APPROXIMATIONS

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EDITORIAL PAR MAMADOU NDIAYE

L’Afrique, vue de Paris, se réduit à une caricature. Le schéma d’un vieux monde ou d’un monde vieux continue encore à prévaloir dans les cercles de pouvoir en France qui peine à regarder le continent autrement qu’il ne leur apparaît. Cette perception décalée fausse leurs analyses sur une réalité qui échappe à leur grille de lecture.

Les intuitions visionnaires d’alors ont cédé la place à de fâcheux dérapages qui ne sont pas étrangers aux délicatesses actuelles de la France en Afrique. Elle veut à la fois une chose et son contraire. Son approche paralysante de la sécurité, ajoutée à des inflexions qui frisent le tâtonnement, laisse deviner une puissance qui doute d’elle-même, peu sûre de ses choix et tatillonne dans ses interventions.

Solitaire dans sa lutte contre le terrorisme, Paris s’isole du reste de l’Europe dans la conduite d’une diplomatie moins lyrique il est vrai, mais pas pour autant pragmatique. Ce qui se joue en Afrique s’appréhende comme un ardent désir de changement que négligent les capitales occidentales, notamment européennes qui, pour l’essentiel, s’en remettent aux vues des Français incapables de convaincre et d’apaiser les différents fronts et foyers de tensions. Pour preuve la présence des forces militaires françaises sur différents théâtres d’opérations n’est ni dissuasive ni offensive malgré sa puissance de feu. En clair, se pose avec acuité le rôle et l’ambition de la France en Afrique.

L’ambiguïté de sa ligne d’action ouvre une période d’incertitudes que saisissent les nombreux groupes armés pour sévir dans l’optique de discréditer la France et de provoquer un retournement de l’opinion publique française dont une partie croissante, selon des sondages, est favorable au retour des soldats au bercail. Lesquels ont payé un lourd tribut en termes de vies humaines, de blessés graves et de déroutes inattendues pour une force militaire redoutée pour sa « science de combat ». Le terrain reste le seul lieu d’appréciation des rapports de forces.

Or à cet égard, l’épouvantail français n’opère plus. Parce que l’objectif est moins clair. Que ce soit au Mali ou en Centrafrique, au Tchad ou dans la zone des Trois Frontières, difficile de percevoir une stratégie cohérente d’intervention. Si elle existe, elle serait à géométrie variable d’une zone de conflit à une autre, alors que « l’ennemi » invisible ou camouflé profite des moment d’accalmie pour frapper un grand coup avant de se fondre dans la nature.

L’absence de résultats et la persistance du terrorisme ont amené certains dirigeants africains à pousser des cris d’orfraie. Ce retournement de situation amuse l’extrême-droite qui accentue la critique et pourfend « l’aveuglement » des dirigeants français alors que la priorité » est « ailleurs », selon Marine Le Pen dont la côte de popularité est en hausse constante à mesure que se rapproche la présidentielle de 2022.

La perspective hante l’actuel président Emmanuel Macron. Il multiplie les bourdes. Il ne décolère pas devant les « excès de mauvaise foi » de Choguel Maïga à la tribune de l’Assemblée Générale des Nations Unies à New York qui pointait le « lâchage de Paris » alors que le Mali a plus besoin d’appui pour se défendre face aux ennemis étonnamment« mieux équipés » que sa propre armée.

Mais l’ire de Macron prend une dimension tragique lorsqu’il apprend qu’une société russe serait sur le point de fournir des armes et de la logistique au Mali. Non seulement il s’emporte, ce qui est déjà une maladresse. Ensuite, il devient hystérique en n’excluant pas d’agir pour défendre les « intérêts de la France. » Lesquels ? Macron reste évasif et démontre sa fébrilité.
Ce manque de sérénité le poursuivra encore lorsqu’il affirmera que les dirigeants algériens entretiennent « une rente mémorielle » sur fond de haine de la France. En plus d’être teintés de surenchère électorale (pour ne pas laisser le monopole du patriotisme à Marine Le Pen), ces propos provoquent en Algérie une vigoureuse réaction officielle. S’ensuivent alors des mesures de rétorsion allant du rappel de l’ambassadeur en France à l’interdiction de survol des avions français du territoire algérien.

La décision algérienne est symbolique de l’orgueil affiché : priver la France de l’accès au sol malien par un raccourci aérien éminemment rentable et efficient. Nul doute que les Français accusent le coup. Ils ne devraient en vouloir qu’à leur jeune Président décidément au cœur d’une réelle tourmente politique. La résiliation par l’Australie du contrat d’achat de sous-marins d’une valeur de 31 milliards d’euros reste un fiasco commercial et diplomatique.

La France cherchait un point d’appui pour une présence plus significative dans le très stratégique sud de l’océan Pacifique, devenu, comme on le sait, un enjeu géostratégique mondial. Sur ce terrain, elle ne peut faire jeu égal aec les grandes puissances qui s’y déploient : Etats-Unis en tête, la Chine, l’Inde. Ces mêmes puissances sont par ailleurs présentes sur le sol africain, devenu à son tour, une « terre promise » qu’elles convoitent, les unes plus habilement que les autres. A ce sujet d’ailleurs, il est à noter le rapprochement de la Turquie et de la Russie, souvent ostracisés sur la scène internationale. Paris ne verrait pas d’un bon œil cet axe Moscou-Ancara.

Déjà la firme russe Wagner dont la présence est signalée au Mali déplaît Paris qui ne souhaite guère traiter avec une société paramilitaire. Il n’en fallait pas plus pour voir la Russie entrer en action en soutenant l’initiative de Bamako de renforcer son armement. Légitime, apprécie Moscou. Par ailleurs, Macron n’aime pas non plus le dirigeant turc, Recep Tayyip Erdogan qui le lui rend bien à l’occasion. Le président français veut contrer la Turquie en Afrique au motif qu’elle y mène une « propagande nocive » sur fond de prosélytisme religieux afin de mieux s’implanter sur le continent.

Afrique, chasse gardée ? Les vieilles recettes refont surface. Rien ne s’oppose aux desseins projetés de conquérir des « parts » d’influence sur ce continent que tout affaiblit : corruption gravissime des élites, jeunesses désemparées, conflits latents, exploitations éhontées des ressources, appauvrissement insoutenable des population, désenchantement de certains secteurs actifs et emprise du capital étranger sur de larges secteurs productifs.

On le voit, seuls acteurs manquant sur cette scène : les élites et les dirigeants africains. Tous observent de loin les simagrées des puissances étrangères. Parfois mêmes ils accourent pour participer à des agapes par de subtiles stratégies d’anesthésie aux fins de ramollir leur discours anti-Occident, anti-français pour faire court. Assiste-t-on à un coup du sort ? A un revirement ? A un divorce avec les opinions africaines, de plus en plus audibles ?

Le devenir de la démocratie en Afrique conditionne l’essor de régimes stables malgré quelques coups d’arrêt ici ou là. Ne désespérons pas d’une aurore…

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