CULTURE D’IRRESPONSABILITÉ

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Le Coup d’oeil d’Adama

Samedi 9 octobre, le Chancelier autrichien, Sebastian Kurz, soupçonné depuis plusieurs semaines de corruption, annonce sa démission de son poste de chef du gouvernement. Plus que tout, ce sont les motifs qu’il a avancés pour justifier cette décision qui retiennent l’attention : “Je veux céder la place pour éviter le chaos. Il serait irresponsable de glisser vers des mois de chaos ou d’impasse”. Kurz, qui se déclare innocent, dit plus loin : “Je serai capable de faire la lumière, j’en suis sûr. Je suis juste humain, avec des émotions et des erreurs”.

Dans le monde anglo-saxon, cette attitude du jeune dirigeant autrichien, 35 ans, n’a en soi rien de remarquable. Lorsqu’ils sont éclaboussés par une affaire judiciaire, les hommes politiques, issus de cette culture, ne se dérobent pas en mettant en avant le sacro-saint principe de présomption d’innocence. Leur premier souci est d’éviter d’entacher l’institution qu’ils représentent.

Tout le contraire des hommes politiques sénégalais, à l’exception notable, de mémoire récente, de Mamadou Seck qui quitta de son propre chef, en 2001, son poste de ministre de l’Économie et des Finances pour se mettre à la disposition de la Justice.

En général, quand une affaire judiciaire éclate, l’homme politique qu’il soit du pouvoir ou de l’opposition, s’il a un mandat en cours ou une fonction ministérielle, ne le met jamais entre parenthèses le temps que justice fasse son œuvre. Bien au contraire ! Deux scénarios se produisent habituellement.

La figure issue de l’opposition crie au complot orchestré par le palais, déclame contre une justice aux ordres et se victimise auprès d’une opinion qui raffole des martyrs.

L’homme proche du pouvoir, quant à lui, se croit à l’abri, drapé dans le manteau de l’impunité et fatalement en arrive à mépriser l’institution judiciaire.

Prenons en exemple le dernier scandale politico-judiciaire qui défraie la chronique, l’affaire du trafic de faux passeports diplomatiques dans laquelle deux députés de la majorité seraient des protagonistes majeurs : El Hadj Mamadou Sall et Boubacar Biaye. Depuis au moins un mois, le Sénégal vibre au rythme de ce feuilleton où, à longueur d’indiscrétions parues dans la presse, le pitoyable le dispute au sordide et même à l’insolite. L’Assemblée nationale, dont la majesté ne cesse de se rapetisser à longueur de scandales, y a perdu beaucoup de crédibilité.

Patrimoine en péril

À ce propos, il est fascinant de noter que l’opinion publique a été plus saisie par la stupeur, l’incrédulité et le choc par le fait que deux rappeurs soient cités dans une affaire de faux passeports et de trafic de visas, que par les révélations visant les Honorables députés Sall et Biaye. Cela prouve, si besoin était, le degré de délabrement de cette institution, qui est censée être le cœur battant de notre démocratie ! Sans jouer les réactionnaires ou les nostalgiques, reconnaissons que Lamine Gueye, Premier président de cette institution, aurait été bien peiné de voir ce qu’est devenu l’institution parlementaire : un lieu où les pitreries et les déclarations choc sans réelle substance vous assurent un quart d’heure de gloire par la magie du buzz ; un lieu où les députés ne rivalisent plus de rhétorique ou de dialectique mais d’injures et parfois même de coups de poing.

Quoi de plus étonnant donc que les individus qui ont contribué à salir la respectabilité de cette institution ne soient plus au fait des devoirs qui leur incombent, au premier rang desquels, le courage, la dignité et surtout le sens de la responsabilité. “Le rang ne confère ni privilège, ni pouvoir. Il impose des responsabilités”, disait avec justesse le jazzman Louis Armstrong.

Les sieurs Sall et Biaye, à l’instar du Chancelier autrichien, auraient juste dû démissionner pour se mettre d’eux-mêmes à la disposition de la justice, sans attendre que le Garde des Sceaux saisisse le Président du Parlement pour une procédure de levée d’immunité. Ce geste n’aurait pas été un aveu de culpabilité mais un acte de responsabilité, de citoyenneté et même d’élégance vis-à-vis de leurs collègues députés.

Cela aurait également eu le mérite de permettre à la justice de travailler sereinement et dans la diligence, et de dissiper cette pénible impression qu’il y a une justice aux gants de velours pour ceux d’en haut et une autre à la poigne de fer pour les humbles et les Sénégalais ordinaires.

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