l’enroulement et le déroulement des câbles, le système permet au chariot d’atteindre n’importe quelle position. Les entrées du "pilote" Spidercam sont traitées par un logiciel qui transmet les commandes aux treuils via des câbles à fibres optiques.

Ce câble est en kevlar, qui est une fibre synthétique possédant de très bonnes propriétés mécaniques en fatigue et traction (très forte résistance à la rupture, supérieure à celle de l’acier) ainsi qu’un réseau de liaisons hydrogène entre les chaines polymères qui lui confère une grande rigidité.

Un ballon a-t-il déjà touché le dispositif de la spidercam en plein match ?

Oui. Il y a plusieurs cas de matchs lors desquels le ballon a heurté les fils ou la caméra même, déviant la trajectoire du ballon et gênant, par la même occasion, l’appréciation des acteurs.

Exemple d’un match de la Ligue des Champions Zone Asie, lors duquel le ballon, à deux reprises, heurte le fil du dispositif de la spidercam. A chaque reprise, l’arbitre a arrêté le jeu avant de le faire reprendre par la balle à terre.

Que disent les textes ?

Ce sont les lois du jeu de l’IFAB (International football association board ou International board) qui régissent les règles du football depuis 1886. L’IFAB est constituée de la FIFA et des fédérations de football des Etats de la Grande-Bretagne (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande du Nord), terre de création du football. Concernant le contact du ballon avec un élément extérieur, il faut consulter la loi 9 (Ballon en jeu et hors du jeu) pour y voir plus clair. Cette loi dispose que le ballon est hors du jeu quand :

« - Il a entièrement franchi la ligne de but ou la ligne de touche que ce soit à terre ou en l’air.
-  Le jeu a été arrêté par l’arbitre.
-  Le ballon devient défectueux.
-  Il touche l’arbitre et change de possession ou une occasion de but est créée ou un but est marqué.
-  Un élément extérieur intervient sur le terrain (spectateur, coup de sifflet venant des tribunes, etc.) et soit touche le ballon, soit procure une gêne quelconque pour un joueur. »

C’est ce dernier point qui est particulièrement concerné par l’action du but de l’Algérie à la finale de la CAN 2019 avec un élément extérieur (le fil de la spidercam) qui pourrait avoir touché le ballon et donc procuré, par la modification de la trajectoire et de la vitesse de celui-ci, une gêne évidente pour le gardien de but sénégalais, Alfred Gomis.

La spidercam est-elle considérée comme un élément extérieur au jeu ?

Pour ne pas être dans l’interprétation, nous avons posé la question à des acteurs. La réponse est unanime : oui. Les seuls éléments qui appartiennent au jeu sont ses 25 acteurs sur la pelouse (footballeurs et arbitres), les poteaux (de buts et de corners), le ballon et la surface de jeu délimitée par les lignes de but (largeurs) et de touche (longueurs). La surface étant délimitée au sol mais pas dans l’espace, tout ce qui surplombe la pelouse fait partie de l’espace de jeu. Ce qui fait que le ballon reste toujours en jeu quel que soit la hauteur qu’il aura prise.

Les exemples de cas mentionnés plus haut où le ballon a plus clairement touché une partie du dispositif de la spidercam le prouvent d’ailleurs dans la mesure où l’arbitre, conformément au règlement, arrête le jeu et le fait reprendre par une balle à terre dont la procédure est régie dans la Loi 8 : « La balle à terre est donnée au gardien de but de l’équipe en défense dans sa surface de réparation si au moment où le jeu a été arrêté le ballon se trouvait dans sa surface de réparation ou la dernière touche de balle a eu lieu dans sa surface de réparation. Dans tous les autres cas, l’arbitre donne la balle à terre à un joueur de l’équipe qui a touché la balle pour la dernière fois et à l’endroit où le ballon a été touché pour la dernière fois par un joueur, un agent extérieur ou un arbitre, tel que précisé au point 1 de la Loi 9. »

Qu’est-ce qui aurait dû se passer sur cette action de la finale ?

Il aurait d’abord fallu que les acteurs (joueurs et arbitres et assistants à la VAR) soient conscients que le ballon a effectivement heurté une partie du dispositif de la spidercam. Dès l’instant que le constat aurait été fait, l’arbitre aurait arrêté le jeu et donné au Sénégal la possession par la procédure de la balle à terre suivant les indications de la loi 8 (voir plus haut). Pour en avoir le cœur net puisque l’impact a eu lieu à un niveau assez élevé, il aurait pu, dans le doute, consulter ses assistants à la VAR. Malheureusement pour le Sénégal, sur le moment de l’action, aucun des acteurs n’a été alerté par la trajectoire et la vitesse prise subitement par le ballon, pas même le gardien sénégalais qui était le plus proche de la zone d’impact.

Qu’est-ce que le Sénégal peut faire, s’il s’estime lésé ?

Comme la fameuse main de Maradona, un fait de jeu que personne n’a soupçonné à temps réel a eu un impact certain sur le résultat d’un match d’une grande importance, d’autant plus que c’est ce but qui offre le titre à l’Algérie, la partie se terminant sur le score d’un seul but. Deux semaines plus tard, contester ce résultat pourrait laisser une image très négative de mauvais perdant collée au Sénégal, surtout après l’épisode de la reprise du match contre l’Afrique du Sud en 2017, des éliminatoires de la Coupe du monde, après constatation que l’arbitre avait été mouillé dans un scandale de corruption et après celui, en coupe d’Afrique des U17, avec la sanction contre la Guinée, pour fraude sur l’âge, profitant également au Sénégal, qualifiée en Coupe du monde de la catégorie.

Le résultat sur le terrain étant déjà consommé, il faut reconnaitre qu’on ne peut reprocher à l’arbitre que ce détail lui ait échappé, d’autant plus que cela a également échappé au camp sénégalais qui n’a fait aucune réclamation ni sur le coup ni à la mi-temps encore moins juste après la rencontre. Ceci suffit à confirmer que l’Algérie, qui n’a ni fauté ni triché, a gagné à la régulière, malgré un fait de jeu venu changer résolument le cours du match.

Par contre, pour l’histoire, il nous semble important que le Sénégal saisisse officiellement les instances dirigeantes du football (CAF et FIFA) pour avoir une position claire sur cet incident qui a échappé à tout le monde pendant le match. La fédération peut demander une enquête ou faire visionner les images pour confirmer ou infirmer que la balle a eu un contact avec un élément extérieur. Cela ferait jurisprudence et inciterait les arbitres et tous les acteurs à être davantage regardants sur chaque détail concernant un but dans un match. Ce, d’autant plus qu’avec l’introduction de plus en plus grandissante de la technologie dans le sport, certains aspects peuvent être omis. Mais cela ne concerne pas que la technologie. Dans le contexte du continent africain où la plupart des stades sont ouverts (pas qu’en Afrique), un ballon peut, par exemple, heurter un oiseau ou un autre ovni et changer de trajectoire. C’est un débat que le Sénégal devra poser, en guise de contribution pour la marche de ce sport populaire. Et, à défaut de remporter un trophée, cela mériterait une reconnaissance inestimable si jamais cela aboutissait à un nouveau toilettage des textes qui, depuis 1886, n’ont jamais été figés.

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