TÉMOIGNAGE : « NOTRE QUOTIDIEN DE SÉNÉGALAIS À WUHAN »

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CHEIKH MBACKÉ AMAR

A Wuhan, dans la province de Hubei, ils sont une douzaine de Sénégalais pris au piège de la ville épicentre du Coronavirus. Le nombre aurait pu être plus important si quatre de nos compatriotes n’avaient pas eu la chance de sortir des frontières de la ville avant sa mise en quarantaine par les autorités chinoises. Cheikh Mbacké Amar est le président et le porte parole des étudiants sénégalais de Wuhan, également président de la Commission pédagogique de l’Association des étudiants sénégalais de Chine (AESC). Dans cet entretien accordé à Emedia.sn, cet étudiant en histoire des relations internationales et stratégiques (HIRIS), à Wuhan depuis septembre 2017 pour préparer son Doctorat sur les relations diplomatiques Sino-sénégalaises, nous conte le quotidien des siens, dans un contexte pesant.


Quelle est la situation à ce jour ? Est-elle conforme avec ce que disent les médias locaux, à savoir qu’elle est bientôt sous contrôle ?

A vrai dire, nous n’avons pas d’informations précises à ce sujet. Nous ne pouvons que nous contenter des chiffres officiels du Gouvernement chinois et les informations que nous avons, comme tout le monde via internet et la presse internationale. Quant au contrôle de la situation, je ne peux ni l’affirmer ni l’infirmer. Nous sommes en quarantaine, nous n’en savons pas grand-chose.

Combien y a-t-il de Sénégalais exactement à Wuhan, puisqu’on voit plusieurs chiffres différents…

Les Sénégalais, de manière générale, sont dans différentes villes en Chine. Il y en a un peu partout. Ici, en temps normal, nous sommes 15 étudiants et un entraîneur de basket. Ce qui fait un total de 16 Sénégalais. Mais, actuellement, les quatre sont hors de Wuhan. Ils sont rentrés au pays, au Sénégal. Il y a également eu un autre étudiant venu de Beijing (Pékin), passer un séjour ici et il est bloqué dans la ville de Wuhan. C’est ce qui porte le total d’étudiants sénégalais présents ici à 13 étudiants. Les quatre qui sont rentrés sont rentrés bien avant la mise en quarantaine. Il y a parmi eux trois filles et un garçon. Une première fille est rentrée durant les vacances d’hiver, entre fin décembre et début janvier. Les deux autres filles étaient parties dans un autre pays asiatique, la Malaisie, il me semble. A leur retour, il y avait le blocus et elles ne pouvaient plus entrer à Wuhan, elles ont préféré rentrer au Sénégal. Enfin, il y a l’entraîneur de basket qui a quitté, mais qui n’est pas allé au Sénégal. Il est allé au Maroc ou en Europe.

Dites-nous comment ça se passe dans la ville, comment les gens vivent la psychose en ce moment ?

Wuhan est l’épicentre de l’épidémie. Il y a peut-être d’autres villes où les gens sont sur le qui-vive, même s’ils ne sont pas touchés au même titre que Wuhan où c’est beaucoup plus sévère. A Wuhan, personne ne sort pratiquement. Je dois dire que dès les premières heures de l’apparition de la maladie, des mesures d’hygiène ont été élaborées et encouragées pour éviter d’être infecté : port de masque, nettoyage des mains avec des détergents, etc. C’est précisément le 23 janvier que la ville a été mise en quarantaine. Depuis lors, tous les moyens de transports sont à l’arrêt. Bus, taxis, trains, avions, tout est bloqué. De même que les magasins, le petit commerce…

Comment se passe le contact avec les autorités sénégalaises ? Quel est votre interlocuteur et qui parmi vous lui parle ?

Notre interlocuteur principal, c’est M. l’Ambassadeur du Sénégal, Mamadou Ndiaye. Il nous apporte son soutien moral. Il appelle tout le monde chaque matin pour demander ce qui se passe, si le moral est bon, savoir si on manque de quelque chose… Il nous considère comme ses propres fils. A part lui, il y a aussi Emile Bakhoum du SGEE à Paris, qui appelle régulièrement pour s’enquérir de la situation. Ils parlent avec moi parce que je suis le porte-parole des étudiants mais parfois ils appellent les autres. En gros, avec l’ambassadeur, le contact est régulier, quotidien. Avec les autres autorités, c’est périodique, chaque semaine, disons. Nous sommes en contact avec le Secrétaire d’Etat aux Sénégalais de l’Extérieur, Moise Sarr et avec Amadou Françoise Gaye, Directeur des Sénégalais de l’Extérieur.

Justement, le Secrétaire d’Etat Moïse Sarr, a annoncé une aide financière, pendant que vous réclamiez un rapatriement…

Dès que nous avions demandé le rapatriement, le gouvernement du Sénégal a automatiquement réagi, mais en prenant des mesures qui n’étaient pas celles qu’on demandait. On nous a envoyé 1000 dollars chacun. Je tiens à préciser que nous avons reçu cet argent, mais ce n’était pas notre demande. Mais j’avoue que cela nous a aidés à nous procurer des denrées. Avec la mise en quarantaine de la ville, les produits se sont raréfiés et et tout est devenu plus cher. Cet argent nous a servi à nous procurer des denrées de première nécessité. Ce n’était pas notre sollicitation. Dès le début, nous avons demandé à être rapatriés et jusqu’à présent, nous n’avons pas changé de position.

Entre Sénégalais à Wuhan comment êtes-vous organisés en ce moment ?

Nous sommes organisés en une association des étudiants sénégalais de Wuhan, dont je suis le président et le porte-parole. Nous sommes dans différentes universités. Dans la mienne, je suis le seul Sénégalais. Tout le monde n’est pas boursier. Il y a des étudiants boursiers et d’autres non boursiers. Permettez-moi de préciser qu’il n’y a aucune coloration politique dans ce combat que nous menons. Nous sommes ici entre frères et sœurs sénégalais. Je ne sais pas s’il y a parmi nous des étudiants de tel ou tel autre parti. Nous sommes en phase avec nos parents, nous avons discuté avec eux avant leur point de presse et ils ont jugé nécessaire de se réunir autour d’un collectif, pour tirer la sonnette d’alarme et parler aux autorités compétentes de notre pays.

Comment avez-vous pris la déclaration du président de la République à propos de votre demande de rapatriement ?

Nous espérons vivement que le Président Sall va changer d’avis et que le Sénégal puisse déployer les moyens nécessaires pour nous rapatrier. Nous ne nous sentons pas rejetés. Nous sommes et resterons Sénégalais, quel que soit ce qui puisse arriver, et nous croyons que le Sénégal va bien s’occuper de ses enfants qui sont ici. Nous restons sur notre position de demander notre rapatriement, comme nous l’avions fait à travers une vidéo qui nous avions publiée ou les lettres ouvertes que nous avons écrites. Nous demandons toujours notre rapatriement puisque nous savons que c’est possible. Nous avons vu d’autres pays rapatrier leurs fils, des étudiants qui étaient ici. C’est le cas de la Mauritanie, l’Algérie, le Maroc, la France, etc. Nous aussi nous voulons rentrer chez nous, le temps que la situation évolue positivement, afin de s’éloigner de cette menace.

Quel est votre quotidien ? Quand vous vous levez le matin, jusqu’au soir, que faites-vous généralement ? Êtes-vous confinés à un seul lieu ou avez-vous la possibilité de sortir, de bouger ?

Notre quotidien est simple. Nous restons dans nos chambres, dans nos dortoirs. Nous ne sortons pas. Les gens sont confinés dans leurs chambres, dans leurs maisons. Je fais mon sport dans ma chambre. Si j’ai envie de lire, je le fais, je prie, je suis avec mon téléphone… Nous essayons de nous regrouper avec nos frères des autres pays de l’Afrique de l’Ouest, pour essayer de remonter les choses au niveau de la CEDEAO, afin d’avoir une solution commune. On aurait pu contacter la France ou un autre pays, mais nous ne voulons pas de cette aide. Nous voulons que la solution vienne de nos pays.

Emedia.sn a interviewé l’ambassadeur de Chine au Sénégal qui assure que la situation est sous contrôle et évoque les recommandations de l’organisation mondiale de la santé qui conseille d’éviter les mouvements pour limiter la propagation de l’épidémie. Comprenez-vous cette préoccupation ?

Je comprends sa préoccupation, parce que le problème avec la maladie, c’est que la transmission est rapide. Les Chinois essaient de la circonscrire, c’est pourquoi la ville a été mise en quarantaine. Je comprends que ces mesures de sécurité soient prises et encouragées.

Retrouvez notre interview avec l’Ambassadeur de Chine au Sénégal


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