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CHEIKH DIÈYE ENTRE VIENNE, PIKINE ET KIEV

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A l’entendre parler, pas besoin de forcer, pour comprendre que Cheikh Dièye a besoin d’extérioriser l’enfer qu’il a vécu et qui l’habite. Cheikh Dièye fait partie des étudiants sénégalais victimes collatérales de l’invasion russe en Ukraine. Tout a bousculé très vite pour l’enfant de Pikine. La voix meurtrie, il raconte les montagnes qu’il a soulevées pour quitter Odessa. La ville portuaire de la mer noire, située au sud du pays. Une station balnéaire, très prisée, devenue un cauchemar pour l’étudiant en formation en pétrole et en gaz.

Cheikh « ne pensait pas que le président Vladimir Poutine allait passer à l’acte ». Sauf lorsqu’il entend les premières sirènes d’alerte vers les coups de 3 heures du matin ». Le jeudi 22 février 2022 jour de l’offensive russe. A partir de ce jour, rien ne sera plus comme avant. Au lendemain, le trentenaire parcourt plus de « 20 kilomètres » pour atterrir à la gare d’Odessa. Surplace, « c’est l’anarchie totale, chacun cherche à se procurer un ticket » explique le jeune sénégalais. « Et même en période de guerre, certains font dans la corruption. Des conducteurs de wagons confisquent des tickets et pour les revendre en triplant les prix », se désole-t-il. Mais accompagné d’un cousin et d’un autre compatriote, cheikh fait profil bas. Tous acceptent de payer, montent à bord du train et arrivent à Lviv, une ville de l’ouest de l’Ukraine, située à environ 70 km de la frontière polonaise. Ils retrouvent d’autres étudiants sénégalais. Contrairement à lui, certains ont rejoint à pied, une trentaine de kilomètres, cette ville frontalière de la Pologne. Ils pensent avoir échapper au chaos de la guerre. Loin de là, leur calvaire ne fait que commencer. ¬

Entre blocage et chantage

Le traitement infligé aux africains souhaitant quitter le territoire Ukrainien suscite débat et indignation. D’ailleurs, Macky Sall président en exercice de l’Union Africaine et celui de la commission Moussa Faki Mahamat ont cosigné un communiqué le 28 février dernier pour rappeler que « toute personne a le droit de franchir les frontières internationales pendant un conflit ». Interpellé sur le sujet, Cheikh Dièye s’empresse de répondre. Il affirme avoir fait 3 jours à la frontière dans l’attente d’un train afin de se rendre en Pologne. « C’était les ukrainiens d’abord et les étrangers ensuite » témoigne l’étudiant. Il ajoute qu’« un soldat l’a menacé de l’amener de force dans une base militaire pour avoir refusé de descendre du train ». L’origine de leur altercation : l’homme en tenue lui a fait savoir que seuls les enfants et les femmes étaient autorisés à embarquer. « Et pourtant des hommes ukrainiens étaient à bord » déplore Cheikh Dièye. « Je lui ai opposé un niet catégorique » poursuit le trentenaire. Il a pu finalement quitter l’Ukraine, traversé la Pologne et rejoindre l’Autriche.

Le corps à Vienne, l’esprit à Pikine et le cœur à Kiev

L’invasion russe en Ukraine a brisé des couples. Cheikh Dièye et sa femme dont elle veut garder l’anonymat en ont fait les frais. Tout a été brusque et brutal pour le couple. La guerre a plongé dans un dilemme l’épouse de Cheikh : partir ou rester. Finalement, la jeune ukrainienne a choisi la deuxième option. « Elle a décidé de rester à cause de sa mère » confie l’étudiant. Il précise que « tous les deux lui ont proposé de partir avec eux. Mais la dame a refusé quitte à mourir même sur le sol ukrainien ».

Inséparables jusqu’au moment de la guerre, Cheikh et sa femme sont condamnés aujourd’hui à vivre l’amour à distance. Ils se parlent quotidiennement au téléphone. Une dure épreuve pour ces deux personnes qui ne se sont plus quittées depuis que leurs regards se sont croisés à Donetsk. Malgré l’incertitude qui plane sur leurs relations, Cheikh Dièye ne perd pas espoir. L’enfant de Pikine en est convaincu : ils vont se retrouver, mais sans doute sous d’autres cieux : peut-être à Londres qu’il tente de rejoindre ou à Dakar. En attendant, il continue de courber l’échine. Depuis Vienne, capitale autrichienne, il s’organise pour aller en Angleterre où réside un proche. Là également, il subit les conséquences d’une autre guerre cette fois-ci de souveraineté. La décision du gouvernement de Boris Johnson de sortir de l’Union Européenne, par conséquent de l’espace Schengen. Un post-brexit qui ne lui facilite pas la tâche.

Pape Ibrahima NDIAYE

4 mars 2022


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