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DAKAR INQUIETE

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A tort ou à raison, le secteur immobilier est perçu comme spéculatif au Sénégal. La pierre coûte cher. L’accès au foncier, difficile et aléatoire. Tandis que la location, sujette à des variations, reste hors de portée de nombreuses bourses. Les Sénégalais rêvent de devenir propriétaires de maison.

Pour légitime que soit une telle aspiration, très peu parviennent à leur fin. Le chemin, long et sinueux, reste semé d’embûches. Et au terme du parcours jalonné de difficultés la jouissance du bien ainsi acquis ne procure pas le soulagement attendu. Autant dire que s’il y a profit, il s’obtient en ordre dispersé sur un marché remuant, guère stable et toujours en hausse.

La situation inquiète plus qu’elle ne rassure dans un contexte de cherté de la vie. Dakar personnifie cette conjoncture embarrassante marquée par une hausse généralisée des prix et une nette dégradation des conditions économiques. Le pays relève à peine la tête après la longue hibernation du fait de la pandémie du Covid-19. Il s’évertue à se relancer. Mais la capitale, classée ville chère, ne pourrait s’enorgueillir de ce statut.

Car la frénésie de construction n’obéit à aucune norme ni harmonie même si à la base existe une loi que personne ne respecte. La mobilité demeure un casse-tête avec une paralysie permanente de la circulation. L’accroissement inattendu, et sûrement incontrôlé du parc automobile, explique les difficultés de déplacement qui pénalisent au quotidien les usagers.

Outre les pollutions (de toutes sortes), Dakar est sale. Si sale que rien ne justifie les investissements engloutis par la ville qui s’accommode d’une si vilaine image. De Dubaï, où il prenait part au démarrage de l’Expo Universelle, le président Macky Sall n’a pas manqué de flétrir l’amoncellement de déchets, de détritus ou de gravats qui jalonnent les rues et les artères principales. Les mêmes voies sont littéralement envahies par le petit commerce, les petits métiers, une cohorte d’occupants irréguliers sans compter bien évidemment les sans-abris dont le nombre augmente de façon vertigineuse.

En un mot la rue est devenue un lieu d’exhibition sociale, un refuge de vie meilleure que dans les maisons réduites, elles, à des dortoirs en raison de l’exiguïté qui prévaut presque partout. Devant ce chaos, l’indifférence des Dakarois est en soi un sujet de préoccupation. Plus personne ne s’indigne de cette dégradation des conditions de vie. Des familles entières ont élu domicile sur les trottoirs en montant à la hâte des cache-misère.

De lourdes restructurations sont nécessaires pour retoquer la ville qui s’enlaidit en perdant ses attributs d’embellissement. L’espace public disparaît, autant que les jardins et les feux tricolores, appelés feux rouges. Les rares endroits encore luxuriants sont pris d’assaut par des gens insensibles à l’entretien ou à la préservation. Des parkings spontanés s’érigent en lieu et place, obstruant les passages au point que piétons et automobilistes se disputent les chaussées archi-combles.

Veut-elle jouer les grands rôles dans le futur ? Renonce-t-elle à toute ambition faute de projets clairs devant la propulser au-devant de la scène internationale ? Les défis ne manquent pas. Mais Dakar, objet de toutes les convoitises, voit croître tous les dérapages sur ses flancs à l’exception de l’audace économique qui aurait pu être le levier de son décollage.

L’agglomération manque d’appétit malgré ses atouts divers et variés : des côtes, une façade, un port, des industries, la grande distribution, des services à la pelle, des milliers de métiers et des tâches passionnantes qui peuvent, mises en cohérence, révéler la vraie valeur de Dakar.

On en est loin. Il lui manque un leadership politique assumé capable de la réconcilier avec elle-même. A ce leader d’être un visionnaire doté d’une aura pour transcender les clivages et nourrir de grands desseins en perspective des transformations qui s’annoncent. En perdant son dynamisme pour se figer dans une position de rente, la capitale sénégalaise ne s’aperçoit pas de l’émergence du pôle urbain de Diamniado qui est en train de lui ravir bien des avantages comparatifs.

Nombre d’activités s’y délocalisent, notamment les industries. Et avec elles, des entreprises sous-traitantes qui suivent le mouvement. Ainsi, le déclin industriel de Dakar entraîne une réorganisation de l’espace au profit des zones comprises dans l’axe Diamniadio-Aéroport Blaise Diagne dans le pourtour de Diass. A vue d’œil, populations et entreprises migrent vers cette « Nouvelle frontière » que les pouvoirs publics prennent pour le vivier du prochain hub sénégalais.

En perspective, il y aura une redistribution des cartes avec un basculement immobilier au détriment de la capitale désaxée désormais par rapport au centre en croissance. Ce qui se joue en filigrane c’est l’érosion d’un standing avec à la clé une décote du foncier, de l’habitat et de la location et, plus grave, une pénurie de demandes quand l’offre suit une courbe inverse.

Le logement sera omniprésent, inoccupé et désaffecté, prédisent des analystes de l’immobilier. A l’inverse, dans le pourtour de la petite côte, le foncier renaît. Il a de la valeur. Jadis bradé, le terrain voit son prix décupler en moins d’une décennie. L’emballement s’apprécie à l’aune des acquisitions et l’érection de résidences principales ou secondaires au milieu des champs ou en bordure des axes routiers assurant à la fois la mobilité et la fluidité dans un secteur des transports jadis cauchemar des voyageurs.

On le voit, le boom immobilier d’alors risque de connaître une réelle sinistrose marquée par un pessimisme massif d’un écosystème en pleine mutation. Très lent à s’adapter, le secteur a une culture ancrée de la hausse. Jamais les acteurs n’ont envisagé de baisses locatives surfant sur des vagues des demandes très peu enthousiastes.

D’ailleurs, en signe d’anticipation, de nombreux locataires ont déserté Dakar pour se reloger à Thiès ou à Mbour, d’autres vers MBoro où les prix affichés sont nettement avantageux. Ils sont d’autant plus attractifs que les commodités suivent : plateaux médicaux, écoles, jardins d’enfants, crèches, cadre de vie. Ce dernier aspect qui touche à la qualité de vie est décisif. Or la pollution de l’air, les encombrements de véhicules et la multiplication des garages de fortune commencent à fleurir un peu partout.

La vigilance s’impose pour ne pas reproduire dans les campagnes les mauvaises pratiques urbaines. Devant ces offres de logements, beaucoup d’acquéreurs potentiels ne résistent pas à « l’envie d’ailleurs » où le désir d’épanouissement et de dépaysement influe sur la décision d’achat.

Va-t-on vers une correction des disparités régionales dans le domaine de l’immobilier ? C’est bien possible. Si le mouvement démographique maintient son rythme, les villes secondaires apparaitraient comme une alternative face au diktat de Dakar, en perte d’influence il est vrai.

L’offre de logement est toutefois assujettie à l’attitude des banques dont les politiques de crédit dépendaient de la santé économique. A moins que le boom ne s’empare à nouveau desdites régions. L’habitude étant une seconde nature, les mêmes causes produisent les mêmes effets...

26 octobre 2021