ATTENTION A LA DIABOLISATION

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Wagner au Mali

Depuis quelques semaines, le recrutement éventuel par le Mali de la société privée russe de sécurité Wagner a provoqué une crise sans précédent entre ce pays et la France. Les éléments de langage utilisés montrent l’acuité de cette crise. En effet, les propos du président français qualifiant le premier ministre malien d’enfant de deux coups d’état et ceux de ce dernier estimant que la décision unilatérale de la France de réduire le format de Barkane est un abandon « en plein vol » en disent long.

Si nous avons estimé utile de donner notre avis sur cette crise, c’est parce qu’une situation sécuritaire défaillante au Mali est toujours un enjeu pour le Sénégal. Nous le faisons également eu égard aux sorties récentes de personnalités publiques sénégalaises sur cette question pour s’aligner sans réserve sur la position française.

A titre d’exemple, le journaliste Madiambal Diagne y a consacré sa chronique du lundi 4 octobre 2021. Il y attaque ouvertement la junte militaire au pouvoir. L’intitulé de cette chronique : « la solution Wagner ou le cynisme de la junte » en dit long.

Mr Moustapha Diakhaté, ancien président du groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale, a embouché la même trompette dans l’émission « Objection » du dimanche dernier de la radio Sud FM. Ce dernier va plus loin. Il appelle le Sénégal à prendre une position ferme envers les autorités maliennes en retirant ses forces militaires du Mali. Pas plus tard qu’hier (jeudi 7 octobre 2021), la ministre des Affaires étrangères du Sénégal, en marge de la cérémonie de préparation du Forum pour la Paix prévu en décembre, s’est prononcée sur cette crise.

Elle dit déplorer le fait que le Mali, n’ait pas associé la France, le Sénégal et les partenaires de la Minusma à sa décision, d’autant plus que le Sénégal est un pays voisin et est le premier pays contributeur de troupes de cette force. Cette déclaration ne tient visiblement pas compte des arguments du Mali selon lesquels le Mali a été abandonné « en plein vol ». Par ailleurs, la France a-t-elle associé le Sénégal, le Mali ou les autres partenaires à sa décision ? Difficile à croire.

A notre avis, une analyse de la stratégie militaire adoptée jusqu’ici dans le conflit au Sahel peut permettre une meilleure compréhension de cette crise et de ses possibles développements.

Cette lecture permettrait en effet, d’expliquer l’échec de Barkane et le bien-fondé d’un éventuel appel à Wagner. Pour démontrer cela,un bref rappel théorique de ce qu’est la stratégie militaire est nécessaire.

La théorie de la stratégie militaire telle que soutenue par des auteurs comme Haas (2007) et Lutwak (1989) lui reconnait cinq niveaux : politique, doctrinaire, opérationnel, tactique et technique. Nous nous intéressons aux trois premiers niveaux, ceux-ci étant davantage dédiés aux décisions véritablement stratégiques. Les deux derniers étant davantage liés aux décisions des hommes sur « le terrain ».

Le niveau politique ou stratégie politique concerne les décisions de long terme prises par les autorités gouvernementales. Tandis que les décisions du niveau politique embrassent l’ensemble des aspects liés à la défense (économique, diplomatique, environnemental, entre autres), le niveau doctrinaire communément appelé la doctrine militaire, concerne les décisions de long terme, fruit de la réflexion des états-majors militaires. Celles-ci tiennent compte des orientations du niveau politique, mais également des contraintes du niveau opérationnel.

Les décisions du niveau opérationnel ou stratégie opérationnelle concernent le moyen et le court terme. Elles sont le fruit de la réflexion des chefs sur le terrain et non dans les états-majors.

Après ce rappel théorique, une analyse des décisions relevant des niveaux politique, doctrinaire et opérationnel de la stratégie militaire dans ce conflit peut être faite. Nous y relevons une absence de pertinence de la stratégie politique et doctrinaire de la France qui n’a pas permis de rentabiliser les succès probants de sa stratégie opérationnelle. Nous y relevons également l’évolution de la stratégie doctrinaire de la lutte contre le terrorisme qui explique la réduction du format de l’opération Barkane et le recrutement éventuel de Wagner par le Mali.

Pour ce qui concerne la stratégie politique, sa pertinence n’est pas avérée du fait de certains décisions de la France. Le cas de Kidal peut être cité. Sa gestion a fait croire à tort ou à raison que la France avait « pris le parti des ex-rebelles Touaregs », d’où l’installation « d’un sentiment de méfiance à l’égard des soldats de la force Barkhane en particulier ». Le cas du G5 Sahel en est une autre illustration.

La décision politique de créer cette force conjointe en 2014 était louable, d’autant plus que ses objectifs était de mobiliser des fonds pour s’attaquer à la pauvreté dans les localités impactées par le phénomène terroriste. Malheureusement, en sept ans, le G5 sahel, n’a pas démontré sa capacité à atteindre ces objectifs.

En outre, il faut mettre sur le compte de cette stratégie politique, l’offensive diplomatique en cours de la France. Nous assistons en effet à une offensive diplomatique tendant à diaboliser la junte militaire et l’emploi de « mercenaires » appartenant à un groupe russe, affilié au Kremlin.Le président français disqualifie ainsi la junte en affirmant que leur « légitimité démocratique est nulle ». Les ministres des Affaires étrangères et des Armées français font le tour des instances internationales et des pays voisins pour insister sur le caractère « incompatible » du soutien de la communauté internationale avec la présence de Wagner.

En d’autres mots, la collaboration avec Wagner équivaudrait non seulement au retrait des troupes françaises du Mali mais également au retrait des troupes de l’ONU. Cette stratégie sera-t-elle payante ? L’avenir le dira. Mais la diabolisation de la junte au pouvoir résiste difficilement à l’analyse. L’attitude complaisante de la France envers une autre junte militaire : celle au Tchad à qui le président français n’a pas hésité à apporter sa solidarité quand elle a pris le pouvoir en avril dernier, à la mort de Idriss Deby. Quant à la tentative d’isoler le Mali sur le plan international, elle ne risque pas de trouver un écho favorable de la Russie. Celle-ci récuse tout lien formel avec Wagner et critique de manière à peine voilée l’opération Barkane en disant qu’au Mali, les Français « n’ont rien fait et ce sont les terroristes qui mènent la danse ».

Ces propos montrent que la Russie ne s’abstiendra pas d’utiliser ses moyens diplomatiques pour contrer cette initiative. Rien ne dit qu’elle n’apportera pas son « soutien logistique » à la junte comme cela s’est passé en Syrie en cas de retrait des troupes françaises et des forces internationales ? Dans cette hypothèse, cela pourrait prolonger le séjour au pouvoir de la junte militaire, avec peut-être l’assentiment des populations.

Pour ce qui concerne la stratégie doctrinaire de la France, elle ne s’est pas non plus révélée pertinente du fait de l’absence d’une dimension essentielle dans cette lutte : l’appropriation ou l’adhésion des populations. Malheureusement, le sentiment de méfiance ci-dessus évoqué s’est mué en hostilité envers les troupes étrangères, au fur et à mesure que les attaques terroristes ont continué. Les manifestations « anti-présence française » en janvier 2020 ou la sortie au vitriol du populaire chanteur Salif Keita en 2019 sont révélatrices du malaise.

Cependant, même si la décision de réduire le format de Barkane peut sembler un abandon du Mali, notamment quand il s’agit de se retirer des territoires maliens que Barkane tenait (Kidal, Tombouctou, Tessalit), les précisions selon lesquelles « la stratégie antiterroriste va désormais reposer sur les opérations de forces spéciales Sabre et le projet européen Takuba » tient compte de l’évolution de la doctrine de lutte contre les formes de guérilla, parmi lesquelles nous comptons le terrorisme.

En effet, la débandade récente des Américains en Afghanistan montre que les armées conventionnelles ont beaucoup de mal dans la durée à lutter contre le terrorisme. Il en a été ainsi dans de nombreux théâtres d’opérations. Nous pouvons en citer quelques-uns : les Russes en Afghanistan, les Américains au Viet Nam, les Français en Algérie entre autres. Aussi, l’utilisation des forces spéciales mais également de sociétés privées de sécurité dont les capacités d’évoluer en unités légères pour juguler dans des délais raisonnables des actions terroristes est de plus en plus reconnue comme efficace dans la lutte contre ce phénomène.

Cette évolution de la doctrine permet de comprendre la pertinence, sur le plan strictement sécuritaire, du choix de la junte au Mali, en dépit des conséquences géopolitiques, notamment le transfert sur le sol malien de la rivalité « Est-Ouest » qu’on a pu retrouver en Syrie.

La stratégie opérationnelle s’est par contre révélée efficace à plusieurs égards. Le succès de l’opération Serval, qui a permis d’empêcher probablement la prise de Bamako en 2013 le confirme. La récente annonce de la mort du chef des Djihadistes Adnan Abou Walid al-Sahrawi le chef de l’État islamique dans le Grand Sahara (EISG) en septembre dernier, tué par l’armée française au Mali le prouve également.

Cependant, cette stratégie n’a pas été exempte de reproches. Certaines bavures, qui expliquent également le rejet des populations, ont été imputées à Barkane. Ainsi, l’ONU a reconnu dans un rapport la responsabilité de Barkane dans la mort de 19 civils pris pour des rebelles, alors qu’ils assistaient à un mariage dans la localité de Bounti.

Pour conclure, nous pouvons dire que la stratégie militaire est un baromètre pertinent de lecture de la crise en cours entre le Mali et la France. Nous pouvons également retenir le caractère déterminant de la stratégie politique et doctrinaire dans le succès ou l’échec des opérations militaires.

En effet, malgré les succès probants de la stratégie opérationnelle de Serval d’abord et de Barkane ensuite, la crise actuelle montre que les options politiques et doctrinaires étant souvent des décisions de long terme, elles occupent une place importante dans le traitement et le règlement des conflits. Sous ce rapport, le Sénégal, étant partie prenante à tous égards dans ce conflit : géographique, sécuritaire, économique, doit bien penser sa propre stratégie politique et ne pas se joindre à une stratégie de diabolisation dont les enjeux ne le concernent pas.

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