BEAUTÉS ET LAIDEURS DE NOTRE PAYS

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CONTRIBUTION

La première richesse d’un pays est sa population, et sa première beauté, leur manière d’être. Ici, le portrait moral du Sénégal. Un pays extraordinaire malgré tout.

Chaque pays est le meilleur du monde. Le nôtre plus que les autres. Pas besoin d’en sortir pour le savoir. Le regarder du dehors confirme son rang. Rien, au fond, ne le distingue des autres. Il a juste une touche, un style, un art de vivre, qui lui est propre. Avec son lot de grandeurs et de petitesses. Qui nous font lui décerner tout notre amour.

Dieu, notre Cher parent

Dans notre Pays, Dieu est partout. Dans nos cœurs, sur nos langues, dans nos salons et dans la rue. Nous croyons en Lui et répondons à la cloche et au muezzin. Qui nous appellent en même temps. Nos expressions les plus courantes sont des formules de prière. « Barke Yàlla ! » « Par Dieu ! », « Yal na la Yàlla... » « Que Dieu te... », nous savons très bien dire. Dieu est là, à nos côtés, même quand Il ne le doit pas.

Diine ak Jamono, chez nous, c’est un appel pour Le destituer. Nous Le savons si Miséricordieux que nous avons fait de Lui un concitoyen. Un compatriote si familier dont nous n’avons aucune peur. « Il va nous pardonner », nous affirmons, au moment de L’offenser. Après l’offense, nous passons à une autre plus grande, sans toujours prendre la peine de nous repentir.

Dans notre Pays, tout le monde jure sur la Bible ou le Coran. Pour un oui ou pour un non, les plus dangereux sortent leurs exemplaires. Quand ils sont pris en flagrance, ils versent de petites larmes. Et laissent le temps agir. « De toute façon, misent-ils, tout s’oublie dans ce Pays ». Au pire des cas, on est tous héros une fois mort. Le plus grand Kàccoor reçoit les grades d’un saint caché. Que des témoins autoproclamés, « parlant pour la Face de Dieu », viennent réhabiliter, révéler au grand monde.

Le collectif, jusqu’à la tombe

Ils sont toujours là les témoins, à chaque seconde de notre vie. Un nouveau-né chez nous a toujours du monde pour l’accueillir. On voyage de ville en ville pour être là à son baptême. Les voisins sont les premiers arrivés : ils sont de la famille. Les grands-parents, galants, parent de mots doux leur nouvel amour. Tantes et oncles accourent, le couvrant de cadeaux.

Tous veulent être là, à chaque étape de sa vie. Le jour de circoncision, de la sortie du Daara, des premiers diplômes, du mariage, du nouveau baptême, jusqu’à l’enterrement. Tout se partage chez nous, les joies comme les peines. L’infime comme le surplus. Nulle part, nous ne sommes isolés. Outre les proches de sang, de quartier, ou de foi, les amis et inconnus sont là.
Ils tiennent tellement à être là que parfois, ils prennent trop de place. Exigent trop de place. Une nouvelle qui ne leur parvient pas est mal vécue. Une invitation non-envoyée prise pour un manque de considération. Un appel non-effectué, une visite non-honorée, d’autres motifs de reproches. Qu’on vous fait comprendre quand vous rappelez, ou revenez. Ou qu’on vous lance à la figure, à la présence de tous, au cours de gaaruwaale : ces moments où on encense un autre en vous visant.

Et comme pour s’acheter une réputation, échapper à la vindicte, d’aucuns recourent à l’ostentation. Faire étalage de dons, de grâces, de qualités, quand tout le monde est là. Donner les gages qu’on n’a oublié personne. Et surtout satisfaire ceux prêts à témoigner en public. En bons nobles, nous ne devons jamais perdre la face.

Tous des nobles

Dans notre Pays, les valeurs sont importantes. Revendiquées. Ngor, Jom, Fulla, Fayda, Farlu, Pastéef, Itte, Kóllëre, Muñ, Maandu, Yaatu, Way, Dëggu... sont nos amulettes, notre inspiration, nos miroirs. Nous sommes convaincus de leur nécessité, séduits par leur beauté, et nous exhortons à les cultiver. Une bonne discussion chez nous porte toujours sur elles.

Une réalité étrange cependant, c’est à quel point elles font l’objet de confusion. Malgré leur omniprésence, leurs contours sont mal définis. La bouche qui en appelle à votre sutura est celle qui vous demande de mentir pour la couvrir. Celle qui se dédit, se renie devant tout le monde va déserter le champ du Dëggu pour investir celui de la raison, de l’humilité, de la nécessité, s’offusquant d’être traité de fenkat. Chez nous, le mensonge peut être à profusion ; mais le menteur n’existe pas.

Aussi, il y a ce rapport étroit, dictateur, entre la vertu et la naissance. Un sang présumé noble (celui des Yax bu réy) et un autre de qualité moindre. L’ascendance d’une personne est partie intégrante (voire dominante) de son identité. Comme si, par un déterminisme social bien de chez nous, un valeureux grand-parent est assuré d’avoir un petit-enfant de valeur. L’invocation d’une filiation d’exception est alors répandue. Tout le monde, chez nous, descend d’un roi, d’un saint, d’un chef de village. De celui qui a offert le premier puits à son quartier. Ou qui y a amené l’électricité.

Et rares, très rares, sont ceux chez nous capables de remonter à quatre générations leur arbre généalogique. Lequel peut pourtant être un argument de poids au moment du mariage.

Amour, passions et monnayage

Chez nous, nous aimons l’amour. Toutes classes d’âge confondues. Ses codes, ses chansons, ses intrigues, ses calvaires, sa démonstration, sont populaires. Deux moitiés qui se trouvent, se marient, fondent l’une dans l’autre. Sous les bénédictions, la nostalgie, l’espoir ou les taquineries de tous. Pratiqué dans les règles de l’art, il impose de la pudeur, un protocole. Pas d’embrassades en public. Il faut se rendre chez l’autre pour faire part de ses intentions, de sa conduite et de sa bonne foi. Quand ça traîne, que les zones d’ombre se multiplient, les soupçons de Caaxaan arrivent. Et avec elles, les interpellations.
L’amour, chez nous, plus qu’ailleurs, c’est des mots doux et des cadeaux échangés. Qui aime vraiment donne ce qu’il a de plus cher. Fait l’impossible. Au risque d’y laisser ses plumes. Le sentiment a beau être sincère, il ne suffit pas. Honorer l’autre revient à lui offrir ce que personne n’a reçu. Faire la cour se réduit à un exercice de prodigalité, devenir Sàmba ou Kumba Alaar, un guichet automatique. Et le mariage, la récompense au plus offrant.

Le trophée décroché, celui qui a offert les 3 V (voiture, villa, virement), sans que l’on sache l’origine de sa fortune, se sent irréprochable de fait. Et dans son bon droit d’aller distribuer de nouveaux mots doux, de nouvelles liasses, ailleurs. Prendre de nouvelles femmes, chez nous, c’est une affaire de Kilifa. Seulement, il n’est pas simple d’être Kilifa. C’est parfois devoir gérer un foyer en ébullition. Savoir convaincre chaque partie qu’elle est la préférée. Boire beaucoup de décoctions : pour être en forme, ou se prémunir d’autres décoctions que l’une des parties aura utilisées pour gagner ses faveurs. Car pour certaines, laisser entrer une autre dans le cœur de son mari, c’est tout sauf de l’hospitalité.

Une hospitalité sous tension

Nous sommes le Pays de l’hospitalité. Ce n’est pas un mythe. C’est un fait palpable. Chez nous, l’autre, c’est un autre soi. Ce n’est pas un vulgaire décor qu’on dépasse comme un caillou. Quand on le voit, on s’arrête. Prend le temps de le saluer. D’échanger des nouvelles. Même lorsque vous êtes en froid. Et s’il s’agit d’un inconnu, on l’accueille toujours et le traite comme on voudrait être traité. Dès les premières informations échangées, l’autre cesse d’être étranger. On trouve toujours des liens communs. D’où cette vérité absolue : « Dans notre Pays, nous sommes tous apparentés. » Et partout, l’on est chez soi, car l’on trouvera une porte ouverte. Une famille prête à vous adopter. Des hôtes prêts à remuer ciel et terre, peu important leurs moyens, pour vous couver. Vous choyer. Vous faire plaisir.

L’insécurité montante, la méfiance et les instincts capitalistes menacent cette tradition. On commence à jauger l’autre, l’épier, le trier, pour lui fixer un statut. Un rang duquel dépendra l’accueil à lui réserver. Les maisons se ferment. Les uns sont éconduits depuis la porte par un gardien. Les autres reçus dans les étages supérieurs, dans les salons en cuir climatisés. « Tous ne se valent pas », commence-t-on à dire, là où notre mérite était de traiter chaque visiteur comme le plus important qu’on ait reçu.

Notre extraversion aidant, pour ne dire notre complexe, mieux vaut être Occidental qu’Africain dans notre Pays. Nos sœurs et frères africains sont appelés les Ñak, dont nous nous sentons moins proches que les Tubaab que nous érigeons parfois en modèles. Le saa-Paris, saa-Madrid, saa-Naples, saa-Ottawa, saa-Los Angeles, intéresse plus, fascine plus, que le saa-Mali ou saa- Tanzanie. Devant le premier, on peut se remettre en question ou même jouer au clown pour plaire ; tandis que devant le second, on bombe son torse de lion en caoutchouc. Tout ce qui se passe en Occident a lieu chez nous, et tout ce qui se passe chez nous ou chez nos voisins passe après.

C’est à ces moments-là et à tous les autres où notre Pays, pris de vertiges, titube, que des profondeurs de notre âme rugissent plusieurs siècles d’humanité, de dignité et d’exemplarité. Alboury, Baye Laye, Baye Niass, Blondin, Cheikh Anta, Dames de Nder, Dia, El Hadj Omar, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye, Maba, Mame Diarra, Mandessi, Mariama Ba, Monseigneur Thiandoum, Ndiadiane, Rose Basse, Serigne Maodo, Serigne Touba, Sitoé, Valdiodio, nous observent de loin. Leurs yeux sur nous et l’écho de leurs voix rappellent à notre Peuple que nous n’avons pas le droit de faillir.


Adja Marième Sy est diplômée du Master de Finance et Stratégie de Sciences Po Paris. Elle est l’auteure du blog Sama Queendom.

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye est ancien Enfant de Troupe du Prytanée Militaire de Kadiogo (Burkina Faso). Diplômé en droit de Sciences Po Paris et de Panthéon-Assas, il est l’auteur du blog Assumer l’Afrique

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