CRISE, CRAINTE ET ATTENTE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

La diplomatie relève du pré-carré présidentiel. Assise sur une vision, elle obéit à une ligne d’action tracée par le Chef de l’Etat à qui revient la prérogative exclusive d’en fixer le cap. Il en est même l’animateur, celui qui l’impulse et lui donne de la vigueur au gré des aléas de la vie internationale ou régionale. Par une judicieuse inversion de priorités, la proximité constitue désormais un axe pivot de la politique « étrangère » du Sénégal.

Sur bien des sujets qui agitent la sous-région, Dakar ne saurait se tenir à l’écart et tourner le dos aux réalités actuelles qui l’environnent. Ce « suicide », personne ne le commettrait sous l’invraisemblable prétexte que « ça n’arrive qu’aux autres ». Non seulement notre pays est au cœur des enjeux sécuritaires mais mieux, il agit en acteur de premier plan et s’efforce de conjuguer ses efforts avec ceux des voisins pour amorcer un tournant diplomatique censé refléter une cohérence d’approche à l’échelle de l’Afrique de l’ouest.

Les menaces se précisent. Les dangers s’accroissent. L’inquiétude grandit. La rumeur grossit. Les attaques ciblées se multiplient. Dans ce semblant de chaos, l’espace régional se trouve en grand péril. Au quotidien, assiste-ton à des déplacements de populations qui soit fuient les zones de conflits, soit échappent aux tueries et autres massacres perpétrés par effet de surprise par des hordes de criminels sans foi ni loi. Et certainement sans identité, sans projet, sans dessein. Ce qui, ajouté au mutisme et au camouflage, rend encore plus complexe une situation géopolitique déjà très peu lisible.

La zone des trois frontières souffre. Les pays qu’elle englobe, Niger, Mali et Burkina, ne camouflent leur faiblesse que grâce à l’intervention de l’armée française, épaulée il est vrai par la présence massive de l’armée tchadienne, bras séculier inespéré de Paris sur cet immense territoire presque inhabité. La gestion de la menace avait donné naissance au G5 (pays du Sahel) duquel était exclu le Sénégal contre toute attente.

Avec le recul, il s’avère que l’ancien président mauritanien, Abdelaziz n’était pas étranger à cette mise à l’écart. Par jalousie, chuchote un diplomate très au fait des soubresauts dans le Sahel. Mais le silence de Paris et des autres capitales a fait le lit d’une stratégie inopérante. Résultat : Dakar ne pouvait s’absenter indéfiniment. D’où l’appel du pied pour l’implication des officiers supérieurs sénégalais dans la chaîne de commandement du G5 Sahel.

Pour ne pas se mettre à dos l’opinion, devenue une réalité tangible aujourd’hui, les dirigeants se concertent, s’activent, se fréquentent. Ils se découvrent même des affinités et peuvent, grâce à celles-ci, aborder les sujets qui fâchent sans risque de clash toutefois. Une salutaire évolution des mœurs politiques et… diplomatiques ! Ghazzouani, dès son élection, était venu à Dakar. Macky Sall, « camarade de fac » de Mouhamed Bazoum, a pris part à la prestation de serment du nouveau président nigérien qui connaît bien Dakar pour y avoir étudié dans les années 80.

En se rendant lundi à Nouakchott à bord de son avion de commandement « Langue de Barbarie »pour son vol inaugural, le Président Macky Sall s’exerce avec doigté au jeu de la diplomatie de proximité, vitale pour pacifier l’axe Sénégal-Mauritanie. Les deux pays, unis par l’histoire et la géographie, retrouvent le souffle pour relancer les grands projets structurant d’une coopération bien plus qu’économique, parce que fraternelle centrée sur les intérêts certes mais surtout articulée autour d’une aventure collective que dicte la géographie justement.

Les biens et les personnes, de même que les ressources naturelles font l’objet d’une attention singulière et particulière à la fois pour en approfondir l’examen qui ne s’en tiendrait pas qu’aux symboles bien évidemment. Les petits arrangements sont passés de mode. La pêche, l’élevage, les échanges commerciaux, la gestion concertée des hydrocarbures font partie des sujets majeurs. Ils ne peuvent plus subir les humeurs de groupes de pression mus par des intentions inavouables au seul motif d’influer ou d’influencer les décisions à fort impact social, politique ou économique.

Quel sens revêt cette ritournelle sur la ressource halieutique avec pour point focal exclusif les licences à « octroyer » aux pêcheurs sénégalais dans les eaux mauritaniennes ? La question revient tous les ans sur la table de négociation. Or la question des dromadaires reste entière. Les chameaux mauritaniens, par milliers, traversent le fleuve et écument tout le Ferlo et progressent vers l’est pour prendre possession des pâturages du parc Niokolo à l’est du Sénégal. Ces bêtes dévorent tout sur leur passage. A la limite, ils ravagent le couvert végétal qui met du temps à se reconstituer en raison des aléas pluviométriques.

Pourquoi ce volet n’est jamais abordé avec la même résonnance que la gestion des ressources halieutiques prisées par la pêche artisanale de Saint-Louis ? La question mérite d’autant plus d’être posée que l’élevage des chameaux reste sensible de l’autre côté de la frontière. Les propriétaires sont nantis, puissants et influents. Ils détiennent des leviers d’action à nul autre pareil. Or soulever le flux des dromadaires équivaut à toucher un aspect éminemment politique parce que cela impacte directement les cercles de pouvoir à Nouakchott.

Au-delà de l’atterrant psychodrame que vivent nos pêcheurs sur les côtes poissonneuses de la Mauritanie, il y a à aborder avec lucidité et responsabilité la présence quasi permanente de ce cheptel encombrant. Les chameaux et les pêcheurs ne sont pas à mettre sur la même balance. En revanche, les deux sujets méritent une égale attention. Faute de quoi le déséquilibre qui en résulte risque de fragiliser les rapports de bons voisinages entre les deux pays souvent secoués par des crises à répétition.

L’exploitation des ressources a fait l’objet d’un protocole d’accord répartissant les dividendes entre Dakar et Nouakchott et les grandes compagnies multinationales impliquées dans l’amont et l’aval pétroliers. Ce marché est lucratif en raison des réserves découvertes, des perspectives qui se dessinent et des retombées attendues.

Mais attention : un retournement de conjoncture n’est pas à exclure. Le pétrole, tout comme le gaz, pourraient ne plus être les ressources vedettes dans les décennies à venir. Pour cause de réchauffement climatique, les énergies fossiles risquent d’être détrônées par les énergies propres (solaires et éoliennes, notamment). Toutes les études s’orientent vers cette alternative qui mobilise la recherche, les fonds et les innovations technologiques.

Qu’est ce qui pourrait advenir si l’or noir, moins prisé, ne trouvait plus acquéreur quand les énergies de substitution venaient à massifier les usages tant industriels que domestiques ? Cette hypothèse ne hante pas encore nos gouvernants pressés de tirer avantage de l’exploitation des hydrocarbures dont le cours d’équilibre fluctue assez souvent en raison d’un fixing obéissant aux ordres de marché. Déjà la Chine et les Etats-Unis s’engagent à réduire l’émission de gaz à effet de serre. C’est nouveau pour être souligné. Le déclic peut enclencher un retournement de conjoncture favorable à une gestion raisonnée des ressources naturelles pour ne pas compromettre la planète en proie aux radiations.

La perspective à court terme ne doit pas nous faire occulter celle à très long terme.

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