image

« AVEC LE "NI OUI, NI NON" DU PRÉSIDENT SALL, ON N’EST PAS À L’ABRI D’UNE LOGIQUE DÉGAGISTE »

image

La tension est constante. L’audition de Ousmane Sonko, ce jeudi, sauf changement, se fera sous haute sécurité pour éviter du grabuge. Et elle rejoint une tension ambiante créée par ce spectre d’un 3e mandat du Président Sall. Alioune Tine, comme avec le Président Wade, revient sur la scène, avec la plateforme « Jamm gën 3e mandat » dont il est membre, même s’il dit ne plus en avoir l’énergie. Mais au-delà, le président de AfrikaJom Center analyse et alerte sur les vulnérabilités de nos démocraties, les contextes de la sous-région, l’insécurité, le pétrole et le gaz… qui guettent le Sénégal. Cette figure de la société civile africaine invite le Président Sall à « écrire en lettres d’or son nom dans l’histoire politique du Sénégal en renonçant publiquement à participer à la présidentielle de 2024 ». Parce que son bilan est « honorable dans beaucoup de domaines ». Entretien.

Pourquoi appelez-vous à « sortir du dégagisme » ?

Le dégagisme, tel qu’on l’a vécu au Sénégal, a consisté tout simplement à se mettre contre un président en exercice pour le chasser du pouvoir. Mais pas pour élire un candidat de son choix sur la base d’une offre politique, d’un programme, d’une vision du monde ou simplement de son parcours, de son expérience ou de sa manière d’être. Le dégagisme ne provient pas d’une théorie de l’action ou de l’agir politique, on a affaire à du passage à l’acte. Le dégagisme relève d’une souveraineté négative du peuple car on ne choisit pas un candidat, on chasse un président. « Na dem, na dema dem (...) » résume parfaitement le concept de « souveraineté négative du peuple », comme le dit si bien Pierre Rosanvallon. Dans le contexte multiforme des crises que nous traversons dans la sous-région : Crise de la démocratie, crise de la sécurité, crise de la gouvernance et basculement géopolitique et géostratégique, nous avons besoin de nous organiser, de débattre au-delà des frontières partisanes pour trouver les moyens de traverser collectivement et de façon consensuelle les vulnérabilités et les défis qui peuvent menacer la survie de nos États. Toutes ces crises, nourries par des ressentiments et des frustrations profondes des jeunesses africaines désœuvrées et sans avenir, sont en train de faire émerger des populismes africains d’un type nouveau dont les actions échappent de plus en plus au contrôle des Etats.

Sommes-nous, pour 2024 aussi, dans cette logique de dégagisme ?

Si le Sénégal s’installe dans la durée sur un débat sur le troisième mandat, qui est un débat totalement stérile et sans intérêt, créé par l’incertitude dans laquelle nous place le « ni oui, ni non » du président Macky Sall, il est évident qu’on pourrait basculer dans une logique dégagiste, ce qui serait une catastrophe sur tous les plans. Le « ni oui, ni non » est une évolution des positions claires et des résolutions fermes à respecter la limitation des mandats à 2 qu’il a pratiquement répétée, lui et ses proches collaborateurs, tout au long de son premier mandat. Une multitude de vars qui circulent le prouve à suffisance. Ce qui suscite défiance et incertitude, clôture de notre système démocratique qui perd en efficacité et en crédibilité. Cela met immédiatement en place des situations de choix binaires, radicaux avec une forte polarisation des positions et tous les effets pervers que cela pourrait entrainer. On l’a quand même vécu en 2011 et 2012. Ce serait une régression absurde et incongrue de notre évolution démocratique. Quid, de l’environnement géopolitique tout à fait nouveau avec la production du gaz et du pétrole, des ressources stratégiques, génératrices de vulnérabilités et de menaces sur la paix, la sécurité et la stabilité. Environnement qui devrait appeler au renforcement de l’unité nationale et à un consensus fort pour protéger l’Etat, les institutions et la société.

Donc, vous demandez aux Sénégalais à réfléchir par 2 avant de choisir celui qui va les diriger ?

Il nous faut résolument aller vers une souveraineté positive de notre démocratie, qu’il nous faut construire ensemble sereinement par le débat démocratique tolérant, par une théorie, une action et un agir politique. C’est pour cela qu’il nous faut créer, ici et maintenant, les meilleures conditions pour une concertation nationale globale sur une renaissance de la démocratie au Sénégal et en Afrique. La légitimité du Sénégal pour lancer un tel débat n’est plus à démontrer car le Sénégal vote dans les 4 communes depuis 1848, date de la reconnaissance du suffrage universel en France permettant à tous les hommes de 21 ans de voter. Force est de reconnaitre aujourd’hui que le Sénégal est un « ilot » démocratique en Afrique de l’Ouest qu’il faut absolument consolider, et cela fait partie des missions historiques du président Macky Sall qu’il avait bien comprises après son élection en 2012. Dans le contexte actuel, où Macky Sall fait partie des leaders africains et planétaires qui comptent, il ne faut jamais lui faire perdre l’opportunité d’écrire en lettres d’or son nom dans l’histoire politique du Sénégal en renonçant publiquement à participer à la présidentielle de 2024. Macky Sall a un bilan honorable dans beaucoup de domaines dont la diplomatie, la sécurité, les infrastructures. Ses seules faiblesses qu’on lui connait portent sur la promotion de la démocratie et des droits humains. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Est-ce à dire alors que les Sénégalais manquent de maturité, en dépit des deux alternances ?

C’est dans la nature de la démocratie elle-même d’être indéterminée et de dysfonctionner, c’est pour cela qu’elle est dans une crise permanente qui appelle la réflexion et le débat permanent pour digérer et corriger les crises structurelles de la démocratie. La démocratie n’est pas seulement les élections et le multipartisme, le legs et les dernières recommandations que Léopold Sédar Senghor nous a laissés lors de son dernier message du 31 décembre 1980. D’ailleurs, pour avoir été un des premiers présidents africains à quitter volontairement le pouvoir en 1980, il avait déjà donné un rayonnement démocratique planétaire au Sénégal. Ainsi, nous avons l’Université Léopold Sédar Senghor du Caire comme reconnaissance. De la même manière, le président Diouf, en organisant des élections qui on permis l’alternance et son départ du pouvoir, a connu également une reconnaissance internationale, et je suis ravi de voir qu’il existe une chaire Abdou Diouf de la démocratie à l’Oif. Partout dans le monde, cette démocratie que nous avons héritée du 18e et 19e siècle est en crise et n’est plus adaptée, il nous appartient à nous Africains, nous Sénégalais de la repenser, de la rénover en initiant une nouvelle renaissance démocratique africaine sur le sol africain pour nous donner à nous aussi les capacités de digérer dans la paix, dans la sérénité et par le débat les dysfonctionnements de nos systèmes démocratiques pour anticiper les coups d’Etat et les dictatures.

Alioune Tine est de retour, comme en 2011-2012, pour combattre une éventuelle troisième candidature du Président Macky Sall ?

Moi, je n’ai plus la force, ni même l’énergie des années 2011- 2012 où j’ai été violemment agressé. Ce sont des jeunes d’une nouvelle génération qui coordonnent la plateforme Jamm gën 3e mandat et qui sont dans le plaidoyer. En tant qu’intellectuel, membre de la société civile, fondateur d’un laboratoire d’idées, du think tank AfrikaJom Center, notre mission consiste aussi à alerter, c’est simplement ce que nous avons fait, au regard de l’expérience que nous avons vécue et des événements du mois de mars 2021, des tensions consécutives aux législatives... Mettre à la disposition de la jeunesse et des citoyens ce que nous avons capitalisé pour les former à assumer leurs responsabilités de citoyens capacitaires prêts a défendre la démocratie et les libertés fondamentales.

Vous parlez de mars 2021. Est-ce que cette convocation de Sonko et le dispositif de sécurité annoncé vous font redouter le même scénario ?

Je voudrais saluer l’appel au calme de Sonko à ses partisans. J’appelle personnellement au sens élevé des responsabilités des citoyens, des acteurs de la justice et de la sécurité. Le Sénégal est dans un environnement géopolitique de risques, de menaces, de tensions et de vulnérabilités auxquelles nous devons faire face ensemble, dans l’unité. Les acteurs, internationaux ou régionaux, leurs forces c’est notre désunion, nos querelles et nos vaines et dangereuses polarisations.

Vous faites partie justement, AfrikaJom Center, de ces organisations qui ont lancé Jamm gën 3e mandat. Etes-vous désormais convaincu que le Président Sall va dans ce sens au point d’anticiper ?

C’est l’incertitude totale aujourd’hui sur les intentions du président de la République Macky Sall par rapport au 3e mandat, à 15 mois de la Présidentielle de 2024 qui pose problème en installant un débat stérile et de plus en plus tendu. Il est bon que le Président s’exprime ici et maintenant, pour dire aux Sénégalais qu’il ne sera pas candidat. Surtout quand il subit de très fortes pressions de la part de certains membres de sa coalition pour le pousser au déni et au renoncement des principes, des valeurs et des résolutions qu’il partage largement avec ses concitoyens.

Macky Sall ne doit pas sortir du cercle vertueux dans lequel il avait inscrit sa morale politique, avec son puissant message de 2012, lors de son investiture et pratiquement tout au long de son premier mandat. Depuis quelque temps, il revient et réinscrit son action politique dans un cercle vertueux avec des initiatives politiques de nature à apaiser le champ politique, le fait de donner la possibilité à permettre la candidature de Karim Wade et de Khalifa Sall en 2024. Le président doit continuer à travailler dans ce sens en usant de son autorité pour la libération des 11 détenus d’opinion dont la liste est entre les mains du ministre de la Justice.

Est-ce que ce sont ces déclarations synchronisées de responsables de l’Apr qui ont accéléré votre combat par anticipation ?

Non, nous avons toujours exprimé notre opinion et nos réserves contre le 3e mandat chaque fois que l’occasion s’est présentée de nous exprimer publiquement. Mieux, dans le rapport sur les pathologies de la démocratie en Afrique de l’Ouest paru en 2020, nous avons repris toutes les déclarations du Président Macky Sall où il affirme qu’il ne peut pas être candidat en 2024, toutes les déclarations du professeur Ismaila Madior Fall répétant 3 fois : « Nul ne peut exercer plus de 2 mandats consécutifs », pour dire que le Président ne pouvait être candidat en 2024. Et puis, le réalisme et le pragmatisme politiques commandent la plus grande retenue aux thuriféraires du régime au regard des résultats des élections législatives de 2022.

Quand certains affirment que « si c’est le 3e mandat qui va brûler le pays, le pays brûlera », cela n’interpelle pas aussi d’autres médiateurs comme les religieux pour éviter le précédent de mars 2021 ?

C’est excessif et c’est irresponsable pour un membre de l’élite politique de faire ce genre de déclaration dans un contexte national et sous-régional tendu et volatile. Qu’on soit du pouvoir, de l’opposition ou de la société civile, nous devons éviter ce genre de propos qui relève de l’aveuglement, de l’inculture et de la panique. Il nous faut apprendre à débattre et à nous disputer dans le respect de l’autre, et avec tolérance.

Finalement, jusqu’où ira « Jamm gën 3e mandat » ?

Jamm gën veut mener une campagne démocratique, pacifique, respectueuse de la loi, des règlements et de l’ordre public afin qu’une seule goutte de sang des citoyens sénégalais ne soit versée. En tant que citoyen, nous allons utiliser tous les droits et libertés que nous confèrent la Constitution, les traités et les lois nationales.

Pourquoi un plaidoyer pour une transition civile ?

Cette idée part du constat lié aux résultats des élections législatives où les électeurs sénégalais semblent faire injonction à l’élite politique sénégalaise de gouverner ensemble en répartissant de façon égale les forces politiques en présence de l’Assemblée nationale. C’est unique dans les annales politiques de l’histoire du Sénégal depuis l’indépendance et ça doit donner à réfléchir pour réinventer l’ingénierie politique adaptée à cette nouvelle situation.
La proposition de la transition civile et/ou civique a pour objectif l’organisation d’un grand débat national réunissant le pouvoir, l’opposition, la société civile pour créer les conditions objectives et subjectives d’une sortie collective et organisée de nos vulnérabilités en matière de démocratie, de gouvernance et de sécurité. Nous distinguons 3 moments majeurs de la transition civile. Ensuite, un débat pour évaluer les élections passées et pour avoir un consensus sur des élections transparentes et apaisées pour 2024, un grand débat national sur la refondation des institutions et de la société de nature à réinventer ensemble et de façon consensuelle le Sénégal de demain. Enfin, mettre en place un gouvernement concerté ou une cohabitation opposition/pouvoir avec pour mission de mettre en œuvre les résultats du grand débat national. Cette méthode a l’avantage d’éviter ce qui nous est arrivé avec les travaux et les conclusions des Assises nationales.

Qui dit transition civile pense aussi une transition militaire. Ce qui se passe dans la sous-région vous fait-il peur au point de le redouter pour le Sénégal ?

Le Sénégal n’est absolument pas immunisé contre les crises multi dimensionnelles qui affectent gravement notre sous-région et même la planète où nous assistons au cœur de l’Europe à une guerre contre la Russie et l’Ukraine. Pour anticiper sur ces crises qui accouchent de plus en plus de populismes de toutes sortes, d’idéologie de la haine et de la violence qui sont de véritables menaces pour la survie même de nos Etats. En réalité, ce que nous proposons n’est pas très différent de ce qu’on a fait avec les assises, mais ici la situation créée par la nouvelle configuration du Parlement permettant la mise en place d’un gouvernement concerté ou d’une cohabitation opposition/pouvoir avec comme mission de refonder les institutions démocratiques, le fonctionnement et l’équilibre des pouvoirs, la République, la Gouvernance et la Sécurité.

C’est ce « cauchemar », pour vous reprendre, qui est lié à l’exploitation du pétrole et du gaz qui vous fait peur ?
Le pétrole et le gaz sont des ressources stratégiques qui transforment immédiatement l’environnement politique, économique, social, écologique et géopolitique du pays. La présence de ces ressources et d’acteurs internationaux nouveaux, dont certains sont plus puissants que nos Etats, si vous ajoutez à cela les convoitises et la gourmandise de certaines élites, vous réunissez un ensemble de défis et de vulnérabilités qui, souvent peuvent être des facteurs de tensions politiques, voire de conflits armés sur notre continent. Il nous faut faire beaucoup attention, débattre sereinement en profondeur, avoir la patience de s’écouter et construire ensemble de façon consensuelle le mécanisme de gouvernance inclusive de nature à garantir à garantir la transparence et l’équité.

Entretien réalisé par Hamath KANE

2 novembre 2022


------------------------------------

Vous pouvez réagir à cet article