La nouvelle vie de Nafissatou Diallo à Dakar

news-details
Enquête

Qu’est devenue Nafissatou Diallo ? La femme de ménage qui a fait tomber Dominique Strauss Kahn, le tout puissant patron du Fonds monétaire international (Fmi). Vincent Hugueux, grand reporter à L’Express, s’est lancé à la recherche de l’ex employée du Sofitel, disparue depuis son agression en mai 2011. Il ne la trouve pas mais dévoile dans l’Express du 13 octobre 2018 une enquête sur sa nouvelle vie, entre Dakar et Guinée Bissau. Morceaux choisis.

« Sait-on ce qui s’est vraiment passé dans cet hôtel de New York ? »

Sous sa halle ronde au style néosoudanais, toute de brique et de fer forgé, le marché Kermel, ravagé lui aussi par les flammes en 1994, reconstruit à l’identique trois ans plus tard, mérite le détour. Pour les échoppes à touristes – sacs et sandales de cuir, vannerie, colifichets, statues et masques – qui le bordent ; pour cette affichette vantant les pouvoirs d’un marabout certifié « hémorroïdes et puissance sexuelle » ; pour ses étals de fruits et légumes, d’épices, de poisson, de gambas, de volaille et de barbaque. Sur les billots rouge sang règne une escouade de bouchers guinéens natifs de Pita, bourgade du Fouta-Djalon voisine du fief des Diallo. Ici, on tranche, taille, scie, aiguise, dépèce et équarrit à tour de bras. De quoi épouvanter le vegan le mieux blindé. Chemise à carreaux, fine moustache et phrasé précieux, Mamadou Alpha Diallo délaisse un instant ses lames et ses viandes pour évoquer le sort de sa « compatriote » Nafissatou. Friands de paraboles et de sentences philosophiques – « Nous ne sommes ici-bas que de passage » –, ce trentenaire avoue sans fard ses doutes à son visiteur.

Je n’y étais pas, Dieu merci, mais l’enquête en donne une idée assez précise. Il y a bien eu, à en croire Mme Diallo, agression de nature sexuelle. – C’est donc ce qu’on appelle un viol ? – Si les mots ont un sens, oui. – Mais cette fille, elle détient maintenant une fortune, non ? – Tout porte à croire qu’elle a reçu, en sa qualité de victime, une somme substantielle.

– Victime, admettons. N’empêche que tout dépend du comportement de la femme. Si elle se balade en minijupe... L’homme ne désire pas sans voir. Au fond, cette histoire est une honte, pour elle-même comme pour tous les Peuls de Guinée. Nous qui sommes des musulmans pieux, discrets et pacifiques.

– [Après un silence atterré.] Pensez- vous, Mamadou, qu’elle pourra un jour rentrer au pays ? Que le temps effacera tout ?

– Ses proches parents, sa mère, ses frères et soeurs l’accueilleront par amour. Les autres par égard pour son argent. Quant à l’oubli... Lorsqu’il y a blessure, la peau reste moins jolie aux abords de la cicatrice. »

L’Immeuble et les commerces de Nafi à Dakar

Le temps de méditer ce puissant aphorisme, nous voilà d’un coup de taxi au pied de l’immeuble de la rue Sicap-Liberté 1, propriété, assurent maintes sources concordantes, de la revenante. Un bâtiment moderne de quatre étages d’un gris clair de bon aloi, coiffé d’une terrasse et qu’égaie la peinture bordeaux des linteaux de fenêtre. Au rez-de-chaussée, un sobre Supermarché africain américain, ouvert en juillet, commerce de « Gros, démi-gros, detaile (sic) ». Près de l’entrée, la guérite du vigile, un Peul chétif et taiseux, aux armes de la société de gardiennage Nikko Pro Sécurité. Et, à l’angle, le salon de beauté Barky, qui doit son nom à la version pular – l’idiome des Peuls – du concept de baraka. Au programme : « Coiffure, tresses, greffages, perruques cheveux naturels, pose d’ongles et de cils, manucure, pédicure, baptêmes et mariages ». En fait de baraka, la chance a déserté les lieux. « Nafissatou l’a fermé cet été, confie Ibrahima, le jeune gaillard longiligne qui, à deux pas de là, tient la parfumerie de sa soeur aînée. Elle en avait marre de voir affluer une clientèle de curieux. »

« Au fait, poursuit-il, juché sur son tabouret, je l’ai croisée ce matin. » Qui ça, Nafi ? « Oui, elle se fait appeler Fatou Bah, mais je crois bien que c’est elle. » Voici donc venu le moment de sortir l’ordinateur portable et de soumettre au jeune et pieux voisin quelques portraits, vieux de six années il est vrai, de l’Américano-Guinéenne.

Alors ? Les yeux, la bouche, le nez ? D’abord hésitant, Ibrahima se fait soudain péremptoire, même si les joues grêlées d’acné des photos d’époque le troublent. « Ça ne veut rien dire, nuance-t-il. Il y a des tas de traitements pour réparer ça. Si, si, aucun doute. Il s’agit bien de la même femme. Je la vois souvent. On se parle de temps à autre au téléphone. Et, voilà deux ans, elle m’a invité avec quelques intimes à l’anniversaire de son fils Mustapha et à la petite fête donnée à l’occasion du mariage de sa fille. »

Du calme, l’ami. Une chose à la fois. Un fils, mais quel fils ? On ne lui connaissait jusqu’alors qu’une fille. Dont nul, dans l’entourage familial de Nafi, ne confirme au demeurant les épousailles. Qu’importe. Au fil de nos rencontres, trois soirs de suite, le parfumeur par intérim dégaine des détails à foison. A l’en croire, l’énigmatique riveraine refuse de louer ses appartements à des Sénégalais, jugés « trop compliqués », leur préférant une clientèle d’expatriés ; elle circule au volant du 4 x 4 Mercedes ML 350 noir à plaques diplomatiques garé au pied de son building ; affirme vivre aux Etats-Unis, avoir quitté New York pour la Virginie ou encore posséder « beaucoup d’argent » ; et prétend connaître fort bien une brochette de ministres et ex-ministres sénégalais. Et tant pis si l’une des Excellences citées, que l’auteur de ces lignes connaît depuis des lustres, tombe des nues quand on le consulte. Suit un tour de ville de flic en maraude, entre chien et loup. L’objectif, chef ? D’abord, le logement qu’elle occupa un temps en lisière d’une placette du quartier mitoyen de Sacré-Coeur 2. Puis un détour jusqu’à cet immeuble terne et concave du secteur Jetd’Eau, où elle louerait un studio par souci de préserver sa quiétude lors de ses séjours dakarois.

L’ombre de Nafissatou

Il y a un hic. A force d’enfiler les confidences, Ibrahima, dont on apprendra fortuitement qu’il se prénomme en réalité Khalil, finit par se contredire. Si Nafissatou/Fatou est « comme une mère » pour lui, il voit en DSK la cible d’un traquenard. Tantôt sa Nafi « ne se cache pas », se sachant « protégée », tantôt elle « fuit ». Le salon de coiffure ? Au choix, il « ne marchait pas » ou « tournait très bien ». De même, cette propension à riposter du tac au tac à toute objection finit par dérouter. Le fiston Mustapha, tombé du ciel ? Un garçon adopté, tout comme deux adolescentes, Maryama et Djamila, dont on ignorait jusqu’a l o r s l ’existence. J’évoque le récent décès d’une cousine de Nafi établie en Casamance ? Il a entendu cette dernière présenter ses condoléances téléphoniques en pular... Un rien too much, non ? Lorsque, pour finir, on confesse à notre témoin privilégié une tenace perplexité, il masque mal son dépit. « Mais enfin ! Puisque je te le jure sur le saint Coran... »

Tâchons d’en avoir le coeur net, quitte à annuler in extremis l’entretien informel aimablement accordé par l’ambassadeur de France, Christophe Bigot, qui, grand prince, ne nous en tiendra pas rigueur. Ce jeudi, « maman Nafissatou » fait escale au salon La + Bel (re-sic), tout proche. C’est parti, derrière le comptoir de L’Artisan Parfumeur, pour quatre heures d’une attente allégée par le ballet des taxis, des carrioles attelées et des charrettes à bras, et entrecoupée de minibriefings en temps réel. « Elle se fait faire les tresses », vient annoncer notre hôte ; « Là, on en est aux ongles » ; « Reste la séance de pédicure ». Pour le coup, j’en connais un qui s’en fait, des cheveux ; et sans passer par le bac à shampooing.

A la nuit tombée, enfin, la mystérieuse cliente, pomponnée de pied en cap, glisse d’un pas pressé devant la vitrine. Tout juste aperçoit-on, à la lueur blafarde d’un lampadaire, un pantalon beige et le drapé d’un châle clair. « Viens me voir quand tu fermes ta boutique. On m’attend au magasin », lâche-t-elle au passage à Ibrahima. Lequel ira donc solliciter pour notre compte une brève entrevue. « J’ai tout tenté pour la convaincre », insiste-t-il. Peine perdue. Le verdict, tel que rapporté par l’intercesseur : « Dis à ton gars que je refuse de m’exprimer dans la presse. Ma famille me l’interdit. Que certains me prennent pour Nafissatou Diallo, je m’en fiche. » Si fugace qu’elle fut, la scène aura accru le doute. Ce spectre n’a, semble-t-il, ni la taille ni la stature massive de la femme de chambre du Sofitel. « Peut-être porte-t-elle aujourd’hui des talons plats », esquive Ibrahima/Khalil. Qui, en invoquant un vieil adage local, nous a peut-être livré à son insu la clef de l’énigme : « Les Sénégalais ne mentent pas. Ils augmentent. »

Les recoupements opérés avec le concours, entre autres, d’un proche conseiller du président sénégalais, Macky Sall, et celui d’un confrère sénégalais solidement tuyauté côté police, ne suffiront pas à dissiper la brume. Au contraire. Le numéro de portable de l’intéressée ? Certes, il renvoie sur le réseau WhatsApp à une certaine « Nafi ». Reste que la photo de profil ne rappelle en rien le visage de la Guinéenne. Et que, vérification faite, la ligne appartient à une dénommée Fatoumata Lamarana Bah, née en août 1979 à Vélingara (Sénégal)... Quant à la plaque d’immatriculation orange et vert du 4 x 4 anthracite – 17 NU IT 137 –, elle relèverait du parc automobile des Nations unies. Admettons-le : on tourne en rond. En fait de tournage, il est donc grand temps de rembobiner le film. De retrouver acteurs et figurants de la vie d’avant. En Casamance, d’abord ; en Guinée, ensuite.

A Ziguinchor, chez les cousins de Nafi

Ce 20 septembre, l’ATR 72-600 d’Air Sénégal décolle avec une ponctualité de coucou suisse. Par chance, les deux moyen-courriers de la compagnie nationale, un temps cloués au sol, ont repris du service. L’un était sorti vaincu d’un combat aérien avec un oiseau de mauvais augure ; l’autre avait mal supporté les premières bourrasques de la saison des pluies. Après quarante minutes de vol, l’appareil se pose à Ziguinchor, capitale de la Casamance (Sud). Cap sur le quartier de Soucoupapaye, ses palmiers, ses manguiers, et cette maison au portail métallique bleu ciel et au toit de tôles ondulées brunies à la rouille. Etape logique. Avant de s’envoler pour les Etats- Unis, Nafissatou Diallo, veuve et mère à 22 ans à peine, vécut trois mois ici, chez sa tante Dalanda.

Hélas, la chère nénan – « tantine » – a quitté son logis le matin même pour filer à Goudomp, théâtre des obsèques d’une nièce morte en couches. Mais deux de ses fils, Boubacar, casquette militaire et barbiche grisonnante, et Ousmane, polo gris et crâne poli, gardent le foyer. L’un comme l’autre fouillent leur mémoire, confirmant, étayant ou corrigeant les infos glanées jusqu’alors çà et là. Oui, c’est bien Hassanatou, la soeur aînée de Nafi, installée de longue date outre-Atlantique avec son mari, qui a préparé et financé en partie la grande traversée de sa cadette. Peut-être a-t-elle aussi incité celle-ci à noircir son passé afin de se voir octroyer le statut de demandeuse d’asile, au risque d’ouvrir une faille dans laquelle s’engouffreraient, le moment venu, les avocats de DSK, si avides de discréditer la plaignante. Oui, la cousine, alors à peine adulte, a épousé sur ordre de son père, Ibrahima, un lointain parent prénommé Abdoul, disparu prématurément. Oui, deux filles sont nées de cette union, dont l’une s’éteindra en bas âge.

« Une jeune femme sans histoires, précise Boubacar. Timide, guère bavarde, et dont rien, jamais, n’a terni la réputation. Plus tard, elle s’est remariée avec un Gambien rencontré en Amérique. Un Peul, mais pas de chez nous. Notre imam a présidé une cérémonie dans cette cour, en l’absence des époux. » « Rien d’insolite, précise en écho un journaliste guinéen. Chez les Peuls du Fouta-Djalon, enclins au nomadisme, la pratique du mariage fêté à distance est commune. » Depuis lors, les liens se sont distendus avec la famille d’accueil casamançaise. Les cousins de Ziguinchor disent tout ignorer des activités de Nafi. « Il lui arrive d’échanger par téléphone avec maman, mais elle n’a jamais remis les pieds ici. Et sachez que nous n’avons pas reçu un sou d’elle. Depuis l’affaire, rien n’a changé dans notre quotidien. »

Sauf, peut-être, le regard des autres. « Quoi de plus normal que de bosser pour aider sa famille, quitte à s’expatrier ?, poursuit Ousmane. Reste que notre communauté demeure traditionaliste, très ancrée dans la religion. Beaucoup vivent dans le passé, jugent haram – « proscrit » en Islam – de travailler en Occident. Eux n’en démordent pas : la place de la femme est à la maison et nulle part ailleurs. Point. Ceux-là n’accepteraient pas un seul franc guinéen venu de Nafi, même si elle créait une fondation pour enfants déshérités. A leurs yeux, ça reviendrait à empocher de l’argent sale, souillé. L’argent du péché. » Les cousins de Ziguinchor pensent-ils revoir un jour l’exilée ? Le cadet, qui voilà peu a vainement cherché sa trace lors d’un passage à Dakar, en doute. Mais l’aîné, lui, « garde espoir ». « Si sa maman lui demande de venir, veut croire Boubacar, elle viendra. » Où dénicher sa génitrice ? Ni ici ni à Dakar, mais en Guinée. Etape suivante.

Vous pouvez partager cet article