DOUDOU YAYE KATY, UNE VIE DE CHAT

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RETOUR SUR LA VIE DU CHANTEUR DÉCÉDÉ

La lutte perd une de ses voix avec la disparition de Doudou Yaye Katy, décédé hier vendredi, 13 décembre, à l’âge de 65 ans, sevrant les amateurs friands de ses envolées dans l’enceinte de l’arène, dont lui seul avait le secret. Du récit qu’il a fait de sa vie, dans un entretien qu’il avait accordé au journal Le Populaire (actuel Vox populi), on retient de lui un homme multidimensionnel. Son existence, qui n’a pas été un long fleuve tranquille, a été tumultueuse, chargée d’anecdotes et de détails croustillants dont ses déboires avec la justice. De son nom l’état civil, Alioune Badara Mbaye a vécu richement. Comme un chat, il a eu plusieurs vies. Parcours.


Qui est vraiment Doudou Seck ?

« Je m’appelle Alioune Badara Mbaye dit Doudou Seck né le 4 octobre 1954 à Dakar, fils de Ndèye Katy Seck et d’Ibrahima Mbaye. J’ai fait mes études primaires à l’école Bassam-Goumba de Grand-Dakar du Ci (cours d’initiation) au Cp (cours préparatoire), avant que l’on me confie à mon oncle El Hadji Charles Seck à Ténéfoul. J’y étais de 1961 à 1963 avant de rejoindre mon père à Ziguinchor, jusqu’en 1967. Après, je suis revenu sur mes premiers pas à Bassam-Goumba. Par la suite, nous avions été transférés à l’école de la Rue 10 et je fais partie de cette première promotion qui a été transférée dans cet établissement scolaire. À l’époque, après chaque fin d’année scolaire, le défunt président Léopold Sédar Senghor conviait les meilleurs élèves à la Résidence de Médine, familièrement appelée « Keur Mamadou Dia » où il y avait deux lions. Les vernaculaires ou cancres ne s’y rendaient jamais, c’étaient les meilleurs élèves qui y étaient invités. C’est à cette époque que j’ai commencé à chanter. »
Poursuivant, il ajoutait : « J’ai continué mes études. Mais, c’est El Hadj Mada Seck qui m’a tendu la perche la première fois. Il m’a fait chanter la tomate « Arigoni » qui faisait la promotion de son produit aux arènes Manga Diouf à la Place Thiéma de Kaolack. Il y avait tous les grands chanteurs : Samba Diabaré Samb, Abdoulaye Nar Samb, Aly Batta Mboup, Mor Dior Seck, Amadou Ndiaye Samb, Adja Mbana Diop, Yandé Codou Sène, Fatou Socé, Anta Dieng, Seybassi Dieng et Sacou Dieng. À cette époque, les grands tambours-majors étaient Allé Guèye Seck, Papa Massaër Mbaye, Yeumb Goor et Abdallah à Kaolack. Je me rappelle aussi Yaye Marie Fall, Diama Diop de Dagana, Diabou Seck, Ndèye Faly Dieng, Yaye Coumba Fall Léonie. Lorsque nous avons pris le train, nous étions logés à Kaolack. Et moi, au départ, j’étais parti pour jouer de la batterie avec Thio Mbaye, mais pas pour chanter. Mais, comme durant le trajet, je chantonnais dans le train Dakar-Kaolack, le vieux Mada Seck qui m’avait observé me nota sur une feuille toutes les composantes de la Société de Tomate Arigoni. Lorsque j’ai chanté, le grand boss de la société qui était un Blanc a dit qu’il n’était plus question que les ténors chantent. En ces temps-là, Amadou Cissé Dia était le président de l’Assemblée régionale de Kaolack dont le siège abrite aujourd’hui le Tribunal de Kaolack. C’est ainsi que j’ai gagné le prix. De retour à Dakar, Alioune Camara qui était le président du Consortium me convoqua pour que je me présente avec mes parents. Je suis parti rapporter la nouvelle à ma grand-mère Fatou Mbaye, qui m’a éduquée. Mais, elle pensait que je racontais des balivernes et elle m’a même rabroué. Je suis reparti chez Alioune Camara pour lui donner la version de ma grand-mère, ce dernier me demanda de convaincre ma grand-mère à venir. Comme j’en avais marre, je suis parti le dire à Mame Less Thioune qui est venu récupérer le prix qui était accompagné d’une forte somme d’argent. »


Sa première rencontre avec Ndiaga Mbaye

« En 1968 et je me rappelle, El Hadj Mada avait fait son émission, à la Rts, Pencum Sénégal, au Camp Dial Diop, en compagnie de Doudou Diop Goumba et Adama Diakhaté Yéri. Aussitôt, les soldats nous ont fait savoir qu’il y avait un grand chanteur dans l’armée. Et c’était Ndiaga Mbaye. El Hadj Mada Seck l’a aussitôt interpellé pour qu’il vienne faire un duo avec moi. Car à l’époque, j’avais une petite expérience pour avoir sillonné de nombreuses localités du Sénégal. Habib Thiam et sa soeur Rose Thiam ont été les premiers à m’emmener à Dagana où j’ai dormi sur le lit de Yaye Mbaye, la mère d’Adja Mbana. C’était une parenthèse, avant de revenir sur ma première rencontre avec Ndiaga Mbaye. Lorsque ce dernier est venu me faire les choeurs, j’ai chanté « Socé Demba Madjiguéne Thiéyacine Demba Mar Ngalbou Massamba Ndiaye », une chanson qui était destinée à Ndèye Mbaye Djinma-Djinma. En 1969, je me suis encore retrouvé avec Ndiaga Mbaye. C’est Ousseynou Clédor Diagne et Modou Diop Clarisse qui m’avaient engagé à Mbacké pour que j’anime une soirée en compagnie de Penda Madame, Birame Ndiaye et Mangoné Ndiaye, accompagnés de Bathie Ndiaye Taïba et Bara Mbaye Massar. Lorsque la voiture est venue me prendre chez Doudou Ndiaye Rose, on a fait un détour à la Rts où j’ai retrouvé Ndiaga Mbaye en train d’enregistrer. Je l’ai accompagné dans plusieurs morceaux avant de reprendre la route. Par la suite, j’ai fait du chemin avant de faire la connaissance de Thione Seck, lors de la nuit du Jaraaf qui coïncidait avec la fusion du Foyer et des Espoirs de Dakar, au stade fédéral devenu Iba Mar Diop. »

Un parcours avec Thione Seck

« Lorsque j’ai chanté avec Thione cette nuit, j’ai amassé beaucoup d’argent que j’ai distribué à Samba Diabaré Samb, Samba Diop Lélé, Mor Dior Seck et autres. (…) Je me rappelle, cette nuit, j’avais chanté Ndèye Diop Bercy et Ndèye Diop Sanou, en présence de Yaye Arame Diène, Kadio Demé, Ndew Niang, Seynabou Guèye Ndatté, Siga Diakhaté, Siga Sèye Coulibaly, Madeleine Ngom, Mame Yacine Diagne. Mais je me rappelle la première altercation que j’ai eue avec Thione, c’était aux arènes sénégalaises. Ces temps-là, les aveugles Doudou Diop Ousmane Sow Ndaraw pratiquaient la lutte et jouaient aussi au football. Quand ils luttaient, ils tapaient des mains pour se situer et lorsqu’ils jouaient au foot, ils attachaient une cloche au ballon. »

« Quand j’ai commencé à boire de l’alcool »

« Oui j’étais au Théâtre national Daniel Sorano et je faisais partie des meilleurs chanteurs. Mais subitement, j’ai abandonné mon poste à Sorano et je ne voulais même plus y mettre les pieds et c’était aussi valable à la radio nationale. Je commençais à prendre de l’alcool, à avoir de mauvaises fréquentations. Et c’est comme si l’on m’avait jeté un sort. Mais, comme le Bon Dieu ne ferme jamais les yeux… À l’époque, il y avait Laye Mboup, Ndiaye Samb et les autres. Car, je fais partie des pionniers de Sorano… Partout où je suis passé, j’y ai laissé mon empreinte. Peut-être, à l’époque, la musique n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Je suis passé par Rio Ochestra à Fass avec Blain Mbaye, Abdoulaye Mboup de Poste. Ensuite, je jouais au Miami et à Baobab. Thione, c’est moi qui l’ai introduit au Baobab Gouye Gui chez Adrien Senghor, et non Laye Mboup comme certains le croient. J’ai encadré de nombreux musiciens, comme Thione, Mor Dior Seck, Papa Djiby Bâ, Doudou Sow, Mbissane, Ass Seck de Kaolack, l’oncle de Papa Ndiaye Thiopet qui était un batteur. Youssou Ndour l’a confirmé lors du drapeau Bercy… C’est dommage qu’il soit parti, mais un garçon comme Ndongo Lô était très reconnaissant et il aidait beaucoup de personnes. Je vais vous faire une confidence. Ces cahiers que vous apercevez là sont des chansons que j’écris pour les musiciens. De grandes stars passent souvent pour prendre des cours, mais par respect pour ce qu’elles font, je préfère ne pas dévoiler les noms. Je ne suis pas un chanteur, je suis un parolier comme Thione qui parle des préoccupations de la société. (…) J’ai appris et terminé le Coran. Je lis aussi la Bible que m’avait offerte feu Abbé Diamacoune Senghor, en prison, en 1984, et d’autres choses, en présence d’Ankiline Diabone, Siaka, Nkrumah Sané, Victor et autres. C’est Serigne Dia de Taïba Grand-Dakar qui m’a transmis les versets et sourates du Coran. On étudiait à la mosquée et j’ai terminé le Coran une fois avant de partir. Ma préférence dans ce monde, c’est le prophète Mohamed (Psl). »

« Je suis un grand offenseur, mais je sais comment demander grâce au bon Dieu »

« (…) Entre Dieu et moi, personne ne peut interférer. Je n’ai qu’un seul marabout, c’est ma mère et personne d’autre, bien qu’elle ne soit plus de ce monde. » Parmi les références pour sa famille, « il y a la famille d’El Hadj Malick, de Serigne Touba et Cheikhal Islam. Je veux éduquer mes enfants, selon les recommandations de l’Islam », confiait-il.

Une chose est sûre, en croyant, il s’en remet à Dieu sur les flops que sa carrière a connus. « C’est la volonté divine et le monde évolue. Je te donne un exemple, Balla Gaye 2, ce qu’il a eu aujourd’hui dans la lutte, son père qui a été meilleur que lui ne l’a pas eu. Donc vous voyez la vie de l’individu ne dépend pas seulement de lui, mais de la volonté divine. »

Son accoutrement

En grand boubou, gilet, bottes et casque Edgan, Doudou Yaye Katy ne passait pas inaperçu. Ses explications : « Je l’ai copié du grand Serigne de Dakar, Doudou Moussé, le père d’Abdoulaye Diop Makhtar qui était un grand sapeur. Et c’était très beau à voir, surtout aux environs de 17 heures où il avait l’habitude de se promener sur le balcon de sa maison. »
Protégé du président Léopold Sédar Senghor ?

« Exact ! À l’époque je faisais tout ce que bon me semblait, en plus je pesais plus de 100 kilogrammes. Le président Senghor m’adorait et il a été le premier à me donner le nom de l’enfant à la voix d’or. Le président Senghor avait trois artistes au Sénégal, Moi, Ibou Diouf, dessinateur et Mbaye Diop, peintre. Nous étions les trois protégés de la République et la première Dame nous aimait tellement. Je vais vous faire une révélation. Il arrivait que le président Senghor me prenne nuitamment aux alentours de la Cathédrale avec sa 2CV afin qu’on se rende chez sa soeur, à Thiès, où il avait l’habitude de faire ses bains. Et cela à plusieurs reprises. »

Ses 2290 jours d’incarcération à Rebeuss

« La faute au jeune frère de mon ex-épouse. C’était le 23 avril 1989, coïncidant avec les événements de la Mauritanie. Il était venu chez moi et nous a trouvé endormis, ma femme et moi. Il était en train de déconner et j’ai dit à mon ex-femme Ndickou que j’allais dormir chez l’inspecteur Abdoul Aziz Thioune Lam qui avait un débit de boissons. Nous sommes par la suite restés, Ameth et moi, en train de consommer jusqu’à midi ou treize heures. Nous avions alors entendu des lacrymogènes et renseignements pris, on nous a informés qu’il y avait un conflit entre le Sénégal et la Mauritanie. C’est par la suite qu’Ameth est parti avec des gosses pour casser certaines boutiques. Il a été tabassé par des Guinéens. Quand on m’en a informé, j’ai rappliqué dare-dare pour essayer de régler l’affaire. Et sur le coup, un Guinéen « Soussou » m’a assommé avec une grosse pierre. À sa suite, il y a une bagarre générale et Ameth a poignardé le gars à la cuisse. Et l’on nous a par la suite tous acheminés à l’hôpital Le Dantec.

Il y avait la grève et j’ai dit au médecin que j’allais me rendre à la clinique Hubert pour prendre des soins auprès de Soumaré. Malheureusement, il était absent. J’ai pris un taxi pour emmener à Fann Ameth qui était dans un piteux état. Pendant ce temps, le Guinéen était laissé en rade dans un lit à l’hôpital et il finira par succomber à ses blessures. À Fann, c’est Diadji Seck et Alioune Guèye qui nous ont acheminés aux urgences pour nous soigner. Trois mois plus tard, de retour d’une tournée à Diourbel, on est allé dire à la Police, que j’avais tué un individu. J’ai fait 2290 jours à la maison d’arrêt et de correction de Rebeuss. »

Un épisode qui aura raison de son mariage avec Ndickou Thioune. Plus tard, il divorcera de son autre épouse établie en Norvège. « Lorsque je suis allé la voir, elle a voulu me retenir là-bas, mais je lui ai fait savoir qu’il n’est pas question que je reste hors du Sénégal où j’ai laissé ma petite famille et je tiens à leur éducation. On s’appelle mutuellement et un de mes fils porte le nom de Mohamed Sadiya qui est le nom de ma femme qui vit en Norvège. »


Son attachement à Fass

Malgré « son recul » à l’époque, car n’étant « plus question pour lui de chanter pour le bon plaisir d’un promoteur », le griot a marqué de sa présence le jubilé de Tapha Guèye. « Je crois en mes capacités et à mes compétences. La lutte est en train de dévier à cause des play-back, « Taasu » et « Taatu-Laobé ». Ces choses banales sont en train de dénaturer ce sport. Il m’arrivait souvent d’accompagner Mbaye Guèye et si je voyais qu’il n’a aucune chance de gagner le combat, je créais une histoire ou je provoquais le corps arbitral pour que le combat se termine en queue-de-poisson. A l’époque, il y avait le colonel Mbaye Guèye du Gmi et l’on me libérait dès l’arrivée au Camp Mangin ou même bien avant », narrait-il.

« J’ai vécu en prison avec Abdoulaye Wade »

« Wade est mon père. Nous avons été ensemble en prison et il s’est battu pour être élu démocratiquement et c’est mon père, je lui dois beaucoup de respect. Samuel Sarr, c’est un ami. Mais je veux aussi féliciter Idrissa Seck qui a fait de Thiès une vitrine. Et si tous avaient pensé bâtir chacun sa région, le pays se serait développé le plus rapidement possible. Les nouveaux responsables ne pensent qu’à détourner l’argent public pour construire des maisons aux Almadies ou à Nord Ford. Ces gens doivent être audités et il est du devoir de la justice de savoir la provenance de leur richesse rapide. »
« J’ai 65 ans et j’ai 45 gosses », selon une de ses dernières révélations
Depuis hier, les témoignages sont unanimes sur le fait que l’homme a tout donné à la lutte. Des amateurs saluent son sens du partage. Car disent-ils le défunt a facilité l’éclosion de nouveaux talents dans l’enceinte de l’arène.
Sa veuve, Sokhna Adji Sow, peine à sécher ses larmes. Son époux repose désormais au cimetière musulman de Yoff.

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