DÉSORDRES, DISSONANCES...

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Jamais le Sénégal ne s’était présenté en ordre dispersé dans les instances internationales. En se donnant l’autre semaine en spectacle par des voix discordantes sur une scène onusienne de Genève, de hauts fonctionnaires ont terni l’image du pays qui jouit pourtant d’une réputation bien établie fondée justement sur la compétence et le savoir faire de ses fils. Ce capital humain –pour être in- a, pendant longtemps, constitué la qualité résiduelle ayant cimenté l’imaginaire sénégalais. Patatras… !

Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cette dissonance ? Les hiérarchies respectives étaient-elles tenues informées de l’évolution du dossier ? Que devient l’aiguillon de la discipline, si vanté dans l’administration ? Comment mener l’enquête pour situer les responsabilités ? Rude semaine pour tous assurément ! Davantage encore pour l’équipée dépêchée dans la ville suisse, centre mondial de la diplomatie. D’ailleurs, le couperet vient de tomber. Empressement ? Voire.

La sanction prise ne clôt pas pour autant l’incident. Au contraire. Contre toute attente, elle révèle même au grand jour une béance, donc plus qu’une cacophonie, un dysfonctionnement caractérisé d’une machine longtemps appréciée pour ses prouesses et son efficacité. Douloureux pour beaucoup, libérateur pour certains, il souligne à grands traits l’écart avec l’orthodoxie diplomatique dont les fondamentaux sont restés inamovibles des décennies durant : preuve de leur résilience au temps qui s’écoule.

Certains, sans doute des puristes du bel âge, seront choqués des tournures prises ces derniers temps. Ils perçoivent une éraflure au rayonnement et à la réputation d’une diplomatie respectée pour sa grandeur. Nos diplomates savaient évoluer dans un environnement de contraintes sans toutefois perdre leur âme. Il leur arrivait même de compenser le manque de moyens par une créativité stupéfiante pour se sortir de situations désespérantes, parvenant même chaque fois à retrouver de l’enthousiasme.

Outre la dignité et le rang, leurs activités de représentation intègrent la discrétion, la réserve, la loyauté, la mesure et l’effacement pour ne privilégier que « la remontée à la hiérarchie des informations glanées sur le terrain. » Ceux qui avaient embrassé la carrière s’étaient pris de passion pour le métier. Pour eux, le chemin fut long, sinueux et épineux. L’expérience acquise leur conférait une respectabilité et une notoriété, deux qualités qui étaient confortées par une reconnaissance forte et gratifiante. Une de nos plus grandes fiertés nous vient justement des « petits pas veloutés », l’autre nom de la diplomatie qui requiert entre autres, l’entregent, la compétence, le talent et une chance certaine. Les missions s’accomplissaient avec l’angoisse permanente d’échouer, disent les anciens de la Chancellerie.

Oublie-t-on que le Président de la République est la clé de voûte des institutions ? Est-il besoin de rappeler que la diplomatie relève du domaine réservé du Chef de l’Etat ? Ne perdons pas de vue non plus que les Ministres sont des plénipotentiaires, principalement ceux en charge des départements de souveraineté. Ils doivent lire sur les lèvres du Président ses intentions profondes. Devant le Président Senghor, fondateur de la nation sénégalaise, ses plénipotentiaires retenaient leur respiration dès lors qu’il levait le sourcil.

« Ne dites de mal de notre époque, elle n’est pas pire qu’une autre », disait Beckett, le dramaturge irlandais. L’époque aime les polémiques surtout chez nous « où les Sénégalais peuvent s’abstenir de manger mais ne peuvent se retenir de parler ». Des invectives supplantent les débats. Des échanges permanents, oiseux et insipides rythment le quotidien. Faiblesse des analyses et absences de propositions appauvrissent le débat démocratique déserté par les acteurs authentiques et légitimes.

Derrière l’apparente simplicité de l’incident se cache une grosse équation relevant d’un déficit de coordination ministérielle sur des sujets sensibles tels que les Droits de l’Homme. Sans doute est-il tôt pour y voir des manœuvres d’appareil alors que l’image du Sénégal, sa parole et son statut sont en jeu sur l’international. Or, les relations internationales occasionnent des revirements, des concessions voire des adaptations en fonction des circonstances et de la conjoncture. Notre délégation à Genève avait-elle pris en compte ces facteurs pour parler d’une voix au nom du Sénégal ?

Le rapport lu devant le Conseil des Nations Unies sur les Droits de l’Homme a-t-il été approuvé par les plus hautes autorités publiques ? Par sa verdeur et les détails qu’il charrie l’incident suscite certes une indignation mais gardons-nous de croire que ces impairs sont le lot quotidien du gouvernement. Tout le monde doit se ressaisir. A commencer par le Président Macky Sall qui doit tirer un enseignement de ce cafouillage de repères pour rétablir la cohésion gouvernementale. Même retranché au Palais, il n’en continue pas moins de suivre de près (et de loin) l’évolution de la situation. Il a raison d’adopter cette posture pour ne pas abîmer son image. Dans ce magma d’improvisation, le président prend de la hauteur. Par précaution, il ne réagit pas à chaud. Il s’emmure même dans un épais silence. Il pointe du doigt la bureaucratie et les immobilismes. Certaines sorties, pas mieux maîtrisées, laissent apparaitre des incohérences appauvrissantes.

Mal rédigé, le communiqué lu par les Affaires étrangères pour disculper le gouvernement à qui l’on a imputé l’engagement de réparer des préjudicies, laisse deviner une crispation frisant l’amateurisme. Le déni est contredit par la vidéo dont la diffusion virale a ôté tout crédit à l’argument officiel servi. Cette imprudence dénote le déphasage des autorité vis-à-vis d’Internet, « la toile vertigineuse ». En vérité, dans le flot des flux continus, Internet promeut et foudroie à la fois. Les deux hauts fonctionnaires du Secrétariat d’Etat aux Droits de l’Homme l’ont appris à leur dépens.

Certains traits de caractères s’accentuent parfois avec l’âge, mais la diplomatie sénégalaise, à l’image du vin, doit se bonifier et s’ouvrir aux innovations et à une lecture contemporaine des dynamiques en cours.

Entre les Affaires Etrangères et le ministère de la Justice, ce n’est sûrement pas la « Bibliothèque rose » ! De part et d’autres, s’élèvent des voix, pas encore audibles, qui réclament cependant des évolutions fonctionnelles. Des appels du pied adressés aux hiérarchies respectives réclament plus d’horizontalité, et davantage d’écoute pour rendre effective la participation des échelons intermédiaires.

En d’autres termes : convaincre plus qu’imposer, fédérer un collectif tout en respectant les individualités qui émergent. Pour un printemps diplomatique permanent loin du vacarme et des fureurs fugaces.

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