CUPIDITÉ ET AVIDITÉS FONCIÈRES

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Au-dessus de l’Atlantique planent des rapaces diurnes. Ils ont besoin d’espaces pour voler. Au propre, ils sont impitoyables. Au figuré, cupidité et avidité les caractérisent. Ces espèces adorent la nuit quand, tout devient gris, pour chercher vaille que vaille à s’enrichir avec brutalité et sans vergogne. D’un côté la mélodie pour endormir la proie, de l’autre, la tragédie, le sang et un cynisme permanent. Le décor planté dans cet imaginaire osé renvoie à une réalité toute crue : l’appétit vorace de ces tribus isolées sur le foncier du littoral dakarois.

Un sociologue bien inspiré avait eu le mot juste pour décrire cet « accaparement » sans visage. En vérité, depuis des lustres cette pratique est en cours entre « gens de bonnes compagnies ». Ils se connaissent et se fréquentent assidûment. Parce qu’ils se ressemblent, ils s’assemblent pour accomplir des forfaits à une vaste échelle. Personne avant eux n’avait songé à acquérir la moindre parcelle sur cette façade maritime qui a toujours fantasmé les Lébous. Entre Kakalam, Soumbédioune et Kassoum ou Bègne, flotte en douceur l’esprit du totem de la capitale, en l’occurrence Leuk Daour, mythique protecteur des eaux, des courants marins, de la pêche, des roches, des lieux sanctuarisés et même des terres adjacentes.

Toute honte bue, magistrats, avocats, hauts fonctionnaires, baladins et galopins se succèdent à un rythme soutenu pour dépecer ces lopins, se les approprier en les morcelant en lots vite revendus à prix d’or avant d’envoyer pelleteuses, engins et dragueurs de roches pour violer une nature à l’état brut. Le charme de la Corniche, dans son versant ouest, réside dans les arabesques qu’elle dessine à mesure que le visiteur progresse.

Vu du ciel et par les hublots, la beauté du site stupéfiait les passagers des avions qui amorçaient l’atterrissage à l’aéroport Léopold Sédar Senghor. Les « Dents de la mer » joliment alignées défient le temps par l’architecture et la discipline, en se rangeant du bon côté dans une sobriété qui nous interpelle encore et toujours. Si les premiers s’étaient servis sans justesse qu’auraient-ils laissé pour la postérité à des générations en quête de toit ? Les frustrations accumulées accouchent souvent de guérillas urbaines.

En sifflant la fin de la récréation devant la pitoyable scène de morcellement du littoral, le Président Macky Sall a très vite compris que cette boulimie foncière peut fédérer des colères. Voire des mécontentements. Déjà l’affaire des faux billets bourdonne dans les oreilles. La crise sanitaire confine plus d’un. L’économie tourne au ralenti faute de production. Tout le système s’arrête puis tente de repartir, mais les médecins alertent sur un possible regain de la pandémie. La peur inhibe tout le monde. Il suffit d’un peu pour que les petites rivières donnent naissance à un affluent. Alors que des soupçons de prévarication pèsent sur le mode de gestion de la riposte à la Covid-19.

Et voilà que la question du littoral ressurgit révélant au passage une chaîne de complicités dans l’attribution des autorisations et des permis au mépris des règles de préservation des domaines publics classés. Certains parmi ces acteurs de l’ombre, ces fauves aux allures de carnassier, ont poussé l’outrecuidance jusqu’à achever leurs construction pour ensuite daigner, sans coup férir, régulariser auprès d’une administration pour le moins tatillonne. Ils ont accompli les formalités sans rencontrer la moindre résistance. Les soupçons et les insinuations ne suffisent pas pour fonder la conviction mais le réseau de compétences renseigne sur de fortes présomptions de culpabilité presque attestées.

Le statut du littoral rejoint-il le droit public maritime ? Une clarification s’impose pour savoir de qui relève la gestion du littoral : la sous-préfecture, les communes, l’Etat ou les collectivités locales, La persistance de l’ambiguïté entraîne le flou de gestion de cette zone censée être un patrimoine commun à toute la nation. Comment comprendre que dans le dédale administratif, il n’y ait eu aucune objection d’aucun service pour relever des anomalies ou des dysfonctionnements ?

De retour d’un de ses nombreux voyages, le Président Abdou Diouf, alors Chef de l’Etat, pique une des ses rares colères devant des collaborateurs médusés : « un littoral doit être aménagé et non habité ! » finit-il par lâcher. Sa fâcherie dérive de l’absence d’initiatives en faveur de ces corniches que nous envient Brésiliens, Egyptiens, Israéliens, Turques, Français, Allemands, Anglais, Sud-Africains et peut-être même une kyrielles d’iles paradisiaques, à l’image de Monaco, Saint Domingue, Sainte Lucie, Les Seychelles, La Polynésie, Hawaï ou les Maldives dans l’océan indien. De l’avis des spécialistes du tourisme et des aventures, la façade atlantique du Sénégal offre un cadre attractif qui, travaillé et promu, aurait pu être un véritable pôle de curiosités pour touristes à la recherche de sensations fortes.

Le président Senghor est resté exemplaire en tous points de vue dans l’aménagement du littoral dont il vantait le bleu des lagons, la qualité des eaux de baignades. Pour lui aucun titre, fut-il précaire ou révocable, ne devrait être attribué à qui que ce soit sur ce paysage de splendeurs. La Corniche fut respectée et adoubée. Même le festival des Arts Nègres de 1966 a vanté cet espace, transformé, le temps d’une manifestation artistique de dimension mondiale, en un haut lieu de mémoire au même titre que Gorée et « sa porte du non retour ».

Le Président Diouf a suivi son prédécesseur, mais a fléchi vers la fin de son long règne. En revanche le Président Abdoulaye Wade, lui, a littéralement ouvert les vannes. Il s’est montré distant et indifférent au sort du littoral ; ce qui a donné lieu à une ruée indescriptible des membres de son régime sur ces « terres sans propriétaires ». En un mot, Wade s’effaçait devant une réalité masquée qui lui échappait.

Il n’y a pas eu de reflux avec l’arrivée au pouvoir du président Macky Sall. La frénésie d’accaparement a continué de plus belle mais en catimini. Elle s’est même déportée vers des zones très peu prisées il n’y a guère longtemps. La région de Dakar ressemble à un entonnoir. A l’échelle du pays, la capitale ne représente que le dixième de la superficie totale, alors qu’elle accueille près du quart de la population totale. Les risques d’hypertrophie s’additionnent. Si bien que Diamniadio est envisagé comme un gigantesque projet de déconcentration démographique et industrielle. La spéculation a de beaux jours… Une machine à fabriquer des inégalités au nom de… l’égalité. Un danger nous guette.

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