DANSE DES PRIORITÉS

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EDITORIAL - PAR MAMADOU NDIAYE

Front plissé, visage bouffi, Abdoulaye Diouf Sarr, face à la presse, lâche : « l’épidémie ne faiblit pas. » Autrement dit, le mal persiste et la menace se précise. L’augmentation des cas positifs au coronavirus inquiète le Ministre de la Santé. Pour autant il n’est pas abattu. Pas plus qu’il ne s’avoue vaincu. Visiblement, l’enthousiasme ne l’habite plus. Avec un peu d’exagération l’on pourrait même dire qu’il a l’esprit engourdi.

S’il ne pointe sur personne un doigt accusateur, il assène des rappels qui ont valeur d’avertissement. A l’endroit d’une frange de compatriotes très peu respectueux des règles de conduite. Inconscience, irresponsabilité, insouciance, tout y passe pour caractériser (et fustiger) les comportements observés ici ou là. Ceux-ci frisent la défiance ou l’indifférence alors que le danger plane sur nos vies. Il rôde en tout cas, puisque onze des quinze régions du pays sont désormais affectées. Bien entendu cette perspective émousse des ardeurs.

Il y a peu pourtant, la pandémie ne touchait que six zones. Très vite, celles-ci furent cernées par des mesures prophylactiques dans le but d’endiguer toute propagation susceptible de compromettre la stratégie de riposte concoctée par le Gouvernement du Sénégal. Au bout de quelques semaines, le succès était au rendez-vous. En revanche, le statu quo n’est pas loin. Car de vieilles habitudes refont surface au mépris des précautions sanitaires à prendre pour sauver des vies.

A tue-tête, les médias s’alarment de la recrudescence des actes d’indiscipline. Lesquels traduisent certes une exaspération de l’immobilisme ambiant mais ne justifient pas pour autant la désinvolture ou l’arrogance qu’affichent des Sénégalais en mal de droiture. C’est à croire qu’ils sont ingouvernables. Les images du premier soir du couvre-feu restent vivaces dans les mémoires. De même que les attroupements spontanés dans les rues de la Médina étonnent par leur caractère répétitif. Le grand prestige des forces de défenses et de sécurité a été écorné au cours de ces débordements de rues.

Passé l’étonnement, la raison doit reprendre ses droits sinon force reste à la loi. En clair, l’occasion est bonne de remettre les choses à l’endroit sous peine de voir se multiplier les incidents ou de subir le harcèlement de quelques activistes aux aguets. Il est vrai que la pandémie s’aggrave. La barre des mille cas positifs est franchie. En revanche, si les populations retrouvent leurs réflexes de survie, il devient plus aisé pour les soignants de maîtriser les flux de malades dont le pic, tant redouté mais attendu, ne se produit pas encore.

Dans une précédente édition, nous n’avions pas manqué d’alerter sur l’épuisement des équipes médicales, les mêmes qui, depuis bientôt six mois, travaillent jour et nuit sans repos, sans répit. Au regard de leur rythme de fonctionnement, elles méritent reconnaissance de la nation pour les prouesses qu’elles réalisent au prix d’efforts presque surhumains.

La crispation du ministre contraste avec la sérénité qui se dégage du visage du célèbre infectiologue Professeur Moussa Seydi qui ne récuse pas la médecine traditionnelle. Des tests de validité doivent lui être appliqués. Il préfère plutôt que des essais cliniques randomisés précèdent toute prescription d’ordre médical.

Le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Fann, Pr Seydi en l’occurrence, reste toutefois attentif aux conclusions imminentes du Comité scientifique piloté par la Direction de la Pharmacie nationale d’approvisionnement. Dans le doute, il s’abstient. Même s’il suit de très près les péripéties de l’artémisia, plante venue de Madagascar et objet de toutes les curiosités en ce moment. En attendant les convoitises…

Elle est déjà introduite au Sénégal pour une analyse et des examens de ses propriétés. A son tour, la Guinée-Bissau a affrété un cargo pour ramener de la Grande Ile « l’arbuste de tous les espoirs » que la Cedeao compte diffuser à une vaste échelle du fait des vertus qui lui sont prêtées en plus de son stimulant digestif reconnu. La rigueur du protocole sénégalais atténue quelque peu l’enthousiasme que suscite cette plante de l’océan indien qui peine à s’acclimater dans le Sahel.

Par ce biais, l’Afrique est-elle en train de se ressouder ? Plus forts, unis que séparés, les pays africains se sont aperçus de leur affligeante vulnérabilité parce que dépendants de l’extérieur pour se prémunir contre le covid-19. Par simple mimétisme, de nombreux Etats africains avaient soumis leurs populations à la diète alimentaire en les confinant pour réduire au maximum les contacts.

Les Etats-Unis et la Chine font la course en tête pour la production d’un antiviral à l’efficacité reconnue. Entre les deux, l’Europe tente de se frayer un chemin fut-il étroit pour exister. Bruxelles, siège la Commission, vient de lever 4 milliards d’euros à l’issue d’un appel de fond qui lui permettront de financer la recherche. The Lancet, revue scientifique britannique qui fait autorité dans le monde, arbitre ce match à trois avec d’énormes enjeux financiers en arrière-plan de cette épique bataille de leadership qui n’en est qu’à ses débuts.

La crise sanitaire a tendance à occulter d’autres priorités reléguées au second plan alors quelles ont droit de cité. Qui pour se rappeler que l’hivernage approche ? Les paysans scrutent à la fois le ciel (pluies) et l’horizon (kits alimentaires). Mais plus foncièrement, ils s’interrogent sur la déclinaison de la prochaine campagne agricole. Y aura-t-il assez de semences pour le monde rural ? En quantité et en qualité ? Certifiées ou écrémées ?

A-t-on idées des superficies à emblaver pour la prochaine saison hivernale ? Seront-ils suffisamment dotés en intrants agricoles ? L’Etat va-t-il consentir de réels efforts pour réduire la faune des intermédiaires ? Ces derniers, perçus comme des « vautours » interfèrent dans les politiques agricoles au point de les rendre illisibles. La grande opacité qui entoure les options agricoles du gouvernement empêche de cerner avec justesse les progrès accomplis. A tous les coups, « ils gagnent et ils gagnent », me confie, amer, un acteur de premier ordre du monde rural qui reprend à son compte une formule peu glorieuse.

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