"AUX BOURSIERS D’EXCELLENCE LITTÉRAIRES, CE QU’ON NE VOUS DIT PAS..."

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CONTRIBUTION

Vous avez certainement reçu la bonne nouvelle : ce mail vous annonçant que vous êtes attributaires d’une bourse pour aller étudier à l’étranger. Vous méritez toutes les félicitations et encouragements. Connaissant les rouages de cette sélection si sérieuse, il ne suffit pas d’être chanceux pour faire partie de cette poignée d’élèves.

Cette mention au Bac qu’elle soit Bien ou Très Bien n’est que l’aboutissement d’un travail acharné dont vous avez fait montre sans doute durant tout votre cursus. Certains parmi vous, en plus de la mention, ont décroché un prix au Concours Général, bouclant un parcours scolaire brillant.

Ceci étant dit, sachez que vous êtes sur un pan important de votre avenir qui va certainement avoir une influence tant sur votre projet professionnel que sur votre future carrière.

Pourquoi sont-ils « obligés » ?

Ces dernières années, on note l’incitation aux élèves à s’orienter vers les séries scientifiques. Ce qui constitue une bonne politique vu cette volonté de tendre vers le développement qui prévaut dans notre continent ; et qui passera par la formation d’ingénieurs. Il est donc tout à fait naturel que sur la liste de boursiers d’excellence de convention qu’on retrouve 95% d’élèves scientifiques (2018). En général, on dénombre autour de 5 boursiers littéraires de convention par an. Le peu d’élèves littéraires qui gonflent ce chiffre, sont pris hors convention c’est-à-dire qu’ils ont fait ou ont été « obligés » de faire une pré-inscription via ParcourSup.

À partir des précédentes explications, on devine facilement que cette politique de bourse d’excellence est exclusivement taillée pour les élèves scientifiques. L’idée est de les envoyer dans les classes préparatoires françaises afin qu’ils puissent intégrer les grandes écoles d’ingénieurs à savoir Polytechnique X, Central Supelec… Ce parcours est le plus classique pour y arriver. Donc c’est mûrement réfléchi et cela est entrain de payer semble-t-il. Reste à voir si le Sénégal en recevra la plus-value.

Les littéraires quant à eux sont phagocytés par ce projet. En effet, étant sélectionnés pour certainement éviter des frustrations ou critiques, ils sont embarqués dans ce système de prépa qui ne fait pas généralement leur affaire (j’y reviendrai plus bas). Il y a un manque d’informations notoire concernant la prépa. L’élève n’est pas assez averti sur ce qui l’attend. Même si c’était le cas, aurait-il décliné la bourse d’excellence sous prétexte que la prépa ne convient pas à son projet d’étude ?

Une pression des deux côtés…

Un exemple : Le brillant bachelier, lui qui a travaillé si dur pour avoir cette mention, ne pouvant pas compter sur les moyens de sa famille pour étudier en France, voit en cette bourse une opportunité où tout est aux frais de l’Etat. Averti ou pas du système de prépa, désireux d’aller poursuivre ses études supérieures en France, cet élève ayant conscience qu’il fallait obligatoirement une préinscription en prépa en plus de la mention, fait tout pour l’obtenir via ParcourSup. En général, cet élève littéraire qui postule à cette bourse a déjà en sa possession une acceptation dans une université française pour suivre une filière qui lui convient et le passionne.

Cependant, vu la condition relative à l’acceptation uniquement en prépa et face au manque de garantie financière d’obtenir le visa s’il continue la procédure tout seul, il se voit « obligé » de se soumettre aux conditions pour bénéficier des avantages de la bourse, choisissant donc la prépa et délaissant son projet d’étude de base. Le dilemme est complexe mais le choix est compréhensible. L’Etat oblige succinctement l’élève à faire la prépa littéraire dont les réalités sont différentes de celle scientifique.

Qu’est-ce que la prépa littéraire ?

La prépa est un système d’enseignement français qui se déroule en deux années et consiste à aider les étudiants à préparer les concours pour intégrer les grandes écoles. Les cours se font dans des lycées avec effectif réduit. Il y a un programme défini au niveau national qu’il faut suivre chaque année. En prépa littéraire les matières tournent autour du Français, latin, histoire, géographie, philosophie, lettres modernes, langues etc. Inutile de rappeler que la préparation est intense et la pression énorme.

En plus de la pression des devoirs, des concours blancs et des kholles (devoirs oraux), il existe une autre pression qui semble-t-il est sensé « encourager » les boursiers à étudier. Le SGEE est toujours là à rappeler aux boursiers qu’ils perdront la bourse d’excellence en cas d’échec aux concours ou de redoublement.

Ironie : On oblige indirectement l’élève à faire la prépa littéraire, quelque chose qui peut-être ne le passionne pas, puis on menace de lui retirer sa bourse d’excellence en cas d’échec aux concours. Quelle grande pression si l’on sait que sans cette bourse, il serait difficile pour l’étudiant de survivre en France car ses parents restés au pays sont dans l’incapacité de le financer.

Pire encore, ce qu’on ne vous dit pas chers boursiers littéraires, c’est qu’en prépa littéraire, l’ordinaire c’est d’échouer aux concours (constat fait sur les étudiants sénégalais sur les 5 dernières années). Cela s’explique par le simple fait que contrairement en prépa scientifique, la banque d’épreuves de la prépa littéraire n’est pas aussi vaste. Chez les scientifiques, il y a tout une gamme d’écoles d’ingénieurs avec beaucoup de diversités où même l’élève moyen peut décrocher une place s’il est constant. Par contre, la banque d’épreuves des littéraires dépend du concours de l’ENS qui nous le savons est l’un des concours les plus sélectifs en France. C’est en fonction des notes dans ce concours que les autres écoles décident si elles vont vous attribuer ou non une place ou bien vous convoquer à un entretien oral.

Par conséquent, une très grande partie de ces boursiers littéraires perdent leur bourse d’excellence au bout de deux ans. Certains, pour éviter de rater deux ans de leur cursus, partent poursuivre en 3e année à l’université une des matières qu’ils faisaient en prépa. Ils vont s’inscrire finalement en faculté d’histoire, de Géographie ou Philosophie. Ils se voient obliger de changer de projet d’étude en plus de la perte de leur bourse d’excellence à cause des contraintes et des circonstances.

Peut-on réussir en prépa littéraire ?

Dire qu’on ne peut pas réussir en prépa littéraire serait malhonnête de ma part. Il faut d’abord comprendre que la prépa littéraire est la voie royale pour devenir enseignant/professeur.

Hormis l’enseignement, l’élève en prépa peut intégrer les écoles de commerce, de communication ou de Relations internationales. Toutefois, il sera confronté à un autre problème : payer sa scolarité qui n’est pas prise en charge par l’Etat sénégalais. Dans les écoles de commerce par exemple, les frais d’inscription avoisinent les 13000£ par an. Comment celui qui a choisi la bourse d’excellence par faute de garantie financière pour le visa peut-il payer une telle somme pour sa scolarité ? Une autre énigme, un nouveau gouffre.

Néanmoins, il y en a qui parviennent à s’en sortir. Certains trouvent des moyens de contourner tout cela à travers des alternances ou en postulant par dossier dans une filière qui les intéressent. D’autres reçoivent le soutien de leur famille pour payer la scolarité si chère soit elle. La prépa littéraire n’est pas forcément une calamité. Elle forge l’étudiant dans la rigueur et la persévérance et augmente sa culture litteraire. Des étudiants y trouvent leur compte et en tirent profit. Il arrive que leur choix soit volontaire et en phase avec leur projet. Ils ne sont pas très représentatifs. D’autres solutions existent comme le fait de quitter la prépa au bout de la première année afin de se réorienter dans une autre filière (ce fût mon cas). Il est également possible de survivre avec la bourse socio-pédagogique en travaillant parallèlement comme la plupart des étudiants étrangers.

À travers cette bourse d’excellence, l’Etat a pour but d’envoyer les meilleurs élèves à aller se former et revenir pour participer au développement du Sénégal. C’est un projet à saluer. Cependant, pour les littéraires, bien qu’ils représentent une infirme partie, l’idéal serait de les laisser poursuivre leurs propres projets d’étude, les filières qui les conviennent et d’exiger d’eux, s’il le faut, une moyenne définie par année pour rester dans la logique de l’excellence. Cela éviterait d’hypothéquer l’avenir de beaucoup d’entre eux et le Sénégal en sortirait gagnant car sinon, ce ne serait qu’un gâchis de potentiel.
Chers boursiers littéraires, faites bien votre choix.

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