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APRÈS 35 ANS, L’AFRIQUE DE NOUVEAU RÉCOMPENSÉE EN 2021 !

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Bravo, tout d’abord, au romancier tanzanien Abdulrazak Gurnah, prix Nobel de littérature 2021, trente cinq ans après Soyinka : « J’ai cru à une blague”, dit-il. Il n’a pas tort. De vraies blagues - ou presque -, il y en a eu ! D’illustres inconnus se sont réveillés prix Nobel. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne l’ont pas mérité ! Un musicien même, nominé au regard de ses « nouveaux modes d’expression poétique », a été nobélisé en 2016 : Bob Dylan, de son nom ! Pardi ! Et pourquoi pas ?

Oui, elle est solide la littérature anglophone et souvent novatrice. Elle est plus audacieuse, dit-on, plus élaborée, plus magique, en plus de bénéficier d’un espace linguistique plus élargie et plus généreux. La littérature francophone serait plus molle, dit-on, plus linéaire, plus conservatrice, répétitive, lassante, même. Mais elle sait être vivante et savoureuse. Par contre, elle a moins de résonance mondiale, au regard de la misère crasse des maisons d’édition en Afrique -pas toutes, cependant- et d’une distribution étriquée, presque nulle, inexistante, révoltante.

Par ailleurs, les écrivains francophones ne se lisent pas entre eux. Ils ne sont pas les seuls. Il est des écrivains qui écrivent mais qui ne lisent pas et n’ont même jamais lu. J’en ai rencontré et ce sont de drôles de bêtes gentilles ! Ils se proclament écrivain spontané ! A leur aise ! Certains sont pourtant bons, même si c’est étonnant ! Un écrivain qui ne lit pas aurait moins de chance de succès qu’un autre qui lit. Il faut lire pour apprendre à écrire autrement. Il faut lire pour pouvoir créer en renouvelant le genre. C’est par le pouvoir des mots des autres et leur créativité, que l’on apprend à créer autrement son propre pouvoir, sa propre originalité. Ceux qui trichent sont vite nus. Cela se voit et se sent.

C’est stupéfiant quand je rencontre avec un grand bonheur mêlé d’étonnement de jeunes poètes sénégalais et africains d’autres pays qui n’ont lu ni Senghor, ni Damas, ni Césaire, ni David Diop, ni Birago Diop, ni Cheikh Aliou Ndao, ni Ibrahima Sall, ni Hugo, ni Baudelaire, ni Rimbaud, ni Verlaine, ni René Char, ni Paul Eluard, ni Apollinaire, ni Aragon, ni Pablo Neruda, ni Garcia Lorca, ni Prévert, ni Gaston Miron, ni Tchicaya Utam’si. A défaut d’en avoir lu un seul, ils ont en mémoire, vaguement, des noms, rien des noms et des traces de vers célèbres de David Diop, Birago, Senghor, Baudelaire. J’avoue comme poète que je n’aurais jamais été ce que je suis si peu devenu en poésie et bien loin des meilleurs, si je n’avais pas lu comme un forcené toute la poésie du monde. Il s’y ajoute, bien sûr, ma rencontre et ma proximité avec Senghor à la sortie de mon 1er recueil : « Mante des aurores ».

Chez nous, nous savons tous qu’à la sortie d’un livre, au sortir de la séance de dédicace et de quelques pâles plateaux de télévisions, l’oubli s’installe, après. Du moins le plus souvent, à moins que l’œuvre ne soit énorme et fasse du bruit au-delà des frontières. Mais qui la portera, qui dira qu’elle est énorme, qui en sera le griot, qui en fera la promotion ? On lit si peu dans nos pays ! On a si peu de critiques littéraires opérationnelles, comme de critiques tout court. L’Université en recèle de brillants, mais ils n’écrivent pas ou très peu, à moins que ce ne soit dans des revues universitaires inconnues de nous. Dans nos pays, on cherche tellement à survivre, non pas toujours parce que l’on manque de quoi vivre, mais parce que l’on est écrasé par le désordre et le mal social, le rabais et la misère des échanges, le vacarme érigé en voisinage, le futile, le bla-bla dérisoire, des chaînes de radios insipides, des chaines de télévision plates et inachevées. J’ai rêvé de voir des programmes qui incluaient des séances de dictées en direct, des extraits de lecture d’ouvrages, des jeux de grammaire, de géographie, d’histoire, des questions de littérature, des évocations historiques de nos héros nationaux et continentaux. Aller s’acheter un livre en librairie, peut paraître une véritable prouesse. D’aucuns le font, mais ils sont rares comme des chouettes en plein midi. Le mal est profond et terrifiant jusque chez certains intellectuels admirables qui n’ont plus que leur seul savoir comme dignité et refuge imprenables ! Le Sénégal regorge de redoutables lettrés qui se taisent. On a intérêt à être humble dans ce pays quand on écrit ou s’exprime. Quant aux perroquets, laissez-les faire ce qu’ils savent le mieux faire. Mais peut-être que nos savants et admirables lettrés ont raison de se taire, tellement la médiocrité, l’obscurantisme, le gain forcené, semblent avoir pris le dessus.

Il est, par ailleurs, ce constat, que tout le rayonnement littéraire mondial avec de puissants impacts se passerait, dit-on, sur la place de Paris et de New-York. Ou tout comme ! En attendant Dubaï qui tape à la porte ! Même à Montréal, on rêve de Paris. Il faut changer la donne ! Cela se fera non seulement avec les écrivains, mais avec tous ceux qui gravitent autour du livre, de l’édition, de la distribution, de la promotion, des médias. On ne peut 2 aller compter encore et encore que sur l’État ! Nous avons le somptueux et douloureux exemple des Nouvelles éditions Africaines -NEA- fondées par Senghor en 1972 en association avec la Côte d’Ivoire et le Togo. Cette association éclatera en 1988 pour donner les « Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal » -NEAS-. A nos jours. Pour l’histoire, Senghor aimait dire ceci : « J’ai fondé cette maison d’édition afin qu’elle réponde à un besoin absolu de relève de notre espace littéraire et culturelle. Cette relève est fondamentale pour moi. J’ai déjà pensé à ma relève politique, mais la plus marquante et la plus importante pour moi, sera celle littéraire et artistique. Il nous faut une nouvelle littérature, une nouvelle architecture, une nouvelle danse, une nouvelle peinture, une nouvelle sculpture, un nouveau cinéma. » Les NEAS d’aujourd’hui cherchent désespérément à renaître. Nous le souhaitons tous, en sachant que nous sommes dans un nouveau temps du monde où un État ne peut pas danser à toutes les danses.

Dans nos pays, nous sommes si loin des livres, si loin de la lecture ! Est-ce une question de culture comme le rappelait fort courageusement notre savoureux et regretté Amadou Aly Dieng, avec les pics foudroyants dont il avait le secret ? Sans doute que le Livre le plus lu reste le Coran ! Seul le Coran ne quitterait jamais nos yeux ! Mais il faut plus qu’une vie pour Le dompter. C’est Lui qui, plutôt, nous charme et nous dompte. C’est un « roman » d’un autre temps du monde et qui est Le Salut Suprême ! On Le lirait mille ans, pour mille ans encore on ne cesserait de découvrir Ses Secrets, d’être emporté, émerveillé, ému, bouleversé, soumis. C’est ainsi. Ne dit-on pas que c’est Le Plus Grand et Le Plus Beau Poème au monde ?

Lire la presse écrite, pour parler d’elle, est une autre forme de lecture, de découverte. Elle informe. Elle ne cultive pas. Pour le dire avec politesse. Il est regrettable qu’elle tourne le dos à l’imaginaire avec des pages et contenus d’extraits littéraires, où des écrivains, des critiques, des lecteurs, sont appelés à nous parler et à nous instruire. Chez nous, la presse écrite si elle est lue, elle se lit en un battement de cils. Les « matinales » radiophoniques sénégalaises la déflorent pour nous et l’étalent nue dans ses plus petits détails avec un appétit féroce pour les plus sombres et tragiques faits de société qui démontrent à quel point le Sénégal a mal muté. Rien que de la politique nauséabonde et désespérante, du « people » croustillant, puant et futile, des crimes et délits qui déshonorent une société jadis propre. Mais, qu’on le veuille ou non, que l’on recherche la culture, à s’instruire ou non, la réalité est là sous notre « gueule » et sous nos yeux écarquillés, chaque matin. A chacun de se sauver, à sa manière. Les livres peuvent être notre refuge. Ils nous instruisent. Ils nous nourrissent. Ils nous raffinent. Ils nous éduquent. Ils nous font rêver. Ils nous font voyager sans billet d’avion ni de train. Ils nous rendent forts et apaisés. Quant aux Smartphones et à l’éblouissement imparable des nouvelles technologies de l’information, ces dernières ont déjà gagné. Tant pis pour les retardataires et les thuriféraires. Pourquoi d’ailleurs les condamner si on ne condamne pas en même temps les avancées prodigieuses de la science et de la médecine qui prolongent nos vies si admirablement. On ne peut pas rejeter les uns et accepter les autres. Que ceux qui ne peuvent pas avancer, avancent à leur manière, sans rien ignorer de leur temps, de leur siècle. Senghor le résumait admirablement : « Je veux l’Afrique, mais je ne combattrais la machine. Elle seule vaincra la misère ». Il pensait au dur labeur des paysans avec la « daba » et la « houe » !

Je suis sûr que le renouvellement de la littérature francophone partira de l’Afrique. Elle est la mieux placée pour réinventer une nouvelle littérature, une nouvelle créativité, malgré tous les obstacles décrits. Ne comptons pas sur l’action de l’Organisation Internationale de la Francophonie -OIF- pour sauver la lecture et entretenir le feu de la créativité francophone. Elle trouve qu’elle a mieux à faire. C’est à dire rien ! Combien de fois j’ai fait appel à ses Secrétaires Généraux et Directeurs de la Culture, pour que ce joli bâtiment des 19-21 Avenue Bosquet, Paris 7ème, où elle siège, ne puisse abriter au rez de chaussée, et ouvert sur l’Avenue, la plus prestigieuse librairie-bibliothèque de l’espace francophone ? Une sorte de « FNAC » des écrivains francophones du monde ! Nous aurions au moins un lieu de rendez-vous dédié dans Paris, pour tous les écrivains et tous ceux qui cherchent à découvrir, acheter un ouvrage d’un écrivain francophone introuvable… même chez l’hydre « Amazone » ? Il nous faut du concret et non des Sommets francophones interminables avec des chefs d’État interminables et des Résolutions fumeuses interminables.

Par deux fois, j’ai été honoré d’avoir été nommé président du jury littéraire international des Jeux de la Francophonie. J’ai été stupéfait de la forte créativité des jeunes écrivains africains. Stupéfait ! Les écrivains Québécois étaient les plus frais, les plus surprenants. La République Démocratique du Congo impressionnante. La Wallonie Bruxelles, la Côte d’Ivoire, et bien sûr le… Sénégal, toujours présents. Les jeunes écrivains francophones qui étaient en compétition étaient stimulés et stimulants.

Aux VIII èmes Jeux de la francophonie à Abidjan, en 2017, le jeune Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, avait obtenu la médaille de bronze. Le Niger était médaille d’or avec Moctar René André Abdoul Razac. Le Canada Nouveau Brunschvicg médaille d’argent avec Robichaud Gabriel. Avec le jury que je présidais, nous avons lu et arbitré de jeunes écrivains venus de l’Arménie, du Bénin, Burkina Faso, Canada, France, Gabon, Liban, 3 Luxembourg, Madagascar, Mali, Maroc, Suisse, Cameroun, Togo, Congo, etc. Pour notre jeune compatriote Mohamed Mbougar Sarr, il faut avouer que c’est une superbe très bonne graine qui, dans le roman, s’affirme de jour en jour dans l’espace littéraire international.

Plus que les contenus et les thématiques traités, la révolution du roman francophone - la poésie comme le théâtre étant à part - viendra de la révolution des techniques narratives, comme d’ailleurs l’écrivait déjà Boris Diop, plus que des thématiques, seraient-elles les plus innovantes, surprenantes. L’art de dire, de conter, d’écrire, fera la différence et non du thème traité, mais de la manière dont on le traite !

Il s’agira de créer un « nouveau roman », c’est à dire une nouvelle manière de considérer la création, au-delà de ce dont Alain Robbe-Grillet parlait : « l’idée, dépassée pour lui, d’intrigue, de portrait psychologique et même de la nécessité des personnages ». C’est bien là, dans une architecture nouvelle et une alchimie audacieuse de l’écriture romanesque, qu’il faudra aller puiser, pour tout réinventer : écrire autrement, créer, définir, élaborer, inventer et traiter les contenus autrement. Le dire est aisé, le faire et le réussir exigent un sacré talent, un sacré grain de folie créatrice. C’est pourtant à ce prix que le roman francophone sera réinventé et que les écrivains se différencieront. A vos plumes futurs écrivains d’un monde nouveau, exigent et fou en créativité !

Un jour, proche ou lointain, le Sénégal, j’espère, si je ne suis sûr, aura son Nobel de littérature. Senghor, Birago Diop, Sembene Ousmane, Mariama Ba, ne l’ont pas eu. Ailleurs, il y avait Bernard Dadié, Mongo Beti, Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Tchicaya Utam’si. Je ne citerais pas Ferdinand Oyono, Camara Laye. Je ne parlerais pas de l’Afrique anglophone avec le monstre Chinua Achebe ainsi que Chimamanda Ngozi Adichie qui monte, monte.

Pour les vivants, côté Sénégal, nommons Cheikh Hamidou Kane avec son œuvre fétiche, Aminata Sow Fall, Boubacar Boris Diop, Cheikh Aliou Ndaw. Certains qui ont eu le Nobel ces dernières années n’ont pas été, et de loin, meilleurs. J’ai lu. La vérité est que l’octroi du Nobel est complexe. Pour en dire le moins. Ce Prix a été même confronté à une éthique désastreuse : une découverte de corruption qui a abouti à suspendre le Nobel pour y voir plus clair et plus sûr. Mais le Nobel c’est le Nobel ! Comme l’admission à l’Académie française ! Seul Jean Paul Sartre, à sa manière, a proclamé qu’il ne voulait pas du Nobel ! Son refus du prix le 22 octobre 1964 est resté dans l’histoire. Il affirmait que : « Le Prix Nobel l’aurait changé en « institution », ce qui n’était pas en accord avec sa vision personnelle de l’écrivain ».

Pour l’histoire, Wole Soyinka comme… Kadhafi que j’ai rencontré à un Sommet de l’Union Africaine où m’avait convié le ministre des Affaires Étrangères d’alors, le contagieux et solide panafricanisme Cheikh Tidiane Gadio, souhaitaient que l’Afrique puisse instituer un jour son « prix Nobel ». On trouverait, bien sûr, comment l’appeler. Le Guide m’avait généreusement invité à me rendre en Lybie, quand je lui ai remis en mains propres un exemplaire dédicacé de mon chant-poème sur le prophète Mohamed. Kadhafi tenait à la création de ce prix et aurait dit ceci : « Que l’Afrique le créait ce prix « à la Nobel » et je le doterais financièrement en multipliant par deux ou trois le montant par rapport à celui octroyé au Nobel ». On peut tout dire de Kadhafi, mais il avait l’Afrique dans son cœur avec un immense orgueil. Il aimait le continent africain et il voulait l’élever très haut et démontrer sa grandeur.

On rapporte que Soyinka, en recevant son prix Nobel, aurait dit au comité Nobel, dans un grand éclat de rire de ses membres, « Nous créerons en Afrique notre prix et nous attendrons 70 ans pour le remettre à un Blanc » ! Cela lui ressemble !

Notre continent est énorme. Prodigieux. Il est magique, jeune, créatif, talentueux, audacieux, beau et ensoleillé. Il est l’avenir même si sa jeunesse, pour le moment, semble ne pas y avoir d’avenir. Mais cette jeunesse en veut. Elle n’a pas seulement une belle et grande gueule. Elle a une volonté montagneuse de vouloir changer le cours de l’histoire de l’Afrique. Prenons-y garde et rejoignons la avant qu’elle ne nous rattrape en nous arrachant des mains le drapeau pour le porter plus haut, plus éclatant, plus digne.

Ne critiquons pas Emmanuel Macron d’avoir eu cette idée courageuse et novatrice -Chacun est libre d’en dire ce qu’il veut, au regard des insultes et applaudissements qui ont accompagné avant et après, le Sommet de Montpellier- d’inviter la jeunesse africaine et de lui faire face. Il savait bien, d’avance, ce que cette jeunesse allait lui dire. Elle n’allait pas l’embrasser, l’applaudir, coucher avec lui. Il n’aura d’ailleurs rien appris qu’il ne savait déjà. N’avait-il pas parlé à cette jeunesse, dans une université africaine, lors d’une visite d’État mémorable en Afrique de l’Ouest ? Là aussi, il avait été demandeur. Comme à Montpellier en cet octobre de 2021. Rien de nouveau !

Les dirigeants africains n’auraient-ils pas dû le faire à sa place, les premiers ? Pourquoi nous ne nous parlons pas entre nous et pourquoi nous ne nous regardons pas en face ? Macron, en recevant la jeune intelligentsia africaine est déjà dans le futur et non dans le passé, même si sa formule a été malheureuse de répondre que la France n’allait pas changer de « marmite » à l’adresse d’une orageuse intervenante africaine. Si, la vieille « marmite » a bien besoin d’être changée ! Mais la raison d’État est la raison d’État et ce que Macron a avoué là, fait sourire sur la véritable politique de la France en Afrique : la vieille marmite a toujours résolu les intérêts de la France depuis Charles de Gaulle ! Mais ce n’est pas à la France de la changer cette marmite -pourquoi changer si la marmite vous fait bien manger ? -. C’est à nous pauvres Africains, mal gouvernés, avec des préfets de Paris au sommet du pouvoir présidentiel, de changer la donne. Personne ne viendra à notre secours. Nous faisons comme si nous aimons que l’on nous « suce ». Oh ! pardon, ce verbe ne doit pas faire sourire. Il s’agit juste, selon Le Robert, « d’exercer une pression et une aspiration sur quelque chose ». Ici nos richesses et ressources minières africaines, s’entend ! A la vérité, c’est comme si nous prenions plaisir à ne vouloir ressembler à rien d’autre, qu’à des vaches à traire interminablement !

Pour ma part, j’aurais invité la jeunesse française seule ou avec d’autres jeunesses d’Europe, d’Asie, d’Amérique, à Dakar, Abidjan, Lomé ou Kinshasa, pour la - ou les - mettre face à l’histoire de nos peuples et sociétés et face au futur à bâtir avec l’Afrique et non à lui imposer. Que cette jeunesse -ou ces jeunesses connaisse l’histoire des conquêtes coloniales et modernes avec, cette fois-ci, la version des vaincus et conquis, dès lors que les livres d’histoire ne sont pas les mêmes. La jeunesse d’aujourd’hui, de par et d’autre, n’est pas responsable. Mais elle doit savoir et jouer son rôle pour la fraternité et la paix entre les peuples.

Nous ne pouvons pas continuer ainsi, depuis des siècles, à bâtir nos relations avec la France sur des face-à-face mémorielles, raciaux, économiques. La France n’a que trop duré en nous et nous trop duré en elle. Nous, nous n’avons que trop duré dans nos tourments, nos frustrations, nos humiliations. La France dans sa honte, son orgueil, sa fausse gloire, ses interrogations, sa grandeur mouillée et à réinventer. N’avons-nous pas un autre avenir à construire pour la jeunesse africaine que d’habiter une histoire passée et douloureuse, que nous seuls pourrons venger par notre capacité à développer nos pays jusqu’à faire rêver Paris, Londres, New-York, de ressembler un jour à Dakar, Abidjan, Accra ? La France sait tout ce qu’elle a fait. Nous savons tout ce que nous avons subi. Devons-nous lui faire payer coûte que coûte, les crimes de son histoire coloniale, jusqu’à la fin des temps ? Est-ce-là notre éternelle mission, comme si celle-ci devait cacher notre éternel mal développement ?

Prenons notre propre envol. Rebâtissons notre propre liberté à la fois sociale, culturelle, politique, économique. La France, qu’on le veuille ou non, aussi loin que l’on imaginera, sera notre famille, mais dans le respect, la mitoyenneté, le souvenir, la dignité, et une langue décisive, conquérante et belle. Rien de tel ne nous lie avec la Chine, les Etats-Unis d’Amérique, le monde arabe, le japon, la Russie, l’Occident. Ce que l’Afrique fera de son développement sera ce qu’elle même aura décidé, voulu, accepté pour le mieux de ses peuples. Que personne n’en veuille à la France de se battre pour garder sa place et son rang. Elle n’a d’ailleurs plus de places réservées. La salle est pleine et chaque chéquier plus offrant que l’autre, en plus du savoir-être et du savoir-faire. Quand à son rang presque perdu, elle le sauvera et le gagnera moins dans son désir d’enfermement, que dans son respect de la culture des autres, sa capacité non à accueillir tous les « damnés de la terre », mais à moins les rabaisser, les humilier. L’avenir de la France est dans sa capacité de pouvoir rester un peuple ouvert sur le monde et cultivé et non de rester recroquevillée dans son orgueil de feuille d’automne et d’une lointaine histoire de siècle des lumières. Trop de lampes se sont éteintes, depuis.

Pour revenir au Nobel, je suis de ceux qui pensent - peut-être à tort - que les prix littéraires n’ajoutent rien au mérite. Ni Senghor, ni Césaire, n’ont été couronnés par le comité Nobel et ils resteront ce qu’ils sont devenus pour l’histoire, au-delà du Nobel. Aucun Nobel de littérature n’hésiterait à s’agenouiller devant leurs œuvres d’abord, ce qu’ils ont été, ensuite, dans l’histoire du monde et du monde noir.

Anecdote pour anecdote : quand notre ami Wole Soyinka a obtenu le Nobel de littérature pour la fierté de l’Afrique et pour la première fois, il a été reconnu que ce n’était pas lui le meilleur, mais plutôt Chinua Achebe qui nous a quittés, en mourant à Boston. Pour dire combien le choix du Comité Nobel est insondable. Pour ma part, Soyinka a bien mérité le Nobel. Ce sont deux Wole Soyinka à qui on a décerné le Nobel : l’écrivain solide, iconoclaste, inspiré et l’activiste politique fougueux qui a été plusieurs fois emprisonné. En Afrique anglophone, il est une femme du nom de Chimamanda Ngozi Adichie qui monte, monte et qui pourrait dans une vingtaine d’année étonner par son talent.

Pour les romanciers vivants - et fasse Dieu qu’ils vivent encore longtemps - côté Sénégal, nommons les plus en vue, même si les jeunes arrivent : Cheikh Hamidou Kane, Aminata Sow Fall, Cheikh Aliou Ndaw, Nabil Haïdar, 5 Marouba Fall, Abass Ndione, Louis Camara, Boubacar Boris Diop, pour citer de solides et aguerris romanciers dont nous devons retenir les noms et les œuvres.

Nous pourrions y ajouter avec grand bonheur, d’autres noms de romanciers Sénégalais connus et même reconnus, pleins de talent, de promesse et qui montent ou sont déjà montés haut : Pape Samba Kane, Fatou Diome, Mamadou Samb, Fama Diagne Sène, Sokhna Mbenga, Mbougar Sarr, Abdoulaye Fodé Ndione, Seydou Sow, Ramatoulaye Seck Samb, Felwine Sarr, Mariama Ndoye, Moumar Guèye. Je ne cite que les romanciers que j’ai lus. Les autres, dont les noms sont arrivés jusqu’à moi, je cherche leurs œuvres pour les lire, pouvoir et devoir en parler. Il est difficile de citer ou de parler d’un écrivain que vous n’avez pas lu. Ce n’est pas honnête. Il faut lire pour se faire sa propre idée et être courageux dans son choix.

Certains qui ont eu le Nobel ces dernières années ne sont pas meilleurs que ces écrivains de la courte liste des Cheikh Hamidou Kane, citée plus haut. Ils ont abordé des sujets cruciaux de société et de civilisation et de quelle manière ! Mais là n’est pas toujours ce qu’il faut, et de loin, pour être couronné. La vérité est que l’octroi du Nobel est complexe. Pour en dire le moins. Ce Prix a été même confronté à un désastre éthique, ce qui lui a valu d’être suspendu pendant un moment. Cela a fait désordre. Cela a fait mal. Mais le Nobel c’est le Nobel ! Comme l’Académie française. Ils élèvent !

Wole Soyinka comme Kadhafi que j’ai rencontré à un Sommet de l’Union Africaine où m’avait convié le ministre des Affaires Étrangères, le tranquille et solide panafricanisme Cheikh Tidiane Gadio, souhaitaient que l’Afrique puisse avoir un jour son « prix Nobel ». On trouverait comment l’appeler. Kadhafi tenait à ce prix et aurait plusieurs fois dit ceci : « Que l’Afrique créait ce Prix et je le dote financièrement en le multipliant par deux par rapport au montant du Nobel actuel ». On peut tout dire de Kadhafi, mais Kadhafi restera Khalifa. Il aimait le continent africain et voulait l’élever très haut. On rapporte que Soyinka aurait dit - vrai ou faux- au comité Nobel, dans un grand éclat de rire : « Nous créerons en Afrique notre prix et nous attendrons 70 ans pour le remettre à un Blanc » !

Notre continent est énorme. Il est magique, jeune, créatif, talentueux, audacieux, beau et ensoleillé. Il est l’avenir même si sa jeunesse, pour le moment, semble ne pas avoir d’avenir. Travaillons à accueillir le monde et à lui montrer la puissance et la majesté de notre continent ! Quand notre ami Wole Soyinka l’a obtenu pour la fierté de l’Afrique et pour la première fois, il a été reconnu que ce n’était pas lui le meilleur mais bien Chinua Achebe. On trouvera toujours à redire à chaque sacre. Retenons le sacre, acceptons-le, réjouissons-nous de ce bonheur pour l’élu et surtout allons le lire et le découvrir.

Pour « tomber la plume » comme on dit chez nous, ce qui veut dire « conclure », je me suis souvent interrogé sur le pourquoi de nos programmes scolaires - si décriés et si obsolètes, dit-on - qui ne contenaient aucun auteur prix Nobel de littérature ? Étaient-ils finalement de curieux mais modestes ou mauvais écrivains ? Sûrement, non ! Seul Albert Camus qui figure dans nos programmes scolaires, me revient à la mémoire. D’ailleurs, la vérité est que l’on pense peu qu’il avait été ou non nobélisé ! Certains ne le savent même pas. L’essentiel seraitil alors plus la puissance de l’œuvre que le mérite d’un prix, serait-il le Nobel ? Je ne sais !

Fier que ce soit encore l’Afrique, avec le romancier tanzanien Abdulrazak Gurnah, qui monte au podium du Nobel 2021. D’autres Prix Nobel arrivent et le Sénégal, un jour, verra un de ses enfants, être couronné, sans attendre encore 35 ans ! Puisse d’ici là, dans les 25 ans à venir, à moins que le Président Macky Sall, par son leadership, n’y arrive lui-même avec ses pairs africains, plus « banquiers » que « centre culturel », quand il sera le patron de l’Union Africaine dès 2022, et qu’il travaille à instituer pour l’Afrique un Prix à la Nobel. Ce prix, pour ma part, ne récompenserait pas seulement les écrivains du continent africain d’expression francophone, anglophone, lusophone, arabe, mais également les écrivains en langue nationales africaines, ainsi que les écrivains de tous les continents du monde : Blancs, Jaunes, Noirs, Métis de toutes les couleurs. La culture, toujours la culture, pour habiter l’esprit et construire la paix et le désir de l’autre. Octobre 2021.

Amadou Lamine SALL
Poète Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

17 octobre 2021