DR OUSMANE GUEYE : « NUL N’EST INDISPENSABLE... IL EST IMPORTANT QUE LES GENS BOUGENT »

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ENTRETIEN AVEC L’EX DIRECTEUR DU SNEIPS

L’ex-Directeur du Service National de l’Éducation et de l’Information pour la Santé (SNEIPS) nommé Directeur de l’hôpital de Pikine brise le silence. Dans cet entretien accordé à Emedia.sn, Dr Ousmane Gueye commente les dernières mesures restrictives prises ce week-end par le gouvernement pour stopper la propagation du variant Delta dit indien, les critiques contre les tournées économiques du chef de l’État, Macky Sall, qui auraient facilité l’installation de la 3e vague et la gestion de la communication autour de la pandémie, par le Ministère de la Santé, qui a fait face à des départs d’icônes au coeur du dispositif de riposte. Entretien !


Le variant Delta fait des ravages au Sénégal. Êtes-vous surpris par cette situation ?

"Depuis l’avènement de ce variant, nous avons remarqué une augmentation du nombre de cas. Qui dit augmentation du nombre de cas, voit une augmentation des cas graves et donc, une augmentation de la létalité. C’est-à-dire que le nombre de décès a augmenté. Ceci est effectivement un constat qui est là, réel. Maintenant est-ce une surprise ou pas ? Je dirai que ce n’est pas une surprise. Cependant, il faudrait savoir qu’au niveau du Comité national de gestion des épidémies (CNGE), les gens ont toujours tiré la sonnette d’alarme pour dire attention : il peut y avoir une troisième vague. Donc, il faudrait continuer à observer les gestes barrières. Il faudrait également continuer à éviter les rassemblements, et aller se faire vacciner. Mais malheureusement, vous avez constaté qu’il y a eu un relâchement et un non-respect des gestes barrières, depuis la deuxième vague, de toute la population. Ce qui, quelque part, a occasionné cette flambée des cas et une augmentation du nombre de décès."

La police est chargée de faire respecter les gestes barrières. Mais est-ce suffisant pour endiguer la propagation ?

"Je crois que c’est un pas. Un excellent pas même, je dirai. Parce que, quelque part, il faut qu’il y ait une dissuasion. Et si aujourd’hui, le ministère de l’Intérieur a jugé nécessaire, par le biais de la Direction de la police de revenir à la charge, à pousser la population à respecter le port du masque, je crois que c’est une excellente chose. Maintenant, il faudra accompagner cela par un suivi régulier mais aussi pour le respect des autres gestes barrières. C’est-à-dire le lavage des mains, l’utilisation des gels hydro alcooliques et limiter effectivement les rassemblements, les déplacements inutiles. Je crois que c’est un ensemble. Il ne s’agit pas tout simplement de rester sur le port du masque, il faudra y associer les autres gestes barrières. Ce qui nous permettra de stopper cette contamination. Et surtout, aujourd’hui, nous avons, vraiment, des doses de vaccin qui arrivent, il faudra inciter, sensibiliser la population à aller se faire vacciner. Cette vaccination comme on le sait, vraiment, nous permet de booster notre immunité, et par conséquent, peut nous éviter des cas graves. Il n’est pas dit que si on est vacciné, on ne doit pas porter de masque. Il faut porter le masque. Si on est vacciné, on peut avoir le virus mais parfois on ne fait pas de maladie, on ne fait pas de cas grave. Par conséquent, je pense que c’est une opportunité d’aller se vacciner pour protéger la population."

Devant le Jury du dimanche, l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Mary Teuw Niane, a reproché au chef de l’État, Macky Sall, d’avoir été imprudent en organisant ses tournées économiques. Etes-vous d’accord avec lui ?

"Moi, je ne rentre pas dans ce débat. Tout ce que je peux dire par rapport à une situation qui est là, c’est demander aux Sénégalais quand même de respecter les gestes barrières. Ce qui est passé est passé. Ce qui est important, aujourd’hui, la situation dans laquelle nous sommes, ce que nous sommes en train de vivre, est de prendre les mesures idoines (contre) cette flambée et stopper la contamination. Maintenant, les gens sont libres d’apprécier, chacun a sa façon de voir. Moi, je ne rentre pas dans ça."

Le président avait-il la bonne information ?

"Je ne dis pas qu’il avait la bonne information ou pas. Ce qui est sûr, c’est que nous avons toujours vu le chef de l’État avec son masque là où il était. Par conséquent, je crois qu’aujourd’hui, si vous permettez on doit vraiment dépasser ce débat et aller vraiment vers l’essentiel. Aujourd’hui, l’essentiel, c’est quoi ? C’est que les Sénégalais sachent qu’ils doivent se faire vacciner et savoir qu’il y a le variant Delta qui circule dans notre pays. Par conséquent, nous devons respecter les gestes barrières, pour stopper la contamination."

Est-ce que la communication autour de la gestion de la pandémie est efficace vis-à-vis des populations ? Certains ont reproché au ministère de la Santé une communication trop bancale, avec des chiffres balancés de façon mécanique... Ces remarques se justifient-elles ?

"En fait, il faudra apprécier la communication sous différents angles. Il ne faudrait pas l’apprécier tout simplement sous l’angle de la communication institutionnelle. Il faudra voir que le ministère de la Santé est en train de donner la bonne information au temps T mais également communiquer sur la maladie, et qu’est-ce qu’on doit faire pour éviter la maladie ? Quelles sont les bonnes attitudes, ainsi de suite. Faire une mobilisation sociale. Je crois qu’il faudra analyser ça de cette manière. Maintenant, le ministère de la Santé ne s’est pas limité tout simplement, de manière quotidienne, à donner les informations. Chaque mois, ce qu’on faisait, c’est faire la récapitulation et les spécialistes venaient pour expliquer l’épidémiologie, la cartographie de la maladie. Je pense que, quand même, on peut tout reprocher au ministère sauf la communication. Le ministère de la Santé a bien communiqué, a beaucoup communiqué et surtout du côté de la sensibilisation sociale, je pense que cela a été une très bonne chose. Aujourd’hui, quel que soit l’endroit où vous vous trouvez au Sénégal, les gens savent c’est quoi la Covid-19 et quels sont les gestes barrières. Maintenant, ce qui restait, c’est une appropriation. C’est un changement de comportements, une lutte de longue haleine. Ce n’est pas une lutte de deux jours, ni de trois jours. Donc, il faudra y travailler, maintenir cette stratégie-là, pour que les gens s’approprient maintenant des messages. Vous avez bien compris avec le ministère de la Santé que même l’élaboration des messages se faisait avec la population, ce qu’on appelait la co-construction. Je pense qu’on peut tout reprocher au ministère sauf une communication adaptée et adéquate. Nous avons fait, en fonction du contexte, une communication adaptée et adéquate."

Entre l’année dernière, au début de l’arrivée du virus au Sénégal et aujourd’hui avec cette troisième vague, la plupart des visages qui incarnaient la lutte contre la Covid-19 se sont quelque peu éloignés. Certains sont partis à l’étranger, d’autres comme vous ont quitté leurs postes. On parle même d’un vide fait autour du ministre de la Santé. Qu’est ce qui explique ces changements majeurs ?

"Je sais que nul n’est indispensable, je suis travailleur au SNEIPS, je suis capable de travailler au sein d’un hôpital. D’ailleurs, avant d’aller au SNEIPS, j’ai été Directeur d’hôpital pendant presque neuf ans. Donc, ce qui veut dire que j’ai une certaine expérience dans les hôpitaux. Aujourd’hui, il est important quand même que les gens bougent, qu’ils monnayent leur expertise ailleurs pour pouvoir régler. Parce que le problème, ce n’est pas tout simplement pas la Covid. Pikine avait besoin de souffler un tout petit peu. Monsieur le ministre a jugé nécessaire que je pourrai apporter quelque chose à Pikine et il m’a envoyé à ce niveau, et je l’ai bien accepté. Je sais effectivement que c’est une excellente chose. Pour ce qui est des autres, Dr Aloyse Waly Diouf, comme vous le savez, il avait un poste à l’OMS. Il faudrait laisser les gens faire leurs choix. Il n’est pas parti parce que le ministre voulait qu’il parte, non. Il est parti parce qu’il a eu un poste qui, aujourd’hui, est bénéfique pour lui et bénéfique pour le Sénégal. Parce que moi lorsque j’étais directeur du SNEIPS, je travaillais avec Dr Aloyse Waly Diouf qui nous a aidé à avoir des financements. Les derniers financements que le SNEIPS est en train de dérouler avec les ’’Badienu Gox’’, avec l’association des journalistes, les acteurs communautaires,… c’est vraiment l’OMS qui nous a financés par le biais de Dr Aloyse Waly Diouf, (à travers) le bureau qu’il gère. Ce qui veut dire que c’était très important pour le Sénégal d’avoir quelqu’un comme Dr Aloyse Waly Diouf à l’OMS. C’est la même chose pour Dr (Abdoulaye) Bousso. Il parait qu’il va aller vers une ONG internationale. Je crois que ça c’est une promotion pour les Sénégalais mais c’est une promotion pour le pays. Il pourra aider au niveau de cette organisation son pays. Je pense vraiment que ce n’est pas un vide. D’ailleurs, tous ceux qui sont partis, ils sont remplacés par des hommes compétents et par des femmes compétentes qui sont autour du ministre de la Santé et de l’Action sociale."

Dans tous les cas, le Syndicat autonome des médecins du Sénégal (SAMES) assimile votre mutation à une véritable catastrophe surtout qu’elle intervient en pleine crise sanitaire...

"C’est une appréciation tout simplement du SAMES. (Avec) le ministre de la Santé, nous avons discuté, il m’a proposé et j’ai accepté parce que vraiment c’est un challenge. Je dois réussir cela. Et, Pikine, c’est un niveau national, un EPS (établissement public de santé) de niveau 3, donc une Direction nationale. Je crois que c’est une opportunité pour moi, qu’on peut faire quelque chose, et c’est important. La personne aussi qui m’a remplacé au niveau du SNEIPS, c’est un communicant, il a les compétences, et il y a toute l’équipe qui est là-bas. Je crois que le travail a bien commencé, et ils (le) font bien. Je leur souhaite plein succès, à ce niveau."

Parlant de votre nomination, vous dites que Pikine a besoin de souffler. Comment ?

"Pikine, il y avait un hôpital qui est là, et il y avait de petits problèmes, il fallait peut-être apporter quelque chose, une nouvelle touche, et progresser. Dans la vie, c’est comme ça. Là où l’on va, si vous posez une pierre, quelqu’un d’autre vient et il va poser une deuxième pierre, ainsi de suite. C’est comme ça qu’on érige un édifice. C’est pour cela que le ministre a porté son choix sur ma modeste personne, et arriver à Pikine, il y a beaucoup de choses qu’on doit faire. Il pense que je peux le faire et je prie Dieu que je parvienne à réaliser vraiment ses ambitions au niveau de Pikine."

Beaucoup de choses comme quoi ?

"Nous avons le pôle mère-enfant qu’il faut finaliser. C’est un bâtiment que mon prédécesseur a commencé, je vais essayer de faire le maximum pour le finaliser. Cela permettra de désengorger l’hôpital un tout petit peu, et de permettre l’avènement et la mise en place de nouveaux services. Je crois que ce seul pôle mère-enfant mérite vraiment un challenge".

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