CHEMIN DE TRAVERSE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

« Un lion ne meurt pas », dit, la rage au cœur, le footballeur El Hadji Diouf, en hommage à son défunt coéquipier Pape Bouba Diop. En écho, le Président Macky Sall qui semble avoir entendu les rugissements, décide d’immortaliser le héros de Séoul en 2002 en donnant son nom au futur Musée des Sports ? « Un lion, même couché, reste debout », ajoute encore El Hadji Diouf, décidément très affligé.

Le pays tout entier, frappé par le deuil, salue la vaillance de ce solide gaillard aux allures d’Olympe qui a procuré du bonheur et de la joie à son peuple libéré, un moment, du poids de la tristesse. Dans un rare élan d’unanimité, les témoignages retiennent et soulignent les traits dominants du défunt sportif de haut niveau : modeste, simple, digne et discret. Sa discrétion frisait l‘effacement, selon ses proches qui ne tarissent pas d’éloges à son endroit.

La presse, tous titres et groupes confondus, a joué sa partition. Elle a relayé les grands moments avec une touchante humanité. Mais, puisque l’absurde sommeille en nous, gardons-nous toujours de le réveiller. L’incursion dans le carré privatif du joueur agonisant nous interpelle. Entre vie et mort, jusqu’où peuvent aller les médias ? Ont-ils le droit de tout montrer ? Doivent-ils s’imposer des limites de décence pour ne pas ébranler le moral et du coup, porter atteinte à la morale ? Diffuser des images d’un Pape Bouba Diop mourant avec incrustation à l’écran de ce fragment : « En exclusivité » gêne foncièrement.

Pour rappel, à la mort de notre regretté confrère Madior Fall, Babacar Touré, (paix à son âme), avait demandé avec courtoisie et fermeté à la presse, notamment aux photographes et aux cameramans, venus nombreux, de s’abstenir de filmer le cercueil et de ne diffuser aucune image des obsèques. Le fondateur du Groupe Sud fut écouté et entendu.

Que pouvait tirer TFM de factuel et d’actuel de ces images iconoclastes ? Son intérêt pour cette curiosité inappropriée est-il sujet à caution ? Elle a sûrement cédé à la tyrannie de l’instant. Elle a probablement évacué l’avalanche de critiques que pourrait déclencher son furtif reportage. Lequel a suscité en nous une réaction d’étrangeté vis-à-vis de la chaîne qui nous a habitués à meilleur profilage. Par un excès fâcheux, le jeune présentateur, Chérif Diop, doté de réels potentiels, a surjoué sur ce coup en affichant avec ostentation une commotion toute feinte. Peut-on dire que la nouvelle l’a fortement commotionné ?

L’élément a été visionné avant d’être diffusé. Lui-même a dû le regarder plusieurs fois pour le camper. Si à l’antenne, il fond en larmes, une faiblesse se révèle en lui alors qu’il devrait se montrer plus résilient aux chocs inattendus face à son public. Le but à atteindre paraissait évident : maintenir l’haleine, entretenir le suspense autour de cette disparition tragique et prolonger l’émotion qu’elle a suscitée. Le déni de réalité persiste. Il a pour alliée la course à l’audience à la quelle s’adonnent toutes les chaînes de télévision.

Loin de nous toute idée de tourner en bourrique le douteux exploit de Tfm sur ce sujet qui n’invalide pas la pertinence de l’offre éditoriale de la rédaction de la chaîne, professionnelle au demeurant. Elle s’est empressée de diffuser une vidéo molle. Dans une quête permanente d’exclusivité… ! Sans coup férir, les dérives se multiplient. Alors que notre vie sociale se durcit quelque peu. L’urgence et une part d’inconscience (ou d’insouciance ?) gagnent toute la presse confondue, ce qui est de nature à bouleverser l’échiquier médiatique en cours de consolidation dans notre pays. L’atteinte à l’intimité des personnes est sur le point de franchir une étape inquiétante.

Nous voilà donc menacés. Doublement du reste. En professionnels d’abord, car les réticences à l’égard des journalistes revêtent un vice rédhibitoire. Or la profession a gagné en confiance pour mériter plus de respect de la part de l’opinion. Pendant longtemps, le discrédit a été pour elle une sorte de purgatoire sans fin du fait de pratiques répréhensibles dont se rendaient coupables certains acteurs fâchés avec les principes de déontologie. Il y eut tant d’accrocs à notre corporation ! Dès lors qui s’en sortirait sans éraflures avec une seconde vague de soupçon généralisé ? Faut-il nier le danger en se taisant sur certaines forfaitures ?

Le moment est crucial pour ne pas laisser l’ambiguïté prospérer. Nous ne devons pas errer dans nos positionnements éditoriaux qui fluctueraient au gré des conjonctures ou des avatars. L’absence de clarté dans les options de traitement de l’information trouble l’opinion qui, laissée à elle-même, ne sait pas opérer les distinguo. En d’autres termes, nous n’avons pas le droit de rompre le lien de confiance avec l’opinion. Une confiance si chèrement acquise…

Au même moment une autre menace surgit : la prolifération des réseaux sociaux et leur cohorte de fake news. La rumeur et la fausseté revendiquent sans bruit, un statut d’information. Le public consomme. Sans recul ni circonspection. De marginale, l’activité des réseaux sociaux prend du volume et représente aujourd’hui une force non négligeable. Ces mêmes réseaux pèsent sur le secteur médiatique et disputent à la presse ses attributs sans se soumettre aux exigences d’une profession obligée, elle-même de se réinventer pour assurer sa survie. L’information frelatée circule, peu importe qu’elle soit un mélange d’outrages ou d’ingrédients qui l’altèrent.

La collecte, le recoupement, la vérification, la confrontation de sources ou le traitement conséquent ne sont respectés dans les réseaux sociaux qui enflamment autrement la Toile. Il y a un immense besoin de prise de parole dans notre pays. L’essor des sites s’explique par cet accès facile à ces outils de dialogue, d’échanges et de partages incontrôlés et peut-être incontrôlables !

En vérité, les Sénégalais aspirent à une information de qualité. Or celle-ci a un coût. Mais ils l’ignorent. Et beaucoup croient qu’elle doit être gratuite, donc sans prix réel à l’image d’Internet qui distille à profusion des flots ininterrompus de nouvelles sans consistance. S’achemine-t-on vers une crise de transmission ou de médiation ? Ne sommes-nous pas exposés au crépuscule des libertés en passant de la presse plurielle à la presse résiduelle… ! Le chacun pour soi s’installe. En tout cas la tendance est très prononcée. Alors que les groupes de presse, faute de vitalité économique pérenne, sont menacés dans leur existence.

Dans un monde qui se fragmente, quel trait d’union privilégier ? La presse justement. Elle est à la fois un creuset et un facteur de liens. De même que l’obscurité étiole les plantes, le silence et l’indifférence laminent les médias invités plutôt à se ressaisir pour éviter le chaos.

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