AFFAIRE OUSMANE SONKO - ADJI SARR : LES LEÇONS D’UNE CRISE

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CONTRIBUTION

En décidant de placer M. Ousmane Sonko sous contrôle judiciaire, après l’avoir inculpé, plutôt que de lui décerner un mandat de dépôt, le Doyen des juges a pris une décision salutaire. Il était clair pour tous que le choix du second terme de l’alternative allait aggraver une situation déjà chaotique, avec son cortège de morts (près d’une dizaine de victimes), de centaines de blessés et de dégâts matériels incalculables. Pendant cinq jours, Sunugaal a tangué dangereusement.

Dans cette réflexion, nous essayons de tirer les premières leçons, que nous retenons d’une expérience riche en enseignements.

1/ La pression de la rue pour exiger la libération de M. Sonko est indissociable du scepticisme d’une frange des citoyens par rapport à l’impartialité de la justice de notre pays, notamment dans des cas ayant des soubassements politiques, réels ou supposés. Lorsque l’on se retrouve dans une situation où le justiciable ne fait pas confiance au juge, il faut craindre l’anarchie : la multitude dicte son verdict et exige son application, sous peine de casser et de brûler. Une situation dangereuse, qu’il faut corriger sans délais, en posant des actes qui rassurent.

Cet état de fait n’est pas né du néant. Les conditions dans lesquelles M. Khalifa Sall avait été mis en accusation pour malversations, incarcéré et écarté des élections présidentielles de 2019, sont encore fraîches dans les esprits. Comment convaincre, même l’observateur le plus indulgent, qu’il n’y avait pas de lien entre son ambition affichée ouvertement et son inculpation ?
« Chat échaudé /craignant/ l’eau froide », les amis et sympathisants de M. Sonko mais aussi de simples démocrates, ont cru avoir décelé, à tort ou à raison, à travers la plainte pour viol portée par mme Adji Sarr, un complot visant à écarter M. Sonko des élections à venir, notamment des présidentielles de 2024. La ligne de défense adoptée par le leader du Pastef, qui a consisté à appeler à la résistance, est une stratégie politique compréhensible, qui semble d’ailleurs avoir produit les fruits escomptés, même si, pour cela, notre pays a payé un lourd tribut.

2/ Tout ce qui a été dit plus haut ne saurait occulter qu’il existe bel et bien une « affaire Ousmane Sonko-Adji Sarr », au sens où une citoyenne a porté plainte contre un citoyen, en l’accusant de viol. Que s’est-il réellement passé au salon Sweet Beauté entre M. Sonko et Mme Adji Sarr ? Seuls Dieu et les deux protagonistes le savent. En attendant, M. Sonko est présumé innocent et Mme Adji Sarr est présumée être de bonne foi. Je me permets d’attirer l’attention de tous sur la gravité de voir des positions dogmatiques de la part de personnes qui ne sont ni juges ni témoins. Certes, chacun a le droit de se forger un point de vue, mais l’honnêteté, la foi et la sagesse devraient nous exhorter à la prudence. Si Mme Adji Sarr a inventé toutes ces charges, seule ou avec des complices, la faute serait d’une extrême gravité. Tenter de porter atteinte à l’honorabilité d’une personnalité respectable comme M. Sonko, quelles qu’en soient les raisons, serait impardonnable. Si, en revanche, il y a une part de vérité dans ce que Mme Sarr affirme, M. Sonko devra, avant tout, faire face à sa conscience, en pensant à la vague d’indignation et de solidarité qu’a suscitée son accusation et a coûté la vie à tant jeunes. A cette étape, le plus important est de veiller à ce qu’il y ait un procès juste et équitable.

3/ Le Président Macky Sall a l’obligation morale de rassurer son peuple. Contrairement à ce qu’en disent certains de ses compagnons, la question d’une éventuelle troisième candidature est un élément-clé dans une démarche d’apaisement des esprits. Les faucons et les flagorneurs sont de très mauvais conseils. Le Président Sall ne doit pas faire moins que le Président Mahamadou Issoufou du Niger, qui a déclaré, très tôt, sa détermination à lâcher le pouvoir, en rappelant à l’ordre tous ses partisans qui voulaient le convaincre du contraire. Par ce biais, il a gravé son nom en lettres d’or dans les archives de l’Histoire. Le vrai enjeu ici est celui de la parole donnée, donc de l’éthique, et non de quelque juridisme. C’est pourquoi, j’ai toujours considéré la controverse que l’on cherche à créer, sur la possibilité pour le président de se représenter ou pas, comme un anachronisme en déphasage avec les valeurs morales. En réaffirmant son engagement à ne pas se présenter en 2024, le Président Sall lèverait beaucoup de suspicions et pourrait mieux se concentrer sur ses projets.

4/ Rassurer, c’est aussi apporter des réponses au désespoir d’une jeunesse sans perspective. Cette jeunesse a besoin de formation et d’emploi, elle veut « signifier ». Il est vrai que la covid 19 est passée par là et nul ne peut nier les efforts louables de l’Etat pour faire face au mal, avec le soutien de tous, mais la situation économique et sociale demande des réformes et des stratégies plus énergiques. Par des actes concrets, arriver aussi à lever le doute sur le caractère démocratique et républicain de nos institutions. La perception d’institutions aux ordres est profondément ancrée dans les consciences.

5/ « Réduire l’opposition à sa plus simple expression ». Cette phrase utilisée par le Président Sall était considérée par de nombreux observateurs comme une simple boutade. En tout état de cause, il faut se souvenir qu’une opposition solide est une bénédiction pour un pouvoir, car elle est potentiellement une interlocutrice crédible. Si, par des manœuvres, on la liquide, on se fait harakiri, car il faut alors faire face à ce que Shakespeare appelle « The fickle mob », la masse diffuse, incontrôlable, qui peut être pire qu’un typhon.

6/ Il faut dénoncer la violence, d’où qu’elle vienne, et on aurait tort de sous-estimer l’éventualité d’infiltrations par des groupes aux visées non avouables : agresseurs, terroristes, agents à la solde de l’étranger. Lorsque du pétrole a été découvert au Nigéria, il y a quelques décennies, des forces étrangères ont surfé sur des frustrations fondées d’une partie du peuple Nigérian pour provoquer une guerre civile meurtrière à partir du Biafra. Des exemples analogues sont légion à travers le monde.

7/ Je me permets de faire quelques suggestions – qui se veulent constructives - aux leaders du Pastef. Lorsqu’une organisation comme la leur a l’honneur de polariser l’espoir d’une partie des populations, notamment des jeunes, de lourdes responsabilités pèsent sur leurs épaules, car leurs sympathisants les écoutent et suivent leurs mots d’ordre. Or, à côté de leur grande générosité et de leur engagement perceptible, il y a également beaucoup d’intolérance et de virulence chez certains de leurs cadres. Cela a engendré la « chasse aux sorcières », contre des médias et des personnalités, au point que des gens ont peur de répondre aux invitations des médias ou, simplement, de dire ce qu’ils pensent, si leurs points de vue sont différents des leurs. Ce genre de stratégie a bien souvent un effet boomerang : ce qu’ils sèment aujourd’hui, ils pourraient le récolter demain s’ils accédaient au pouvoir. L’humilité et le respect du droit à la différence sont des valeurs cardinales que tout leader doit cultiver sans relâche.

8/ Il est important que les professionnels des médias fassent le ménage au sein de leur corporation et renforcent les capacités des vrais journalistes. Il est évident que certains ont du mal à identifier la limite, jusqu’où aller dans la diffusion de l’information. Le couteau est à double tranchant : le traitement de l’information peut restaurer la paix comme il peut provoquer une guerre civile. Les expériences sont nombreuses.

En somme, ce que nous avons vécu ces derniers jours nous interpellent tous. Cela rappelle à ceux qui seraient tentés de l’oublier que l’équilibre social tient sur un fil.

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