DJIBIDIONNE, LES FEMMES TRACENT LE CHEMIN DE LA RENAISSANCE

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DÉVELOPPEMENT LOCAL

Ravagé par le conflit casamançais, Djibidionne, situé dans le département de Bignona, se refait. À l’initiative des femmes, le village panse ses plaies, répare et se reconstruit.

Le paysage est d’une beauté séduisante et captivante. Il envoûte et conquiert le cœur de tout amoureux de la nature. Ici, on respire à pleins poumons.
Une brise d’une fraîcheur indescriptible caresse le visage le matin. Le soleil se lève lentement à l’horizon, comme un projecteur qui illumine une scène au ras du sol, faisant d’un seul coup exister un décor magique.

Mais, de près, très près, un autre visage apparait. Derrière ce mirage paradisiaque, se cache les balafres du conflit casamançais. Le village de Djibidionne a souffert de la crise. Les séquelles des échanges de tirs entre les rebelles du MFDC et l’armée sénégalaise sont toujours visibles.
Les maisons, constituées de cases à toits de chaume, sont accessibles aux quatre points cardinaux. La commune n’a ni eau ni électricité. Le pont, qui rendait le village accessible, est devenu impraticable. Il fait face au cantonnement des militaires, qui, armés, veillent au grain.

Djibidionne, un trou perdu

Située dans l’arrondissement de Sindian, Djibidionne est passé commune avec l’Acte III de la décentralisation. La localité était un trou perdu, triste à crever. Le conflit l’avait fortement chahuté, ce qui a contraint les rescapés à l’exode en Gambie. Ce, pour échapper aux balles des rebelles qui tiraient sur tout ce qu’ils croisaient sur leur chemin. Le coin était presque rayé de la carte du Sénégal.
« Djibidionne est un ancien village des colons, raconte Jean Louis Bassène, chef de village depuis 2012. On avait beaucoup de commerçants, ici. Les chalands venaient de Ziguinchor pour transporter l’arachide que les paysans cultivaient. Djibidionne était un comptoir commercial. On en tirait profit. Hélas, à cause de la guerre, les gens ont fui. Toute cette forêt que vous voyez était constituée de maisons. Mais, les gens ont fui vers la Gambie à cause de la guerre. On essaye de les faire revenir parce que la vie reprend petit à petit. »

Flux et reflux : Bassène se souvient les affres du conflit : « C’était douloureux. J’étais à Dakar à l’époque mais mes parents m’ont raconté qu’ils entendaient les crépitements des balles des combattants. Ils n’ont pas quitté parce qu’ils ne savaient pas où aller. »

Une seconde vie

Djibidionne avait perdu son âme jusqu’au jour où les femmes ont décidé de lui donner un nouveau souffle de vie. C’était en 2010. Les mères de familles, meurtries par cette crise qui décimait leurs progénitures, de génération en génération, se sont réunies pour prendre la décision de participer à la résolution de la paix. Une des initiatrices de la « révolution », Fatou Badji rejoue le film : « Nous avons commencé à aller dans le bois sacré pour prier pour la paix. Ensuite, nous avons initié des rencontres avec les sages et les jeunes pour leur dire que nous en avions assez de voir cette crise perdurer. »

La voix des femmes a porté. Elles ont réussi là où les gouvernants, tous des hommes ont échoué, jubile le chef du village. Les affrontements ont baissé d’un cran dans cette zone. En plus, les militaires n’y font plus de ratissage. « Les femmes étaient déterminées à faire revenir la paix dans ce village. Parfois, elles se rassemblaient pour crier ‘vive la paix, vive la paix ! Leur cri a été entendu par les rebelles et les militaires. »

Étudiant en première année de droit à l’université Assane Seck de Ziguinchor, Moustapha Dianka confirme. A l’en croire, s’il n’a pas pris les armes pour combattre du côté des rebelles, c’est grâce à sa mère qui ne cessait de le sermonner en lui répétant qu’il représentait son seul espoir d’arrêter de tirer, un jour, le diable par la queue. Et, à l’instar de Moustapha, ils ont été nombreux les jeunes qui ont été sensibles aux prêches des femmes de Djibidionne.

« Si beaucoup de jeunes n’ont pas pris les armes, c’est en partie grâces aux femmes qui se sont obstinément engagées à sensibiliser les jeunes, martèle l’étudiant en droit. Elles nous racontaient leur désarroi et les jeunes en étaient affectés. Grâce à elles, la paix est maintenant revenue. La commune n’est plus dans la zone rouge. Vous pouvez aller jusqu’à la frontière sans être accompagné et vous serez en sécurité. Mais, les femmes ont beaucoup contribué pour le retour de la paix dans notre commune. Les hommes ont écouté les femmes ».

Libéré de son passé chargé, Djibidionne respire. Ses habitants, qui avaient fui, commencent à rentrer au bercail. Sur les 59 villages que compte la collectivité territoriale, 45 sont déjà repeuplés. Seuls 14 villages attendent leurs occupants qui résident toujours en Gambie. Ces derniers sont dans les dispositions de revenir mais, ayant tout perdu, ils demandent un accompagnement. « Les négociations sont en cours et, elles sont prometteuses », rassure Sikily Bouya Diédhiou, secrétaire de cette municipalité.

La reconstruction du tissu économique par les femmes

Conscientes que le retour de la paix à Djibidionne est juste une bataille remportée, les femmes de la localité ont ouvert un nouveau front : la reconstruction du tissu économique, en lambeaux à cause du conflit. Gage d’une paix durable. Dans cette dynamique, elles ont décidé de tourner le dos à l’informel. Elles se sont constituées en groupement féminin, légalement reconnu.

« La fédération des femmes de Djibidionne compte près de 300 membres, réparties dans les différents groupements. Et, nous avons fait une planification avec une cotisation de 25 000 francs Cfa par groupement », a expliqué Marième Coly.

Ces cotisations leur permettent d’être autonomes financièrement. Toute femme membre de la fédération peut bénéficier d’un crédit pour démarrer une activité. Un prêt à taux zéro. Ainsi, avec l’argent des cotisations, elles n’attendent pas l’aide extérieure pour entreprendre.

D’après Marième Coly, présidente de la fédération des femmes de Djibidionne, ses camarades ont noué leurs pagnes pour sortir leur localité du gouffre de la pauvreté dans lequel elle était engloutie. Elles touchent à toutes les activités génératrices de revenus. Ayant accès aux terres, elles cultivent l’oignon, le gombo, l’aubergine, le piment qu’elles revendent dans les grandes agglomérations telles que Bignona ou Ziguinchor.

Un bémol : les conditions de travail sont rudimentaires, pénibles. « Les femmes vont à 8 heures aux champs et retournent chez elles vers 13 heures pour préparer le déjeûner. Nous utilisons l’arrosage manuel, nous n’avons pas de matériel pour alléger le travail », regrette Soukarou Keita, une résidante.
Autre équation : l’écoulement des produits de la récolte. « Les femmes n’ont pas suffisamment de moyens pour amener leurs récoltes jusqu’à Bignona, renseigne Fatou Djiba conseillère municipale. La plus grande difficulté, c’est qu’après la récolte, elles n’ont pas souvent de voitures pour acheminer leurs produits à Bignona. On interdit aux véhicules d’entrer dans notre commune ».
Avant, les femmes de Djibidionne ne s’intéressaient pas à la gestion de la cité. Elles exerçaient leur rôle de femmes au foyer. Par conséquent, elles n’étaient pas dans les instances de décisions. Tous les postes étaient occupés par les hommes. Elles se mobilisaient à l’arrière-plan, silencieuses. Leur fonction se limitait à nourrir le folklore dans les partis politiques.


Une femme maire

Les lignes commencent à bouger. Un changement de paradigme s’opère, de jour en jour. C’est l’éveil des consciences chez les femmes qui, depuis quelques années, imposent et dictent leur leadership. Cela a d’ailleurs porté ses fruits d’autant que Djibidionne a, lors des dernières élections locales, eu une femme comme deuxième adjointe au maire. Un fait inédit. Elle s’appelle Maimouna Badji.

Maï, comme l’appellent les intimes, n’est pas une politique pur lait. Si elle est arrivée à occuper ce poste, c’est par désir de servir sa cité. Elle a atteint son objectif grâce à son courage et à sa détermination. « J’ai commencé à faire de la politique en 2014 pour participer au développement de ma commune, raconte-t-elle. Je faisais partie des jeunes femmes qui assistaient aux réunions et j’avais constaté que les hommes occupaient les postes stratégiques et décidaient pour nous. Je participais aux réunions politiques avec d’autres femmes plus âgées que moi. Mais, ces dernières ne prenaient pas la parole. Elles entérinaient toutes les décisions prises par les hommes, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Je me suis imposée en me rebellant contre ce système. La donne commence à changer. On va continuer à travailler et à nous battre pour diriger la mairie ».

Première femme maire

A Djibidionne, la parité est bien malmenée. Elle y est partiellement appliquée. Même si sur les 40 conseillers les 20 sont des dames, et que celles-ci sont plus assidues que leurs collègues hommes aux réunions municipales, seules quatre dames occupent des postes stratégiques. Il s’agit de la présidente de la commission de l’éducation, de la présidente de la commission de la santé et celle de la commission environnementale.

Si les femmes de Djibidionne ont décidé de prendre leur destin en main, c’est parce qu’elles ont reçu des formations qui leur ont permis de s’imposer pour faire porter leurs voix dans les instances de décision.

Aissatou Diallo est chargée de projet au Comité Régional de Solidarité des Femmes pour la Paix en Casamance. A l’en croire, auparavant les femmes de Djibidionne ne savaient pas comment s’y prendre pour affirmer leur leadership. Mais, grâce aux formations et sessions de renforcement des capacités qu’elles ont reçues, elles s’imposent partout. Sans complexe.

« Elles ne font plus que lever la main. Elles contribuent aux débats, jubile Aïssatou Diallo. Il y a des améliorations qui sont en train d’être faites. Leur discours a changé. Quand elles prennent la parole, elles accentuent leur intervention surtout sur les préoccupations de leurs populations. Ce n’est plus des discours de salutations, de remerciements ou de mobilisations mais, plus des actions, des plaidoyers qu’elles font ».

À l’ère du crédit revolving

La chargée de projet informe que les femmes de Djibidionne reçoivent des formations dans divers domaines : dynamique organisationnelle, entrepreneuriat, comptabilité, notamment.
Après toutes ces formations, il y a un fonds qui est mis à leur disposition pour qu’elles développent ce qu’on appelle « le crédit revolving ». C’est un système qui leur permet de se prêter de l’argent entre elles, de ne plus recourir aux institutions de micro-crédit qui appliquent des taux prohibitifs. Ce sont des activités importantes qui peuvent contribuer à l’autonomisation des femmes de Djibidionne.

Abondant dans le même sens, le coordonnateur du Forum civil à Bignona, Abdoulaye Diallo, indique que la participation des femmes dans la gouvernance locale s’explique par les multiples formations reçues par ces dernières. Elles sont sensibilisées sur ce que doit être leur rôle, leur devoir. Ce qu’elles doivent faire en tant que citoyennes. D’après Diallo grâce à ces formations, on voit une réelle mobilisation des femmes pour un développement de leur commune. Elles refusent maintenant de jouer le rôle de mobilisatrices et veulent occuper les devants dans les futures élections au niveau local.

« Ce n’est pas évident pour une commune comme Djibidionne qui a été fortement émoussée par le conflit casamançais de voir aujourd’hui les femmes revenir en force et travailler à se mettre au-devant de la scène pour tirer cette commune de cette situation de précarité dans laquelle elle était et pour la hisser vers le développement local », fait remarquer le coordonnateur du Forum civil local.

Ce dernier invite l’Etat à se tourner vers la commune de Djibidionne pour aider et accompagner les populations surtout les femmes qui, malgré les blessures du passé, se sont engagées à propulser leur localité.
Le nouveau défi des femmes de Djibidionne, c’est la lutte contre la dégradation environnementale, pour la préservation du massif forestier dont dame nature les a dotées. Avec elles, l’espoir renait à Djibidionne.

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