DAKAR INTRA-MUROS

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

« Dakar dépouillée ! Dakar humiliée ! Mais Dakar debout ! » Non, il ne s’agit pas d’une voix d’outre-tombe du Général de Gaulle ! Pas davantage un rappel des cris de ralliement des défunts Mamadou Dia, NGalandou Diouf ou Blaise Diagne...! Mais un vent mauvais souffle sur la capitale où les petits calculs peuplent l’univers des politiciens.

Dans l’air, flotte une idée de réforme, la énième sans doute, devant diluer la ville dans le département qui prendrait ainsi de l’épaisseur au double plan politique et administratif. Le projet prête à sourire. Car si le choix est entériné, -une longue marche en vue !- il ira enrichir la corbeille déjà remplie de réformes envisagées depuis bientôt deux décennies aux seules fins de dompter ou de domestiquer cette mégapole boudeuse par moment mais toujours frondeuse.

Quel homme politique ne rêve de l’apprivoiser ? Ils ont été nombreux, les dirigeants à s’y essayer. Sans succès, véritablement. Par contre, les opposants, eux, ont toujours bénéficié de la faveur populaire. Une fois au pouvoir, la magie n’opère plus puisqu’ils perdent à leur tour cet avantage. Une fatalité ? Toujours est-il que les anciens présidents Abdou Diouf et Abdoulaye Wade ont vécu dans leur chair ce désamour avec les Dakarois.

Aujourd’hui avec le recul, ils adopteraient sûrement la vertu de prudence vis-à-vis de cette équation politique jusque là insoluble. Car le président socialiste a régulièrement perdu Dakar et pourtant, il remportait la présidentielle de 1983 à 2000. Le libéral Wade, pour sa part, triomphait dans la capitale et l’illusion d’optique grossissant l’effet, il en déduisait constamment que ses victoires lui étaient volées.

Cependant, l’actuel débat, lancé par Oumar Guèye, Ministre des Collectivités territoriales, du Développement et de l’Aménagement du territoire, a le mérite d’identifier les discours et les postures. Il sait, en sa qualité de maire de Sanngalkam, que des visions différentes du devenir de Dakar apprennent à cohabiter sur l’échiquier politique. Il se cramponne à des certitudes et mouline des arguments devant être soumis par nécessité, aux délibérations.

Le même esprit contradictoire envahit l’espace médiatique tandis que l’opinion publique s’en empare désormais. Certains affectent de croire que les soucis de carrières se mêlent aux propos solennels tenus. Le moment n’est guère fortuit, avec la série de rendez-vous électoraux d’ici à la présidentielle tant attendue de 2024. D’aucuns voient dans la sortie du Ministre le pivot des combinaisons à venir.

Ainsi, entrent en ligne de compte l’histoire (revisitée) et la géographie (convoquée). Attention : Dakar n’est pas le Sénégal. Mais le Sénégal, sans Dakar, ressemble à un visage dépourvu de nez. De commune intégrale, Dakar est passée à communauté urbaine puis à communautés d’agglomérations tournant autour des dix-neuf arrondissements. La coopération intercommunale a eu ses heures de gloire non sans montrer des insuffisances dans la clé de répartition budgétaire ou la péréquation fiscale en faveur des communes les moins nanties de l’agrégation municipale.

Dakar et ses attributs confèrent à son maire du pouvoir et de la puissance à quoi peut s’ajouter une popularité bien assise susceptible, un jour, de nourrir d’autres ambitions ou d’ouvrir de nouveaux horizons politiques.

Connus pour leur exquise urbanité, les Lébous sont réputés pour leur légendaire colère froide. Celle-ci est à redouter. Vont-ils pousser des cris d’orfraie ? Tout est possible. D’autant que leur unité, retrouvée sur cette base, peut s’avérer solide pour la bonne cause : défendre Dakar et ses valeurs, ses atouts et son prestige, en taisant les querelles partisanes ou fratricides. Sur bien des aspects, ils sont divisés. C’est de notoriété publique. En revanche, ne nous étonnons pas donc de les voir se réunir pour frapper ensemble quand la fin justifie les moyens. Ils savent taire les disputes. Le destin de Dakar, les Lébous y veillent jalousement en tant que dépositaires des legs et des traditions.

La longue trajectoire historique de cette remuante communauté est jalonnée de retournements de conjoncture dont ils ont le secret et la culture politique. La grandeur habite leur imaginaire fleuri d’épopées et de tragique. En général, ils ne quittent le silence de leur « pencc » que si un motif d’intérêt supérieur est en jeu. Or tenter de réduire la voilure sur la capitale alors qu’elle s’apprête à franchir un nouveau cycle de son évolution fulgurante, n’est-ce pas là un motif significatif d’engagement ?

Selon la célèbre formule de Gandhi, « tout ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi. » En clair, l’initiative de réforme en préparation a-t-elle tenu compte du poids de la communauté Léboue ? Si elle a voix au chapitre en raison de sa représentativité à l’échelle du vaste périmètre de l’ancienne région du Cap-Vert, rien ne peut être envisagé sans elle.

L’habileté politique consiste à associer les intéressés à ce projet de transformation pour lequel ils n’ont qu’un lointain écho. L’effet d’annonce perturbe leur tranquillité de citoyens. On le voit, l’affaire est moins simple. Et, s’en tenir à cette grille de lecture risque de crisper des relations, d’envenimer des rapports, de compliquer des situations et d’ouvrir (inutilement) des fronts d’hostilités rédhibitoires. Toutes choses qui font le lit des démagogies. Le fossé est de nature à se creuser davantage, avec à la clé la réunification du peuple lébou autour d’un projet salutaire : sauver Dakar des appétits politiciens.

Sur ce plan justement, la tache des villes ruant dans les brancards pourrait s’agrandir. On l’aura néanmoins compris : seule la capitale est visée dans ce projet qui manque d’épaisseur, donc de consistance et de profondeur à cause de son immaturité. A moins qu’il ne s’agisse d’un ballon de sonde pour tâter le pouls de l’opinion. A quelle fin ? La ligne politique ne brille pas par sa clarté pour défendre Dakar face aux enjeux du futur : attractivité, loisirs, tourisme, viabilité économique, compétitivité sans cesser d’être une ville de promesses, ouverte, humaine, agréable, écologique.

Le gouvernement doit asseoir sa légitimité sur des réponses appropriées. Les vrais sujets qui tourmentent les Sénégalais, les Dakarois notamment, ont été mis sous le tapis. La pente est raide pour une ville qui s’essouffle. Il entre plus de monde qu’il n’en sort. La forte concentration des activités économiques et industrielles rétrécit l’espace de vie et provoque une inquiétante hypertrophie démographique.

Diamniadio devait servir de relais pour déconcentrer l’animation socioéconomique. Sa proximité avec la capitale fait peser sur sa vocation un brouillage de repères. En outre, il est à craindre un désenchantement des populations qui invitent les responsables à passer du verbe simple à l’action. « Soyez des protecteurs et non des prédateurs », lancent à la cantonade des contempteurs désabusés.

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