ABUS SEXUELS : LA FACE SOMBRE DES DAARAS

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VIOLENCES FAITES AUX ENFANTS

Depuis quelques années, les affaires de viol et de pédophilie dans les daaras s’accumulent. La dernière en date : celle d’un maitre coranique à Ouakam qui a été placé sous mandat de dépôt pour les pratiques de viol, pédophilie et pratiques sataniques. Ce dernier a été arrêté après que les victimes, un groupe de jeunes filles, a déposé une plainte contre lui. À l’époque, les plaignantes qui étaient mineures, racontent que le marabout les utilisait comme objets sexuels.

« Je suis un maniaque sexuel »

Avant l’ébruitement de cette affaire de Ouakam, une affaire similaire a été jugé, au tribunal de Pikine/Guédiawaye le vendredi 7 février 2020. Le juge du tribunal des flagrants délits a infligé une peine de 10 ans de prison ferme, au maitre coranique âgé de 57 ans, M. Wellé, pour viol commis sur un talibé de moins de 13 ans. Le plus scandaleux dans cette affaire c’est que le maitre coranique a fait des révélations explosives qui ont failli faire écrouler le tribunal. Il a, devant le prétoire, reconnu qu’il est un maniaque sexuel et compte à son actif 11 victimes et dont la cible préférée est les garçons de moins de 15 ans. « Je ne peux pas vous dire ce qui m’anime. Je suis un maniaque sexuel. J’ai eu à voyager et mon principal objectif, c’est le sexe. Je ne fais pas de distinction entre les genres. Je couche avec tout le monde mais, mes cibles sont les enfants de moins de 15 ans », a avoué le maitre coranique qui n’a pas manqué de regretter son acte en sollicitant la clémence du juge. Lequel lui a infligé la peine maximale en matière de viol simple.

En effet, ces faits ne sont que la partie visible de l’iceberg. Nombreux sont des Sénégalais qui sont victimes de violences sexuelles pendant leur enfance. Mais, ils n’en parlent presque pas. Soit parce qu’ils ont subi des menaces de leur bourreau, soit parce qu’ils ont honte, ou qu’ils sont dans un état de choc et de paralysie. Leur enfance abusée, assassinée, les victimes sont à jamais déstabilisées et leurs blessures ne se cicatrisent jamais. Elles vivent une souffrance qui sera très difficile à déceler.

Le rapport de Human Rights Watch de 2017/2018 avait révélé plus de 100 mille talibés contraints à mendier, parmi eux 15 sont violés. Les abus ont été commis dans au moins huit des 14 régions administratives du Sénégal que sont Dakar, Diourbel, Fatick, Kaolack, Louga, Saint Louis, Tambacounda et Thiès. Les conclusions du rapport s’appuient sur dix semaines de recherches de terrain menées au Sénégal entre juin 2018 et janvier 2019, des entretiens téléphoniques réalisés entre mai 2018 et mai 2019, et des informations provenant de sources secondaires fiables, notamment des documents juridiques et des articles de presses. Des faits alarmants qui font froid dans le dos.


Vers l’élaboration d’un plan pour la prise en charge des victimes

Trouvé dans un garage de clandos au quartier de Ouakam, Baba Ndiaye, chauffeur, a entendu parler de l’affaire du maitre coranique qui violait ses élèves. Il a appris l’information dans la presse. Pour lui, ces maitres coraniques impliqués dans ces scandales sexuels ternissent l’image de la religion musulmane. « Ils ne sont pas des maitres coraniques. Ils sont des pédophiles qui se cachent derrière la religion. C’est ignoble ce qu’ils font », peste-t-il. Pour lui, la justice ne doit avoir aucune clémence envers ces derniers. « Tout maitre coranique reconnu coupable doit être sévèrement puni », dit-il. A quelques encablures de lui, se trouve la gargote de Yaye Fatou.

L’endroit est très animé en ce début de semaine. Certains clients dégustent leur petit déjeuner tandis que d’autres attendent d’être servis. Mamadou Fall fait partie de ce dernier lot. Se prononçant sur le sujet, il ne passe pas par quatre chemins pour dire la sentence : la pendaison. Son argumentaire n’est pas partagé par la gargotière qui suivait le débat. « Il peut être condamné à vie mais il ne faut pas lui souhaiter la mort », intervient-elle, sans attendre d’être invitée dans le débat.

« On a vraiment peur »

Rencontré au marché de Ouakam, Pape Sall pense que la castration chimique est la seule solution pour lutter contre les violences sexuelles qui sont exercées sur les enfants. Adja Seynabou Thiam est, quant à elle, inquiète. A l’en croire, elle ne sait plus à qui confier les enfants si ceux qui sont censés les éduquer, les inculquer la bonne parole sont devenus leurs bourreaux. « Tous les parents se soucient du bien de leurs enfants. On a vraiment peur », souligne-t-elle avant d’inviter les parents à être plus vigilants et à contrôler davantage leurs enfants puisque les prédateurs sexuels sont dans tous les secteurs de la société.

Joint au téléphone, le directeur de la protection de l’Enfant déplore les cas d’abus sexuels qui sont exercés sur les enfants surtout sur les talibés. « C’est un fait qui est à déplorer d’autant que nous ne cessons de sensibiliser et de prévenir sur les questions de maltraitance des enfants de manière générale. Dans ce cas, l’auteur des faits a été interpellé, entendu et déféré », a expliqué Niokhobaye Diouf. Il informe, dans le même sillage qu’en relation avec le département de la protection de l’enfance, le préfet de Dakar et le sous-préfet des Almadies, vont prendre des mesures conservatoires. « Nous allons au niveau des daaras pour s’enquérir de la situation des enfants. Au besoin même, procéder à une visite médicale de tous les enfants, leur apporter un appui psycho-social ensuite élaborer un plan de prise en charge des victimes. Nous sommes dans ce travail, là, partout où ce genre de cas nous est signalé. Maintenant, l’autre question, ce sera le suivi c’est-à-dire de voir l’environnement de ce daara. D’autant que nous nous acheminons vers la réalisation du vœu du chef de l’Etat de retirer tous les enfants de la rue. Mais, au passage nous allons également voir qu’est-ce qu’il y a à assainir dans certains daaras », renseigne-t-il.

Pourtant, l’Assemblée nationale a, à l’unanimité, adopté la loi criminalisant le viol et la pédophilie pour assurer davantage la protection des enfants. Cette loi durcit les condamnations, lesquelles vont maintenant jusqu’à l’emprisonnement à perpétuité à l’encontre d’éventuels coupables. Une loi qui ne décourage pas pour autant les prédateurs sexuels.

Eclairage sur la prescription de l’action

C’est 20 ans après qu’elles ont été victimes de viol et de pédophilie, 7 jeunes filles ont pris la décision de trainer en justice leur bourreau qui, à l’époque, était leur maitre Coranique. Ce qui pose le débat sur la prescription de l’action publique.

Selon Me Aboubacry Barro, la prescription varie selon la nature des infractions. La durée est de 1 an en matière de contravention, 3 ans en matière délictuelle et 10 ans en matière criminelle. Si pendant ce temps, la personne lésée ne porte pas plainte, l’action est prescrite. C’est-à-dire elle ne peut plus saisir une juridiction ou la police ou la gendarmerie. « Même si la gendarmerie et la police sont saisies et qu’elles portent l’affaire devant le procureur qui, à son tour, saisit une juridiction de jugement, cette juridiction doit déclarer l’action prescrite parce que c’est un moyen d’ordre public », a expliqué Me Barro.

L’avocat précise, cependant, qu’il y a la suspension ou l’interruption du délai de la prescription. « La prescription débute le jour où l’infraction a été commise ou le jour où elle a été tentée. Mais, il y a des exceptions. S’agissant d’une infraction commise à l’encontre d’un mineur, le point de départ est porté au jour de sa majorité. Car, durant sa minorité il y a des risques qu’il ne réagisse pas aux infractions dont il est victime », a ajouté Me Barro. Qui conclue que ces filles peuvent bel et bien enclencher les poursuites judiciaires contre le maitre coranique puisqu’au moment des faits, elles étaient des mineures.

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