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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Le déluge. Un ciel généreux a ouvert ses vannes. Mais les quantités d’eaux tombées inquiètent plus qu’elles ne rassurent, surtout dans Dakar et ses banlieues où monte une colère froide sur fond d’exaspération des populations désemparées. Dans ces zones comprises entre chaos et vide, le champ de perspective se rétrécit.

Les habitants ne vivent pas heureux. Parce qu’ils ont les pieds dans l’eau : matin, midi, soir et toute la nuit. Toutes les nuits du reste ! Le chaos. Presque. Car il pleut des cordes et les eaux ne ruissellent pas. Donc, elles stagnent et s’accroissent en volume. Si bien que toute tentative d’évacuation s’avère vaine parce que les conduites ne mènent nulle part. Le déversement, la semaine dernière, de fureur sur l’autoroute à péage est-il le signe annonciateur d’une exaspération sociale ?

Des populations, épuisées, ont pris d’assaut les voies de communication comme lieu d’agitations et d’expression de la grogne, immobilisant ainsi, de gré ou de force, les usagers réduits en « otages » comme pour être des témoins oculaires de la précarité de leur vie. Des ambulances avec des malades à bord s’immobilisent. Des voyageurs, contraints à l’arrêt, bivouaquent. D’autres ratent leur avion. Amers. Sur les ponts et les bretelles noirs de monde, règne un tohu-bohu indescriptible voire inquiétant. L’incertitude se renforce sur tous les axes de circulation convergeant vers l’autoroute.

Consternante est la tentation du repli, de l’indifférence ou du silence qui s’observe. Ni condamnation des « jacqueries urbaines » ni manifestation de solidarité. C’est à croire que la « grandeur d’âme » s’étiole dans ce pays où tout le monde marche sur un volcan actif. Sans exagérer, assiste-t-on à un cynisme galopant ? Faut-il changer l’ordre des choses ou rétablir l’ordre ancien ? Le Sénégal se morcelle. Les Sénégalais se parlent mais ne s’écoutent plus. En un mot, ils ne s’entendent pas. Sur tout, ils ont des avis partagés. C’est à se demander s’ils ont conscience du danger qui guette !

La pandémie du coronavirus fait des ravages mais certains la snobent en continuant à nier l’évidence. Il est vrai que ceux-là se font de moins en moins entendre. Ils jouaient à se faire peur. Désormais, ils s’emmurent. Effrayés, à leur tour. La peur change de camp. Sont-ils moins nombreux ou, contraints, rabattent-ils le caquet ? Que faire pour étouffer ces influences ? Renouer les volontés collectives ? Renoncer aux égoïsmes qui ont défiguré ce beau pays ? A-t-il régressé ou s’est-il figé. Il est devenu complexe. En définitive, le Sénégal offre plusieurs niveaux de lectures.

A cet égard d’ailleurs, un témoignage poignant du Grand Sérigne de Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop mérite le détour. Selon lui, dans les années 90, des cadres rapaces de la Sonees, devenue Sde, ont fait main basse sur la zone de captage des eaux pluviales –oui c’est l’appellation propre du lieu- pour la transformer en un site d’habitation. Non seulement, il y a eu un flagrant délit de détournement d’objectif, mais pire, le vol et viol de la nature sont manifestes. Leur forfaiture d’alors accouche d’une catastrophe imprévisible. Enfermés dans un monde « détaché » des réalités, les voilà rattrapés par le temps, eux cadres censés éclairer les choix et réduire les angles d’incertitudes. Résultat : les eaux de ruissellement se déversent sur l’autoroute, envahissent la centrale de Bel Air et engorgent les quartiers. Les habitants vivent dans la crainte permanente d’une dépossession.

Nous avons beaucoup à apprendre des catastrophes vécues : de la Sonacos au Joola en passant par les hécatombes permanentes sur les routes et le récurrent phénomène des inondations. Pour ces dernières, l’effet répétitif est angoissant. Faut-il raison garder pour privilégier la raison et aborder raisonnablement les solutions pérennes ? Il revient à l’Etat d’afficher sa résolution à peser sur les choix fatidiques. Nul besoin de subir en lâchant des subventions comme « mesures d’urgence » destinées à calmer les colères.

D’incontestables investissements sociaux ont été injectés dans les banlieues. Le tracé des canaux, les surfaces de rétention et les travaux pré-hivernaux de curage atténuent les difficultés de vie au grand soulagement des populations, plus préoccupées par l’immédiat que par le long terme. Certaines zones jadis inondables ne le sont plus grâce à l’effort collectif de cerner le mal pour l’expurger. Elles conjuguent même au passé les inondations et les crues d’alors. Les populations y vivent des jours plus tranquilles. Elles s’étonnent même que d’autres n’empruntent pas la même voie de salut.

Ces ilots de tranquillité, reproduits à une plus vaste échelle, écarteraient définitivement le spectre des inondations qui, par leur fréquence et leur ampleur, faut-il le rappeler, découlent des changement climatiques. Nous entrons dans un cycle de vie caractérisé par diverses variations saisonnières impactées par ces mutations du climat. Autrement dit, le réchauffement de la planète a pour conséquence la fonte des glaciers et l’augmentation du niveau des mers. Les puissantes vagues qui percutent nos côtes et détruisent les habitats du littoral résultent de ces facteurs inédits. Le phénomène ne faiblit pas.

Au contraire, il s’amplifie et se massifie. Guet Ndar, Rufisque, Joal, la Petite Côte et une bonne partie de la façade atlantique de l’Afrique subissent des érosions côtières irréversibles. On n’arrête pas la mer avec ses bras, surtout quand la furie s’en mêle. On l’arrête d’autant moins qu’il revêt une dimension mondiale où tout se tient : le débordement du fleuve Mississippi, le violent mistral dans la Méditerranée, les rivières qui sortent de leur lit et détruisent des villes moyennes en Allemagne ou le récent ouragan dans le Tennessee aux Etats-Unis.

A priori, rien ne semble lier ces faits naturels. Mais un œil exercé y voit des enchaînements logiques. D’autant que les prévisions, loin d’être alarmistes, du Groupe d’expert sur l’évolution du climat (GIEC) pronostiquent une hausse d’un degré des températures dans les quinze prochaines années. En clair les risques liés au changement climatique d’origine humaine demeurent. Parce que la planète est une. Et il n’ y a pas de planète B. Dès lors, nous devons réapprendre à vivre, solidaires, sans nous absoudre de nos fautes.

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