Pape Cheikh Jimbira-Sakho : Pourquoi la tension politique risque encore de monter

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Invité de IRadio ce lundi, Pape Cheikh Jimbira-Sakho, expert en communication politique, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) et à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb), décrypte la tension politique qui a même amené le Khalife général des Tidianes à inviter les hommes politiques à la retenue. Face à Alassane Samba Diop, le Docteur en Sciences de la communication a également analysé le « phénomène » Ousmane Sonko. Que risque le président de Pastef les Patriotes s’il se rapproche de Wade ? Les réponses de Pape Cheikh Jimbira-Sakho.

La tension dans le Landerneau politique

« Le manque d’arguments est l’une des raisons principales qui explique cette situation. J’ai l’impression qu’on a perdu une culture qui nous va bien, à laquelle nos hommes politiques de tous bords, nous avait habitués. Il n’y a pas longtemps, il y avait quand même une bonne formation politique, notamment. Je me rappelle, nous sommes jeunes mais nous avons trouvé ici des aînés qui avaient quand même bénéficié d’une bonne formation politique. Ceux qui sont sortis de l’école de Cheikh Anta Diop et qui avaient quand même une bonne culture démocratique qui reposait certainement plus sur le débat que sur les invectives. »

La disparition des écoles de parti

« Exactement, c’est un constat que je ne suis pas le seul d’ailleurs à faire. Beaucoup de commentateurs le savent. Aujourd’hui, beaucoup de gens entrent dans la politique, pas par vocation mais parce que c’est un moyen de se faire connaître et d’arriver à ses fins. Il y a ça. Il y a aussi non seulement ce manque de formation politique au niveau des partis politiques mais aussi une faiblesse de la formation en générale, que ce soit universitaire, que ce soit au niveau des écoles, etc. Ce constat-là a été débattu. L’important, à mon sens, c’est de voir comment se sortir de cette situation ».

Réseaux sociaux : Opportune ou inopportune ?

« Beaucoup de gens, aujourd’hui, manifestent une préoccupation légitime par rapport à ces dérives-là. Mais moi, au contraire, je pense que cela peut être une opportunité. Je fais surtout allusion aux nouvelles technologies. Il me semble qu’il y a véritablement, je le sais puisque c’est mon domaine, l’éducation critique aux médias à avoir. Les nouvelles technologies sont une opportunité formidable pour nous et notre jeunesse. En revanche comme tout outil, il faut une éducation, une préparation pour que les gens sachent comment les utiliser en particulier dans le monde politique. Et justement, il me semble que les partis ont raté cette transition-là, ce passage des outils classiques de communication à ces outils modernes. Certains partis l’utilisent, notamment le phénomène Sonko.
A Pastef, ils font des efforts pour investir ce champ-là. Je ne suis pas en train de dire qu’ils le font toujours bien mais en tout cas, j’ai l’impression que sur ce terrain-là, ils ont une longueur d’avance parfois sur les autres.
On ne pourra véritablement tirer le meilleur de ces outils que si nous mettons en place une éducation à ces médias-là, une éducation critique. Pour montrer aux gens comment ces médias-là peuvent détruire des vies, provoquer des situations chaotiques mais comment dans l’autre sens, ils peuvent aider dans l’entreprenariat, dans la sensibilisation, etc. Je vois beaucoup d’initiatives positives qui sont basées sur l’usage de ces médias-là. Malheureusement comme dans ce pays et ailleurs d’ailleurs, on est habitué avec des trains qui n’arrivent pas à l’heure, c’est les mauvais usages que nous mettons en lumière ».
Impact sur les populations rurales
« Si vous allez à Ngourane (Louga), mon village maternel, vous serez surpris d’y trouver des installations wifi, des smartphones. Et, les gens sont connectés. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, l’information va tellement vite que ce qui se passe ici à Dakar est instantanément transmis dans d’autres régions. Il me semble que ce clivage-là qu’il y avait, espace urbain et espace rural, je ne dirai pas que ce n’est plus d’actualité mais est en train de se réduire ».
Phénomène Sonko
« C’est vrai qu’il a été cohérent depuis le début dans sa démarche, consistant à dire qu’il prône une démarche populaire, avec une concertation avec les gens qu’il a portés à la tête de Pastef. Et, jusqu’ici il a joué la carte de l’antisystème. Ça, c’est indéniable. Dans ses dernières déclarations, beaucoup d’analystes ont dit qu’il y aurait un rapprochement qui se préparait avec Wade et si tel était le cas, à mon avis, c’est la première fois qu’il prendrait le risque de ne pas être cohérent par rapport à sa démarche jusqu’ici c’est-à-dire ne pas dénoncer une chose aujourd’hui et s’accommoder de cette chose le lendemain. Donc, Wade étant quand même le symbole du système qu’il dénonce, il l’a été, aujourd’hui, c’est Macky Sall, la frontière entre compromis et compromission est parfois ténue. Il gagnerait à faire très attention par rapport à cette situation-là.
C’est la thèse que j’ai toujours défendue. Il me semble que ce n’est ni Abdou Diouf, ni Senghor avant lui, ni Abdoulaye Wade, ni Macky Sall mais c’est le système dans lequel nous évoluons qui est un copier-coller du système français et que ce système a une histoire c’est-à-dire que nous vivons dans des Républiques monarchiques qui placent le chef de l’Etat dans un statut de quasi-souverain et qui concentre trop de pouvoirs entre les mains. Que vous mettiez un Abdoulaye, un Massamba là-bas, il a de fortes chances d’abuser de ces pouvoirs-là. Donc, il faudrait peut-être que nous réfléchissions à comment rééquilibrer ce système-là, qui est déséquilibré en faveur de l’exécutif. Je pense que personne ne le nie aujourd’hui. C’est la manière dont nous concevons le pouvoir qui pose problème. Il faudrait revoir cela par l’éducation à la démocratie ».

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