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BOURRASQUE

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La politique fluctue au gré des circonstances. Tantôt elle se raidit. Tantôt elle s’assouplit. Et, selon les périodes, les acteurs, de formidables bêtes de scène, soit dit en passant, offrent des spectacles dignes d’opéra. Ça spécule fort. Ça glose. Ça dénigre. Ça cancane. Ça bavasse. Ça jacasse même. Bref çà bande des muscles.

Ainsi se présente l’échiquier politique sénégalais à la veille des élections locales de janvier prochain, transformées par anticipations en joutes verbales d’intensité variable. La bataille de Dakar qui aura lieu à coup sûr, se distingue comme si, en propre, elle possède son quotient électoral alors que le scrutin est uniforme sur tout le territoire national.

La ruée vers ces communes d’inégale importance donne du piquant et du mordant à ces combats en vue qui font déjà monter l’adrénaline.

Mais la capitale polarise l’attention en raison des enjeux qu’elle charrie. Qui la gouverne détient un vrai levier de pouvoir, donc d’action. Son maire, par sa puissance, devient visible et, par conséquent, incontournable. Il compte alors, parce qu’il a son mot à dire. Tout ce qu’il entreprend et réussit s’inscrit à son actif. De ce fait, en agrégeant des victoires, il épaissit son parcours.

L’appétit venant en mangeant, il peut, en rêveur solitaire, songer à traverser la place de l’indépendance pour se retrouver dans l’autre palais plus prestigieux, celui de la République. D’où l’intérêt d’accorder de l’intérêt à ceux qui prétendent guigner le fauteuil municipal.

Or ce regard à la dérobée cache un jeu qui se clarifie à mesure que l’échéance fatidique approche. Certains candidats courent plus vite que le lièvre. D’autres marchent aussi lentement que la tortue. Si tout est rythme et cadence, la victoire finale va sourire à celui qui « sait partir à point ». En un mot donc, rien ne sert de courir, serait-on tenter de dire.

Les effusions de propos, souvent maladroits, entretiennent l’illusion d’une montée des périls justifiant la nécessité de « calmer le jeu ». Mais qui a intérêt à un jeu calme ? Et qui s’en détourne ? Le rebond actuel, caractérisé par des invectives acerbes, pourrait être trompeur et inciter grand monde à croire que les prochaines élections locales seront entachées de violences. Rien pour le moment ne le laisse deviner. Pas plus que rien n’empêche de l’appréhender. A

u Sénégal, qui vote depuis des siècles, le moment précédent la consultation, a toujours revêtu une intensité réelle voire une certaine tension. Tout dépend de la maturité de la classe politique. D’évidents signes de nervosité se manifestent ici ou là sans guère outrepasser leur périmètre naturel d’expression.

Il peut paraître anachronique que la rue soit toujours le lieu d’agitation de la politique qui doit quand même évoluer pour épouser les contours de l’époque présente. Laquelle appelle à plus de jugement, de sérénité et de lucidité pour dominer les émotions furtives et les emportements indélicats.

Les sorties enchaînées de Barthélémy Dias, le refus empressé de Ousmane Sonko de signe la charte de non violence et les rejets massifs de listes ou de coalitions font désordre dans un pays éprouvé par des avatars conjoncturels. Le maire sortant de Mermoz-Sicap-Sacré-Cœur a du bagout légitimé par son incomparable vécu politique.

C’est un politique madré qui sait lire les conjonctures et apprécier les situations. En rudoyant les forces de l’ordre dans un « dokh mbokk » interdit, selon le Préfet de Dakar, Barthélémy voulait secouer la torpeur de l’opinion au moment justement où arrive sur le sol africain, le Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken.

Barthélémy Dias a longtemps concentré ses efforts dans ses bastions des quartiers nantis où il conserve sûrement un potentiel pour gagner. Cet espace franchi, l’échelle d’incertitude s’amplifie. Le sachant, il ne lui reste plus que les combats médiatiques dont il est un orfèvre.

En se démultipliant sur plusieurs théâtres d’affrontements symboliques, Barthélémy Dias sème l’idée d’être la solution. Ne dit-il pas à qui veut l’entendre que devenu Maire de Dakar, il n’entend nullement travailler avec l’actuel locataire du Palais de la République, Macky Sall, pour ne pas le nommer. Ambiance.

Joue-t-il à s’attirer des faveurs en raidissant son discours ? Empiète-t-il sur les couloirs occupés par son « camarade » Sonko pour lui disputer avec douceur le monopole de la radicalité ? Ambiance.

En clair Barthélémy Dias songe au grand écart pour se donner plus d’envergure qu’il n’en possède actuellement et ainsi se détacher. Il compte sur la faiblesse des autres en éludant la sienne propre pour s’imposer au finish. Certes il existe. Une image, il en a. Et en politique ça compte.

Mais, en « gladiateur sans illusion », le poulain adoubé de Khalifa Sall, devenu, lui, aphone, s’affranchit des tutelles et a horreur des mentors qu’il snobe ostensiblement. Les deux hommes ont été proches dans une vie antérieure. L’un s’accroche quand l’autre décroche et voit en plus son étoile pâlir. L’ancien maire socialiste paie ses erreurs qui ont fini par dévoiler sa « naïveté politique ».

Sans le dire ouvertement, Dias peste contre lui et veut se dégager de cette pesante oppression pour s’assumer librement. Il a les moyens politiques de prospérer sur les ruines de l’ex maire de Dakar dont le capital de sympathie semble s’effriter auprès d’un électorat acquis mais abasourdi et désorienté aujourd’hui.

L’autre grand écart qui se profile est celui de Ousmane Sonko qui se cherche un ancrage local pour authentifier sa lutte en l’apurant. Il mise de ce fait sur Ziguinchor où le jeu indéchiffrable des alliances brouille les repères en rendant l’issue incertaine pour nombre de leaders locaux venus en masse pour la « mère des batailles ». Averti, Sonko l’est donc. Il a la redoutable tâche de jauger ses forces réelles. Ce qui l’aiderait à s’apprécier sur sa propre valeur intrinsèque.

Jusque-là, selon de méchantes langues, il surfait sur l’acquis de la précédente élection présidentielle de 2019 avec un agrégat de voix dont celles des candidats recalés qu’étaient Khalifa Sall himself et Karim Wade, plus absent que présent. Or en politique la présence donne de la valeur à toute prétention.

Davantage que Barthélémy, Ousmane Sonko a à surveiller ses arrières pour conserver intactes les faveurs acquises. En revanche, celles-ci sont aussi aléatoires que les pluies de contre saison. Il le sait. Le chemin reste pavé d’œufs pourris. Voilà pourquoi il s’accommode du relief politique actuel ponctué de sauts d’obstacles qui réduisent l’amplitude de sa voix.

Personne ne connaît sa marge actuelle de progression. Les petites « rébellions internes » fragilisent la coalition à laquelle il appartient. Ici ou là des individualités se sont démarquées donnant libre cours à des initiatives osées qui laissent pantois plus d’un.

Sonko découvre à son corps défendant la rudesse de la politique imprégnée de petites combines, de minuscules lâchetés et de grosses surprises qui jalonnent le fluctuant parcours d’un homme politique.

Un qui ne dit pas mot mais savoure les divisions d’en face est bien Abdoulaye Diouf Sarr. Il transforme sa réussite ministérielle (santé, face au Covid-19) en gain politique pour se faire adouber des mandants dakarois. Son enracinement local ajouté à l’effacement momentané de l’ancien ministre des Finances Amadou Ba lui ouvrent un boulevard de conquêtes majeures. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres…

Mamadou NDIAYE

23 novembre 2021