L’AFRIQUE EN PREMIÈRE LIGNE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Parce que sa place est centrale sur l’échiquier géostratégique mondial, l’Afrique a renoué avec la curiosité, suscité plus d’intérêt et révélé à nouveau ses atouts dans le commerce international. Un immense cargo, couché de travers sur le canal de Suez, bloque le passage et du coup freine la mobilité sur cette route maritime très fréquentée au nord est du continent.

Très vite, les prévisionnistes et les analystes parmi les plus chevronnés songent à un plan B qui contourne le Cap de Bonne Espérance, plus au sud en direction de l’Atlantique Nord destination finale des cargaisons. Le porte-conteneur enlisé, l’immense Ever Given, 400 m de long et 200 mille tonnes de charges, est à lui seul un condensé de la complexité du commerce mondial. De nationalité japonaise, battant pavillon panaméen, avec un équipage multinational, il provenait de la Chine et se rendait à Rotterdam, port d’éclatement aux Pays-Bas pour y débarquer quantité de marchandises.

Le monde n’avait d’yeux que pour ce continent qui, à la faveur de cet incident, ravit la vedette de l’actualité à d’autres polarités. Plus de 300 bateaux, un déluge de quincaillerie, s’alignent à la queue leu leu, attendant le dégagement sur cette voie qui représente près de 12 % du volume mondial du commerce. Si à quelque chose malheur est bon, le regard porté sur l’Afrique devrait ouvrir de nouveaux horizons d’opportunités. Ce que comprenant, la Chine a dû rectifier la trajectoire de sa route de la soie pour davantage la rapprocher du relief africain. Cette démarche souligne l’attrait croissant qu’exerce l’Afrique.

Mais attention : pas de laxisme, pas d’angélisme non plus, encore moins de cynisme. Du réalisme plutôt à une vaste échelle, car le premier échelon d’intégration est un espace de coopération, un élan de solidarité et la projection d’une volonté de s’affirmer comme un socle homogène arc-bouté à ses intérêts. L’époque l’exige et évacue le monde d’avant fondé sur des rapports de forces iniques. Ce réalisme devient même légitime pour vaincre les préjugés et dissiper les fatalités qui se répandent sur le sort peu enviable d’une Afrique qui dérive.

Par milliers, les jeunes africains, autrement dit les forces vives, la quittent parce que, disent-ils, « ailleurs est meilleur ! » Ils sont fondés à le dire parce que, selon eux, « le présent n’offre aucune perspective ». Pire, ils trouvent normal « d’aller ailleurs » ou, à défaut, vivre dans le conflit avec cruauté dès lors que le quotidien ne présente aucune autre alternative. La peur habite les Africains. Le présent qui ne rassure guère hypothèque déjà l’avenir. Partir est le seul verbe qui se conjugue. Peu importe les conditions et les moyens déployés pour s’éloigner de ce continent.

Le message est clair en direction des classes dirigeantes : travailler à retenir les talents et à les rémunérer au mieux pour ne pas dépeupler l’Afrique face aux féroces appétits qui s’aiguisent de partout. A défaut de leur retour, une immersion est essentielle pour augmenter le potentiel de croissance du continent. Au gré des rencontres, certains hauts profils se montrent disponibles à se reconnecter pour participer au réveil de l’Afrique, à l’amorce d’une initiative de réappropriation du destin africain.

Or, dépourvu de vitalité, malgré une démographie vigoureuse, le continent s’expose aux velléités d’accaparement. Depuis les indépendances, les matières premières s’exportent brutes. Très peu de transformation, parce que très peu d’industries dédiées. Cette hypothèque est à lever en redessinant une carte de l’émergence qui s’appuie sur plus d’inclusion sociale sur la longue route du progrès. D’autant que l’économie est en forte décélération dans un contexte de crise sanitaire.

Le solde migratoire ne fléchit pas encore. Mais le flux des investissements corrige les allégations et l’étroitesses des vues de l’esprit colportées à tort sur l’Afrique qui secrète pourtant des dynamiques fortes dans bien des pays : Ethiopie, Kenya, Botswana, Ghana, Côte-d’Ivoire, Sénégal, Rwanda, Maroc entre autres. Dans ces pays, et dans d’autres qui s’en rapprochent, la correction des données, devenues un enjeu majeur, constitue un réel facteur de confiance, clé des performances notées et des progressions observées.

Demain est un autre jour. Mais il se prépare aujourd’hui. Et sans doute des signes s’étaient manifestés hier. Qu’avons-nous fait pour hisser haut le mât de l’Afrique dans ce concert de prétentions ? Pas grand chose. Ailleurs, les forces vives travaillent le futur à partir de scénarios en jaugeant les rapports de forces. Ici en Afrique, la politique est la seule activité en vue : horizon illisible, absence de prospective, débats politiques médiocres et stériles, crispation identitaire, manipulations grossières entretenues par des surenchères loufoques.

Sommes-nous loin de notre sujet de départ ? Pas vraiment. Il n’est pas exagéré de redouter des débordements. Les politiciens tiennent les pays en respect si ce n’est en otage. Suprême paradoxe, ils sont partout minoritaires mais ils impriment leur rythme à la marche des sociétés engluées dans d’inextricables situations guère reluisantes. Face au défi global, la riposte ou la réponse devrait être elle-même globale. A cet égard, la pandémie du Covid-19 apporte une cinglante illustration. Les pays africains se sont confinés et, par effet moutonnier, ont calqué des schémas de lutte hors sol, ne tenant point compte des spécificités des sociétés africaines.

Pour preuve : la fermeture de certaines frontières a été perçue comme une tragédie voire comme un signe inamical d’hostilité susceptible de se traduire en antagonisme exacerbé. La Guinée l’a mal vécu vis-à-vis du Sénégal. Conakry rumine sa colère et n’exclut pas de représailles compte non tenu des relations quasi fusionnelles entre les populations des deux pays.

Il y a mieux à faire : restaurer la confiance, engager des politiques valorisantes, opérer des choix démocratiques, formation qualifiante des jeunes, anéantir les tentations par des créations conséquentes d’emplois ce qui, en accroissant les revenus, donc le pouvoir d’achat, réduit les allocations sociales en augmentant les rentrées de cotisations sociales. Certains chefs d’entreprises expérimentés soutiennent ces orientations mais, hélas, ne sont pas écoutés, a fortiori entendus.

Ainsi, s’impose la nécessité de redonner un sens à l’engagement politique, en faisant autrement la politique recentrée sur des projets pertinents et réalisables sans triomphe ostentatoire. De cette faiblesse reconnue devrait naître le déclic d’unité d’action. Mais l’incompétence d’une bonne partie de la classe politique explique leur viscéral attachement au jeu de badinage, à l’incantation sans prise sur le réel. Les politiques palabrent au sujet de questions domestiques quand les « choses sérieuses se passent ailleurs ». Les politiciens louvoient : promettent ce qu’ils n’ont pas à des populations qui n’en veulent pas. Les conquérants, eux, affûtent les armes intelligentes en prévision de l’assaut final.

Qui parlait déjà de la fin du silence dans les lieux publics ?

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