JEU, SET ET WATCH !

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EDITORIAL

Tous les yeux sont braqués sur lui ! Cette prétention de Tupac, Sadio Mané peut aujourd’hui la revendiquer avec l’ostentation en moins. Sans doute pas pour les mêmes raisons. Car, si le rappeur américain fut victime à la fois de ses succès et de ses exubérances, le jeune prodige du football sénégalais affiche un talent que sa modestie ne peut dissimuler. En plus son nom est sur toutes les lèvres. Rare pour être souligné, ce fait résume à lui seul la singulière trajectoire de la vedette de Liverpool qui n’en est qu’au début du firmament. L’alignement des planètes est en cours…

Visage lisse, sourire d’éternité et corps d’Olympe, Sadio Mané concentre en lui la candeur et la gentillesse, la distance et la froideur. Objet donc de toutes les curiosités et de toutes les convoitises, il laisse ses yeux dire ce que sa bouche s’interdit. Son code d’honneur familial est bourré de prévenances et de courtoisie exquise. La rage de vaincre et la ténacité du baroudeur l’habitent depuis très longtemps. Chacune de ses foulées dans les surfaces de réparation crée le danger et le souci permanent ne quitte plus jamais le camp d’en face. Il est tout sauf tueur. Son angélisme stupéfie et son allure, désormais « so british », laisse pantois le célèbre coach portugais José Mourhino qui lâche : « Sadio Mané est incroyable ! » Trêve d’illusion.

Ainsi donc, le parcours atypique de ce jeune garçon venu des profondeurs le rend sympathique sous toutes les chaumières en mal de représentation juvénile. Il brille sur les terrains de jeu et sous les lambris. Sa côte de popularité tutoie les sommets et s’y fixe. Bref, il intéresse les « vendeurs d’image » parce qu’il devient un produit « vendable ». Autour de lui gravitent désormais médias et communicants qui rivalisent de créativité pour « dompter » le Lion et se l’approprier en exclusivité à d’autres fins pour l’instant inavouables. « On a tous compris… », entonne le chanteur ivoirien.

A l’ère de l’exhibitionnisme exacerbé, ce qui se passe dans les médias mérite attention. Certains s’imposent le silence quand d’autres vocifèrent pour exister ! Est-il envisageable d’évoquer le nom de Sadio Mané dans la presse sans s’attirer les foudres de ceux qui « gèrent son image » ? Entendu ici et là (et peut-être même ailleurs) que son escale à Dakar, après le sacre en Egypte du « Meilleur joueur d’Afrique », serait gérée en exclusivité par une officine en charge des droits du Red. Cette saillie a très vite fait le tour des rédactions qui se demandaient dès lors si la couverture en valait la peine.

Nous voilà désormais installés dans un tourbillon spéculatif entretenu par des nostalgiques d’une lointaine époque où l’activité relevait d’un monopole de fait. Le marché des médias est-il concurrentiel ? Pas l’ombre d’un doute puisque les acteurs eux-mêmes le reconnaissent. En revanche subsistent des barrières à la concurrence. Elles s’apparentent à un pouvoir de marché qui s’installe petitement. Une pratique certes aussi vieille que l’humanité mais qui se renouvelle au gré des évolutions des forces en présence sur un secteur donné.

Les médias, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, appréhendent cette configuration en cours. Par des démarches que rien ne justifie, des dirigeants se saisissent des nouveaux outils pour agrandir les barrières et ainsi acquérir un pouvoir de marché qui leur permet par la suite d’étouffer la concurrence. Objectifs poursuivis (mais inavoués) : empêcher l’accès à l’information, perturber le marché de l’offre dans l’optique « illusoire » d’accroître les profits. C’est à se demander si ceux qui agissent de cette façon acceptent les règles « non écrites » de la concurrence ? Ces pratiques, encore embryonnaires, ruinent le marché et créent des distorsions dont le plus grand perdant n’est autre que le public lui-même. La vie chère qui le frappe déjà s’étend aux médias qui, si l’on y prend garde, seraient assujettis à la frénésie des profits et des surprofits tirés inélégamment du fameux pouvoir de marché. Lequel se mue souvent en pouvoir politique puisque l’argent, « nerf de la guerre » constitue la force motrice du jeu politique.

Ces arrangements sont souvent factices. Parce qu’ils ne reposent sur rien de sûr ou de probant. Par conséquent, ils faussent le jeu et les règles de la concurrence devant s’appliquer à ces opérations dites « exclusives ». Sadio Mané produit commercial ou patrimoine national ?

L’hypothèse d’un séjour « normé » et « calé d’avance » allait s’effondrer comme un château de beurre au soleil. Car, les faussaires avaient omis d’intégrer un facteur décisif : l’agenda du joueur qui obéit plus à son instinct professionnel qu’à l‘esbroufe et à l’insolence de prétentieux en mal de repères. Une érosion de crédibilité rôde tout autour des médias. De nouvelles formes de barrières à l’entrée, -sorte de ticket d’entrée qui ne dit pas son nom-, tentent de se frayer un chemin par de tortueux moyens non moins habiles de mettre « hors jeu » des concurrents détenteurs d’arguments solides et irréfutables.

Sous d’autres cieux, les maladresses ont eu raison de la franchise d’un secteur en expansion mais très vite dépouillé par l’exploitation abusive du pouvoir de marché qui voit dans la concurrence une menace à écarter au plus vite sous peine d’un rééquilibrage des forces du marché au détriment de ceux qui en profitent encore.

Que nous faut-il aujourd’hui dans les médias ? Inviter le régulateur à une veille permanente ? Le CNRA fait mieux, il surveille. Pas besoin dès lors de s’abriter derrière l’arbitre. Il a les moyens de siffler la fin de la recréation. En outre, il peut sévir. D’ailleurs à ce propos, ils s’est récemment signalé en pénalisant très fortement un des récalcitrants habitués à la dorure, à la couverture et à la « main invisible ». La meilleure façon d’aider le Conseil de régulation consiste à appliquer les bonnes pratiques, à ne pas s’en écarter ostensiblement mais aussi et surtout à se montrer professionnels jusqu’au bout des ongles pour tuer dans l’œuf les facteurs d’inhibition et de distorsion.

Les adeptes du pouvoir de marché ne baissent jamais pavillon. Ce sont des joueurs qui débordent d’imagination. Ils privilégient l’intimidation et ont peur des innovations pour imposer leur lecture des conjonctures. A tout prix ils veulent des gains que leur procure un pouvoir de marché acquis sans concurrence. D’où l’épaisseur de leurs matelas de profits. Ceux-ci, disent les spécialistes, préparent les surprofits de demain qui, à leur tour, sont « à la racine des inégalités face aux services offerts. »

Les profits colossaux venant de la pratique du pouvoir de marché permettent à leurs détenteurs d’acheter de l’influence, de peser sur des orientations, de contraindre des représentations à des choix contestables. Or, qui dit influence dit pouvoir. Le 4ème pouvoir, sans être véritablement un pouvoir, n’en est pas moins un contre pouvoir, donc un…pouvoir censé s’opposer aux abus de pouvoir du pouvoir. Il reste vrai que la liberté de marché a ses partisans. Ils prônent, à l’image du célèbre économiste écossais Adam Smith, le libre jeu des forces de marché à travers la « main invisible » tantôt invoquée.

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