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“ANTI SYSTÈME” : LE TUBE POLITIQUE EN VOGUE

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Tout d’abord une petite précision aux Sonkolatres qui pilulent sur les réseaux sociaux et y font régner quelques fois un terrorisme intellectuel digne de la Securitate (en version 2.0, n’exagérons rien) : l’illustration et le texte qui suit ne visent pas à mettre les idées de leur leader sur le même plan que ceux de Donald Trump, Éric Zemmour, Jair Bolsonaro etc, mais à mettre en relief leur dénonciation analogue de ce qu’ils appellent le “système” et leur positionnement, du coup, en figures anti système.

Du reste, le leader de Pastef/Les Patriotes assume parfaitement cette posture. Le samedi 9 février 2019, à un journaliste qui manifestait son étonnement de le voir, lui le pourfendeur du système, prendre langue avec Abdoulaye Wade (Président du Sénégal de 2000 à 2012), il rétorqua : “Quand on parle du système, on ne vise pas des hommes, mais on parle du fonctionnement de l’État, de l’appareil d’État”. Il est clair donc que Sonko se conçoit comme un personnage anti système, et ça lui réussit plutôt bien. Son ascension dans la scène politique sénégalaise a été fulgurante. Une montée vertigineuse due à ses allures de jeune premier, son charisme indéniable et les thématiques qu’il a su imposer dans l’agenda : la dénonciation des élites politiques qu’il qualifie de corrompues et son discours anti-impérialiste qui fait passer la France pour responsable d’une bonne partie des malheurs du Sénégal et par-delà de l’Afrique francophone.

La culture du bouc-émissaire est d’ailleurs un thème commun aux hommes politiques se revendiquant anti système ainsi qu’une certaine propension à la victimisation, sans oublier la dénonciation des médias qui n’ont pas l’heur de leur dérouler le tapis rouge.

Dans son roman, “Histoire d’un Allemand : souvenirs 1933-1944”, le journaliste Sebastian Haffner remarquait déjà à propos des nazis : “Pour désigner l’ordre invisible qui leur assignait des limites tout en les laissant en liberté, ils introduisirent un terme révélateur de leur haine profonde : le système”.

Ce mot-valise, utilisé par des hommes politiques de divers bords, gauche comme droite, voire du centre -Macron lui-même se présentait ainsi durant la dernière présidentielle française- est devenu une sorte d’expression magique qui sert non seulement à rallier les mécontents contre un épouvantail invisible mais aussi à disqualifier l’adversaire. “Si vous parlez avec un homme de droite, traitez le de fasciste. Pendant qu’il se justifiera, il n’argumentera pas” disait Staline. Cette méthode stalinienne est remise au goût du jour par les “anti système” qui font passer tous leurs contradicteurs comme des individus stipendiés par le système et donc forcément corrompus. En résumé les chiens de garde de l’ordre établi. Ce procédé politique, vieux comme le monde, connaît un second souffle et se montre diablement efficace depuis une bonne dizaine d’années.

Éric Zemmour, qui a actuellement le vent en poupe en France, en est précisément la parfaite illustration. Au fil des ans, l’homme s’est présenté comme victime du système judiciaire et médiatique français, qu’il considère comme étant en grande partie de gauche. Jouant les dissidents persécutés, Soljenitsyne sans le Goulag, le journaliste a bâti ses succès éditoriaux, et bientôt, espère-t-il, politique, sur la dénonciation des “élites mondialisées” coupables, à ses yeux, de dissoudre la France dans l’Union européenne, l’immigration arabo-africaine et la culture américaine. Zemmour, qui estime que les descendants d’immigrés devraient porter des prénoms français en signe d’allégeance à la République et à ses valeurs, ferait presque passer Marine Le Pen pour un centriste.

Cette dénonciation violente et brutale du “système”, aussi simpliste qu’elle puisse nous apparaître, porte ses fruits au sein d’une frange de la population française qui déplore, à tort ou à raison, la faillite de l’État-providence , l’insécurité grandissante, la paupérisation des populations rurales, et la cohabitation parfois difficile entre ceux que Eric Zemmour appelle les “Français de souche” et les agents du “Grand Remplacement”, comprenez les noirs et les arabes.

Désormais, certains experts lui prédisent un destin à la Donald Trump. On a tendance à l’oublier, mais le successeur de Barack Obama, tel Zemmour l’Italien Beppe Grillo ou l’humoriste Volodymyr Zelensky (Président de l’Ukraine depuis 2019), a bâti sa notoriété dans les médias. La suite de l’histoire est connue : la conquête de la Maison-Blanche après un campagne centrée sur la dénonciation de l’establishment de Washington et les médias libéraux.

Trump n’a pas duré mais le trumpisme demeure. Et cette vague anti système n’est pas près de faiblir à une époque où les figures et discours politiques classiques perdent leur attrait au profit d’une demande toujours plus croissante de radicalité partout dans le monde.

Trump, Bolsonaro, Orban n’ont pas fini de produire des épigones...

Adama NDIAYE

18 octobre 2021