À L’ÉCOUTE DES SILENCES

news-details
EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Certains actes taquinent l’histoire. L’indicible sauvagerie des hordes de Saint-Louis s’attaquant, toute honte bue, aux symboles d’une poussive intégration, ne traduit pas qu’un malaise. La difficulté d’exister pointe dans la furie, se manifeste dans cette même folie qui s’est emparée d’une foule déchaînée. Déjà, la colère est mauvaise conseillère. D’émotion simple, elle traduit une frustration que saisissent les manifestants pour exprimer des impatiences que rien ne justifie. Dans ce cas, les dégâts sont autrement plus fâcheux. Sans commune mesure du reste.

Les évènements de Saint-Louis, ville d’élégance, le démontrent amplement. Tragique. Incendier des pirogues arraisonnées, brûler des véhicules en stationnement, caillasser puis mettre le feu sur le siège de l’OMVS, voilà la funeste œuvre des brutes insensibles du mardi 4 février. Avec soin, l’organisme conservait dans ses locaux quelques 14 000 fiches qu’il s’apprêtait d’ailleurs à dématérialiser en les numérisant. Seuls 4 000 documents ont pu l’être. Tout le reste, c’est à dire 10 000 pièces de grande précision, a été la proie des flammes.

Quelle déception ! Même le monde médiéval n’aurait pas approuvé une telle forfaiture, à la fois un manque de civilité et un manquement à un serment. Ceux qui ont agi ainsi n’ignoraient rien de la valeur inestimable de l’édifice et de ses incomparables archives. Il s’agit d’un patrimoine collectif propre à trois voire quatre Etats qui en sont les membres fondateurs. Ce qui s’est affaissé l’autre jour à Saint-Louis s’apparente à l’effondrement d’un monde cimenté par les « idéaux de solidarité, de partage, d’équité et de culture de la paix ».

Les prémices remontent à 1802 avec la conception d’un plan agricole dès l’époque coloniale. Lequel plan se déclinera, des années durant, en missions d’études ou d’aménagement ou encore de navigabilité et même « d’instructions nautiques en 1903 entre Saint-Louis et Kayes », le long de ce majestueux fleuve qui cimente le Mali, la Guinée, le Sénégal et la Mauritanie. Proximité géographique oblige, les deux derniers pays partagent une même frontière. Sans doute une même histoire aussi. Aujourd’hui, les deux pays empruntent la même trajectoire économique « dans la coopération pour la maîtrise et l’exploitation rationnelle des ressources du fleuve Sénégal. »

De nombreuses fragilités subsistent néanmoins entre le Sénégal et la Mauritanie. A intervalles réguliers, heurts, rixes et accrochages jalonnent les rapports de coexistence entre Nouakchott et Dakar qui, pour tempérer les ardeurs, usent (sans abuser) des subtilités diplomatiques. Un jour des pêcheurs sénégalais sont arrêtés en haute mer par des gardes côtes mauritaniens pour non respect des règles en vigueur. Un autre, des conventions d’octroi de licences sont signées en grande pompe.

Concernant ce dernier aspect, la jubilation est aussi brève qu’une pluie de contre saison. En d’autres termes, un accord signé et respecté crédibilise un partenariat qui se consolide au gré des évolutions. Se jouer du temps et multiplier les ruses ne favorisent guère un climat de confiance dans un voisinage abasourdi par les fameux troubles de 1989.

Certaines voix déchirent le silence pour crier leur sort peu enviable. D’autres poussent plus loin leur radicalité allant jusqu’à exiger de la Mauritanie l’augmentation du nombre de licences à attribuer aux gens de mer qui les sollicitent. Un comble ! Après tout, c’est à un Etat souverain qu’ils s’adressent ? Verraient-ils d’un bon œil que des Mauritaniens formulent des injonctions au Sénégal ? Il y a des limites à ne pas dépasser.

N’est-il pas temps d’ailleurs pour les responsables des deux rives de prendre un peu de hauteur pour aborder les questions qui fâchent en vue de leur trouver des solutions pérennes ? Que faire face aux réalités ? Le temps file. Les hommes défilent. Qui donc pour se charger des situations qui s’enfilent ? A force d’entendre les mêmes récriminations, on a l’impression de vivre un mal récurrent.

Face à l’immensité de l’océan, ramener l’exploitation de la ressource halieutique à la seule équation des quotas est forcément réducteur. Cette vision est de courte vue et manque d’ambition puisqu’aucune projection ne la sous-tend. Le grand bruit ne concerne hélas que les pauvres pirogues de la pêche dite artisanale. Qu’en sera-t-il demain si nos pays devraient faire face à des chalutiers et autres bateaux pratiquant la pêche industrielle ? Si côté mauritanien, le raidissement ne s’explique pas, la notoire indiscipline, côté sénégalais, ruine toute prétention des acteurs de la filière,

Notre voisin du nord a une haute maitrise de sa ressource et observe avec rigueur le repos biologique indispensable à la reproduction des espèces. Les pêcheurs sénégalais arrivent souvent sur les côtes mauritaniennes avec des filets ne répondant pas aux normes. Pour avoir dilapidé avec négligence et insouciance la richesse de nos côtes, les pêcheurs sénégalais, notamment ceux de Guet Ndar et de Kayar sont mal vus à Nouakchott et Nouadhibou. Une telle réputation aiguise le soupçon et renforce la surveillance comme en son temps le « hooligan » faisait l’objet de toutes les attentions partout où il se déplaçait.

En renversant les proportions, la Mauritanie, à son tour, affiche une sidérante faiblesse dans le domaine de l’élevage vis-à-vis du Sénégal. Jamais cette délicate situation n’a été brandie comme épouvantail opposable à la partie mauritanienne. Pour ne prendre que le cheptel des camélidés, quelques 3 000 chameaux franchissent la frontière pour se retrouver une bonne partie de l’année dans les plaines du Ferlo. Parfois, les troupeaux progressent jusque dans le parc de Niokolokoba à l’est du Sénégal. En moyenne, un chameau pèse entre 600 et 800 kg et mange par jour entre 300 et 400 kg d’herbes, de branches et de fruits sauvage.

Politiquement, la gestion des chameaux est sensible en Mauritanie. Les propriétaires principaux sont de grands électeurs. Leurs avis comptent dans les choix, les décisions et les options d’envergure des gouvernements successifs. Sans inciter à la réciprocité, les négociations doivent englober l’ensemble des secteurs dont la complémentarité assure l’équilibre entre les deux pays. Une constante historique : les peuples cohabitent en dépit des vicissitudes. Pas besoin de nier l’évidence…

Vous pouvez réagir à cet article