FRANCOPHONIE- Une image d’Epinal à l’épreuve de la real politique ?

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ANALYSE

Le 17ème sommet de la Francophonie s’ouvre, ce jeudi 11 octobre, à Erevan, en Arménie avec un enjeu qui suscite un malaise caché derrière le petit doigt de l’Elysée. L’instance suprême de l’organisation va élire la Secrétaire générale entre Michaëlle Jean, candidate à sa propre succession et Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda. Le président Français, contre toute attente a jeté son dévolu sur la candidate de Paul Kagamé. Un choix qui ne semble pas faire l’unanimité...et qui témoignerait d’une volonté ferme de lifter l’axe Paris-Kigali.

La conférence des chefs d’Etats et de gouvernements des pays ayant en partage le Français est en passe de porter à la tête de l’OIF une Secrétaire générale issue d’un pays qui a tourné le dos au symbole phare de l’Organisation, le Français. Aussi bien dans l’enseignement que dans l’administration, au profit de l’Anglais.

En 2008, année du passage du Français à l’Anglais, le président Paul Kagamé, pour justifier ce changement radical et « rebelle », dans un contexte de rapports vacillants entre Paris et Kigali , soulignait sa volonté de « donner la priorité à la langue qui rendra nos enfants plus compétents », comme pour narguer l’Hexagone.

Une décennie plus tard, tel un coup de théâtre, c’est le président Français himself qui « relativise » sans doute dans l’intérêt des relations bilatérales entre son pays et l’ancienne colonie belge. Emmanuel Macron convoque l’Afrique, centre de gravité de la francophonie selon ses termes, pour appuyer la candidate de l’Union africaine qui a, dit-il, une maîtrise parfaite de la langue française, face à la canadienne d’origine haïtienne. Alors qu’il recevait Kagamé à l’occasion d’un déjeuner en mai dernier, le président Français avait saisi l’occasion d’officialiser son soutien à Mushikiwabo « qui a toutes les compétences et tous les titres pour exercer cette fonction ». « S’il y a une candidature africaine au poste de secrétaire général de la francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si cette candidature était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens » , avait-il déclaré à la presse.

Cette position du président français provoque l’ire de diplomates et universitaires engagés à l’instar de Roland Hureaux, l’essayiste et haut fonctionnaire Français qui qualifie Paul Kagamé de dictateur dans une tribune de Liberation. Son rôle présumé dans le génocide Rwandais en amont et en aval est ainsi dépoussiéré pour disqualifier sa candidate et de fait, son pays de la course à la tête de l’instance suprême de l’organisation. Qui plus est, le prix Nobel de la paix, comme pour rétablir la vérité, au yeux de Hureaux, vient récompenser le médecin congolais Denis Mukwege qui a soigné des milliers de victimes du génocide, des hutus qui avaient fuit vers le Congo voisin.

Dans le camp de la dénonciation de ce choix affiché d’Emmanuel Macron, Caroline Roussy, Docteur en histoire de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et Kako Nubukpo, ancien directeur de la francophonie économique et numérique au sein de l’OIF. Leur réflexion a tourné autour de l’avenir de l’Organisation : « Quelle francophonie après le sommet d’Erevan ? » Une problématique révélatrice d’un scepticisme assumé si l’on considère le reproche que les universitaires ont emprunté à l’écrivain Alain Mabanckou : « Jamais (la francophonie) n’a pointé du doigt en Afrique les régimes autocratiques, les élections truquées, le manque de liberté d’expression, tout cela orchestré par des monarques qui s’expriment et assujettissent leurs populations en Français ».

Le président rwandais s’en démarquerait au vu de ses choix récents de gouvernance appréciables et surtout de son adhésion au Commonwealth, tout en soulignant son ancrage dans l’organisation à son homologue français en mai dernier.

Finalement, tout est de la real politique, comme semble l’affirmer Jaques Habib Sy, le délégué général pour l’organisation du 15 ème sommet de la Francophonie accueilli par Dakar en 2014. « Sans l’Afrique, retenons-le bien, l’Oif s’effondrerait puisque son existence n’aurait plus d’objet. Macron joue, par conséquent, la carte qui a toujours le mieux réussi à la France, celle de la Françafrique et du pillage effréné des ressources fabuleuses du continent africain. Dans ces conditions, la candidature de Jean ne représente qu’un pion, sûrement pas le plus important, sur l’échiquier des relations entre la France et le Canada qui ont tous deux besoin de la langue française pour assoir leur hégémonie culturelle et assurer leur existence dans un monde désormais dominé par la langue anglaise en tant que medium des affaires et de l’innovation scientifique et technologique, sous la houlette de la seule hyper-puissance du globe, les Etats Unis. » Et la décision « coordonnée » de Ottawa et du Québec de lâcher la candidate canadienne à vingt quatre heures de l’ouverture du sommet conforte à suffisance la lecture de l’analyste, spécialiste de la communication.

L’Afrique, épicentre de la francophonie pour reprendre le président Français, un argument à la fois diplomatique et rationnelle, même si quelque peu intéressé, pour justifier le « vote » de l’Elysée. Tout de même, le continent, même s’il trône à nouveau à la tête de l’OIF devra faire preuve de vigilance pour tirer profit du « jeu de dupe ».

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