CONJONCTURE ET CONJECTURES

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

L’Ethiopie a mal. Et avec elle toute l’Afrique. Le crash du vol d’Ethiopian Airlines, survenu dimanche au large de Addis-Abeba, la capitale, plonge tout le pays dans une indicible consternation. Le bilan est lourd, très lourd : 157 morts, passagers et membres de l’équipage, peu après le décollage de l’avion qui prenait la destination de Nairobi au Kenya. L’implosion au sol de l’A737 Max soulève bien des conjectures…

Cet accident est sans doute la pire catastrophe aérienne de l’Ethiopie qui revient de loin pour occuper une position enviée à l’échelle mondiale grâce à un aggiornamento salvateur mais très peu connu en Afrique. Pays exsangue dans les années 70, puis ravagé par l’insoutenable famine, l’exode massif et les interminables guerres dans les décennies 80 et 90, il ne dut son salut qu’au sursaut politique de ses forces vives. Lesquelles, dans un surprenant élan de dépassement, s’entendent pour fixer un cap consensuel d’émergence.

Le bon équilibre étant entre les excès, les Ethiopiens renoncent aux petits calculs et découvrent les vertus de l’engagement sincère pour se forger un solide mental de gagneurs. Une nation soudée, volontaire et déterminée voit le jour contre toute attente. La grave crise de confiance qui minait les élites (politiques, civiles et militaires) prend fin et accouche d’un aiguillon de renaissance. L’agriculture revit. Les services se dynamisent. L’éducation et l’enseignement se structurent. L’industrie se déploie. L’économie se relance. Les investisseurs arrivent à flots continu dans une capitale, Addis-Abeba, qui devient un gigantesque chantier au début de l’an 2000.

De tous les travaux d’Hercule, la création d’Ethiopian Airlines est, sans l’ombre d’un doute, le plus emblématique. Il fouette l’orgueil d’une nation. Très vite, elle est passée du prestige au profit, comme on le dit dans le jargon des spécialistes de l’aviation, qui saluent l’intelligence du Top Management éthiopien pour avoir associé rentabilité et exploitation d’une ligne aérienne. Par une savante stratégie marketing, la compagnie acquiert des aéronefs, achète des Airbus ou des Boeing, se dote des fleurons de l’aviation, exhibe son personnel navigant, notamment des pilotes d’envergure totalisant des milliers d’heures de vols qui ont fini par stupéfier le monde aérien.

Petit à petit, la flotte se densifie, son nid s’élargit avec l’ouverture de nouvelles lignes aériennes, quotidiennes ou hebdomadaires, desservant diverses capitales africaines. Aux liaisons déjà opérationnelles s’ajoutent les fréquences, ce qui accroit les rotations des avions. Les Africains apprécient et plébiscitent la compagnie éthiopienne. Mieux, ils l’adoubent et se l’approprient.

Dans les cœurs, Ethiopian remplace la défunte Air Afrique, jadis compagnie panafricaine dont la retentissante faillite demeure encore une énigme. Présente à Johannesburg, Dakar, Abidjan, Le Caire, Casablanca, Nairobi ou Yaoundé, la flotte éthiopienne déploie des ailes de plus en plus grandes pour capter des segments de marché à pouvoir d’achat avéré. Addis-Abeba est devenu un hub de rang international doté d’un aéroport d’éclatement qui dessert l’Asie, le Moyen-Orient et les pays du Golfe.

Le modèle économique de ET repose sur « toujours plus de lignes sur des axes à forte rentabilité » avec en toile de fond la qualité de service, la rigueur technique, la compétence des équipes, la régularité des révisions, l’acquisition d’avions neufs et une ponctualité indiscutable, gages de sa notoriété et de sa crédibilité. Part ce biais, la compagnie a assis sa domination sur le ciel africain, faisant presque jeu égal avec les Français, les Allemands et les Chinois en quête de relais de croissance sur le continent.

Le géant éthiopien des airs, fort de ses succès commerciaux, ouvrait coup sur coup au mois de décembre dernier quatre vols hebdomadaires en Boeing 787-8 entre Manchester, Bruxelles et Addis-Abeba. L’explosion des voyages en Afrique continue ainsi d’influencer le trafic aérien. L’évolution de la demande, basée sur les réservations montre une croissance en proportion surtout vers des destinations secondaires. Outre les accords de partenariat conclus avec justesse et pertinence, la compagnie aérienne éthiopienne a exploré de façon concluante des alliances stratégiques avec de grands groupes aériens reconnus mondialement pour leur professionnalisme dans les offres de services d’excellence. Sans jamais dormir sur ses lauriers, l’enseigne poursuit son avancée en renforçant sa présence sur des lignes aériennes très disputées.

Le risque est grand de confondre les responsabilités de l’avionneur Boeing et celle du transporteur. N’eussent été ses performances, unanimement reconnues, Ethiopian Airlines traverserait une zone de turbulences susceptibles de l’affaiblir durablement. Le très haut niveau de leadership du Board de la compagnie a rapidement maîtrisé les paramètres de la communication de crise pour envoyer des signaux clairs et lisibles : annonce du crash, estimation des victimes, décision de clouer au sol les avions du même type, création d’une cellule de crise, gestion concertée du crash avec les autorités politiques, récupération des boîtes noires et poursuite de l’enquête à laquelle sont associés tous les concepteurs et les pays d’origine des passagers morts. Du Top Management…

Avec l’entrée en lice de Air Sénégal SA, Dakar signe son retour su la scène de l’aéronautique civile. La conjoncture n’est sûrement pas (encore) souriante. Mais le premier vol de son Airbus flambant neuf a atterri samedi à Roissy Charles de Gaulle au grand soulagement de toutes les équipes qui ont travaillé sur les paramètres du vol et de la destination. S’il s’agit d’un début timide d’expansion d’une jeune compagnie, la profitabilité qui sommeille dans la stratégie conçue laisse deviner la fin d’une époque : la romance aérienne. Place au réalisme et à l’efficacité.

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