DRE AOUA BOCAR LY TALL : « IL Y A UNE NOUVELLE CONSCIENCE PLANETAIRE »

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ENTRETIEN/BLACK LIVES MATTER

Au nom de la fédération des Sénégalais de la diaspora (FSD), Dre Aoua Bocar LY TALL, sociologue et chercheure basée au Canada, était en première ligne lors du sit-in au Mémorial de Gorée, puis à la marche pacifique, dès le lendemain matin, devant l’Ambassade des États-Unis au Sénégal, pour protester contre la mort de George Floyd, Afro-Américain tué lors d’une interpellation policière à Minneapolis, aux USA. La bavure policière, de trop, a suscité, comme une détonation, une vague d’indignation et de colère à travers le monde. Et des statues représentant des esclavagistes sont détruites. La vague est si forte que l’auteur du livre ’’De la reine de Saba à Michelle Obama : africaines, héroïnes d’hier à aujourd’hui, à la lumière de l’œuvre de Cheikh Anta Diop’’ sent un "tournant’’ décisif dans la lutte pour l’égalité des races. L’entretien accordé à Emedia.sn, a été réalisé avant une autre bavure policière, ayant conduit à la mort de Rayshard Brooks, noir américain de 27 ans, tué d’une balle dans le dos après s’être emparé du taser de l’un des policiers, le vendredi 12 juin dernier. Mais après son coup de gueule contre le bradage du littoral publié dans un premier jet, l’environnementaliste n’a pas raté l’occasion pour passer au peigne fin la vie de la diaspora sénégalaise au Canada. Vous verrez que la pratique de la discrimination existe.

« JE SUIS ENGAGÉE DEPUIS TRÈS PETITE »

J’ai toujours été engagée depuis très petite. J’ai grandi au Fouta. On avait créé l’association des jeunes, dans l’arrondissement de Saldé, on faisait des séminaires et tout ça. Et quand je suis venue à l’Université aussi, j’étais militante des droits des femmes, panafricaniste. J’ai eu l’honneur et le privilège d’être le disciple aussi de Cheikh Anta Diop auprès de qui j’ai eu à évoluer durant neuf années. Je suis une des porteuses de son œuvre multidisciplinaire.

Moi, j’ai pris le côté dans lequel je suis spécialiste. C’est-à-dire le domaine des femmes. Et j’ai creusé pour apporter plus dans ce qu’il a dit à propos des femmes dans les sociétés africaines.

« LA MORT DE GEORGE FLOYD, LE TOURNANT »

"On avait pensé que l’assassinat de Martin Luther King, survenu le 4 avril 1968, était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Cela a fait justement 52 ans, 2 mois et 2 semaines. Mais, je crois qu’on est à un tournant. En un tournant comme le disait Martin Luther King junior, à France 24, il y a quelque chose qui a changé. A la mort de Martin Luther King, toutes les villes avaient fait des manifestations. Mais, on ne voyait que des Africains-Américains. Mais aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est qu’on voit des Blancs qui participent.

Manifestation contre l’assassinat de MLK en 1968

C’est-à-dire une génération de personnes qui n’ont pas cette mentalité esclavagiste, et qui sont juste pour les libertés, pour la dignité humaine, pour le respect de l’autre. Parce qu’avant c’était différent. Les Noirs étaient dans leurs bus, leurs quartiers. Aujourd’hui, on se rencontre à l’école, et le Blanc n’est pas aussi intelligent que nous. Il n’a pas de meilleures notes que nous, ni au primaire, ni à l’Université, quand on va aux examens. Tu ne peux pas mettre dans la tête de cette personne que le Noir lui est inférieur. Bien au contraire. Donc, il y a toute une nouvelle génération décolonisée mentalement ou bien qui n’a pas simplement été colonisée qui participe à un mieux-être de la société américaine. Il ne s’agit pas seulement des Africains-Américains mais de la société américaine, qui est malade de cet héritage colonialiste, de diversité raciale et qu’on doit changer simplement. On voit dans ces marches-là des Blancs, des policiers blancs qui mettent le genou à terre, des shérifs. Et ça devient aussi un mouvement planétaire. On a vu, par exemple, des destructions de statues. Donc, il y a une nouvelle conscience planétaire. Parce qu’aujourd’hui la globalisation de beaucoup de méfaits mais aussi l’avantage de mettre les gens en réseau. Quelque chose se passe aux États-Unis, on le sait à travers le monde. Donc, les gens savent ce qui se passe, et ils sont indignés.

Manifestation contre la mort de George Floyd

LA COVID ET SES ENSEIGNEMENTS SUR L’ÉGALITÉ

Je crois qu’il y a eu un événement d’avant qui a révélé les inégalités. Par exemple, aux États-Unis, la majorité des personnes qui sont mortes, sont des Afro-Américains. Je ne dirai pas que les États-Unis, c’est un géant aux pieds d’argile mais c’est un géant qui est penché. 80 ou 90% des richesses américaines sont détenues par à peine 10% de la population. Ce qui fait que les autres n’ont même pas l’assurance-maladie pour laquelle Obama s’était battu, et que Trump a remis en question. Ce coronavirus-là a montré l’égalité entre humains. Il est entré, comme disait l’autre, jusque chez la reine d’Angleterre, a attaqué son fils, des ministres et d’autres personnalités. Donc, cela veut dire que comme le dit la déclaration universelle des droits de la personne, tous les humains sont égaux. Donc, on est à un tournant. Cette goutte-là, elle marque un tournant, et je crois que rien ne sera plus comme avant."

C’EST SCANDALEUX QU’ON MANIFIE DES ESCLAVAGISTES PAR DES STATUES

Les statues qu’on a vu détruites, c’était celles des esclavagistes. Des gens qui ont arraché des peuples dans leur continent pour en faire des forces de travail gratuites. Et à travers mes recherches, je trouve que l’esclave même à l’intérieur des États-Unis, c’était plus macabre. On pouvait être vendu d’un jour au lendemain. On pouvait arracher un bébé à sa mère, et le vendre. Vendre le mari à un autre esclavagiste. Donc, c’est des gens si on parle des droits humains qui ont commis un crime contre l’humanité. Alors qu’on magnifie ces gens-là par des statues, je trouve que c’est scandaleux. Et je suis tout à fait d’accord qu’on les enlève. Maintenant, il faut le faire avec discernement. Il faut savoir d’abord qui était cette personne. Qu’est-ce qu’elle a fait de bon ? De négatif ? Je pense qu’il y a des choses à remettre en question au Sénégal. Il y a des personnalités, des rues, des écoles, qui portent le nom de colonialistes, je crois, qu’il faudrait revoir cela, et essayer de le changer mais avec discernement."

Déboulonnement d’une statue d’esclavagiste à Londres

"Lors du sit-in, je parlai au nom de la fédération des Sénégalais de la diaspora (FSD), qui a été créée à Washington, en 2003, en léthargie durant certaines années, et qu’on a remis en place à Nantes, en 2018, et on a été toujours en contact avec notre gouvernement. Elle est dirigée aujourd’hui par des Sénégalais dans différents pays. Par exemple, le PCA est à Washington, le Secrétaire général est à Nantes, le vice-PCA est en Côte d’Ivoire, le Secrétaire général adjoint au Nigéria. Et c’est ainsi dans différents pays d’Afrique, d’Europe, et d’Amériques, pour fédérer la diaspora sénégalaise et mettre en valeur son apport à la société sénégalaise, protéger ses droits en tant qu’étrangers dans ces pays-là, etc. C’est au nom de la FSD que j’intervenais, mais aussi en tant que membre de la diaspora canadienne pour laquelle j’ai créé le regroupement général des Sénégalais en 1994. Et qui a réalisé aussi énormément d’éléments positifs. Quelques fois on invitait des ministres qui venaient du Sénégal participer à nos Assemblées générales annuelles. Il y a aujourd’hui, le mois du Sénégal, etc. Ce regroupement est géré par les jeunes."

COMMENT VIT LA DIASPORA SÉNÉGALAISE AU CANADA

"C’est une des diasporas africaines la mieux organisée, et qui fait un travail extraordinaire au point qu’elle est reconnue par la fédérale, la provinciale, et par la Mairie de Montréal. Il y a des jeunes qui sont à Toronto, qui font du bon travail."

UNE DIASPORA SÉNÉGALAISE INTELLECTUELLE

Rencontre entre Macky Sall et la diaspora à Montreal

"La diaspora sénégalaise au Canada est une diaspora intellectuelle. Parce que les gens viennent, en général de la France, à un moment donné ils évoluent vers le Canada. Maintenant, on a quelques artistes, et quelques artisans, mais au début, les gens ne venaient avec pas moins du bac pour faire une Licence ou qui ont déjà une Licence pour faire le Doctorat. Quelqu’un comme moi, j’ai fait mon Doctorat en sociologie de l’environnement à l’Université de Montréal. Ou qui ont même le Doctorat européen pour faire le Doctorat Nord-américain tel que le Dr Oumar Ndioum qui est historien et éditeur. Donc, la diaspora sénégalaise est d’un haut niveau. Il y a même une association des ingénieurs sénégalais qui est connectée aux ingénieurs québécois, qui s’intègrent assez bien aussi. C’est une diaspora qui est plus retenue puisque le Canada est un grand pays mais qui n’est pas peuplé, dont la population à l’image de beaucoup de pays occidentaux, c’est des populations vieilles aussi, 60% de la population a 60 ans et plus. C’est à cause de cela aussi que le coronavirus a fait des ravages.

Parce que, c’est une population assez âgée. Donc, l’immunité était assez affaiblie. Donc, ils ont intérêt à retenir ces étudiants. Parce que l’étudiant vient, il s’est déjà intégré durant ses études, 3-4 ans. Ils deviennent des Québécois, des Canadiens selon le milieu. Parce que, les émigrants africains francophones ont plus tendance à aller dans la Province francophone, et il y a les Anglophones aussi comme les Somaliens, les Kenyans, etc, qui sont plus à Toronto, à Ottawa, etc. Des célébrités : il y a, par exemple, les artistes comme le jeune Ilam (chanteur). A côté des artistes, il y a aussi des intellectuels de haut niveau."

J’AI VÉCU UNE DISCRIMINATION COMME TANT D’AUTRES

"Pas autant (raciste comme aux États-Unis). Parce qu’il y a quand même une volonté politique de lutter contre le racisme. Ça, il faut le dire. Avec les Québécois, c’est un peu plus compliqué. Parce que c’est un peuple qui a aussi était opprimé par le Canada anglophone, donc, qui a un peu peur, qui fait quelque fois un repli identitaire ou qui ne veut pas donner trop de place aux étrangers. Cela se comprend mais on peut subir aussi plus de discrimination au Québec qu’on en subit à Toronto parce que les Anglophones ont un autre esprit. Mais, il y a une volonté. C’est-à-dire tu peux te défendre de ça. Tu peux venir vouloir louer une maison, on t’interdit, tu peux aller à la commission des droits de la personne, porter plainte, etc. Ce qui fait que les gens font attention. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas. C’est vrai que moi-même j’ai vécu une discrimination et tant d’autres. Parce que j’ai un réseau qui a un centre d’accueil des femmes africaines pour les aider à l’intégration. J’entends beaucoup de choses. Même au niveau de l’emploi. Parce que les Africains sont très diplômés. Et quand ils arrivent on ne veut pas les mettre (...) Si on mettait les Africains hautement diplômés au niveau du taux, on prendrait les places des dirigeants. Alors la société québécoise se méfie beaucoup de ça. D’où les discriminations. Mais, les gens s’intègrent aussi. On a vu le Premier ministre du Canada s’agenouiller en solidarité avec la protestation contre le racisme. C’est quand même un jeune qui est assez ouvert, il faut le dire, aussi bien pour les égalités des races et des sexes. Ce qui a conduit à la parité au Parlement canadien, etc. Donc, beaucoup moins mais ça y est là."

EXEMPLE DE DISCRIMINATION

"La discrimination à l’emploi, par exemple, il y a un poste qui est ouvert, les Arabes, les Noirs africains, et les Afro-descendants envoient leur CV. Les gens les jettent tout simplement à la poubelle. Ou on te ’’répond dommage’’. Par exemple, il y a un Noir Africain, qui envoyait son CV à chaque fois, puis il a pris le même CV, et juste mis un nom québécois. On l’a convoqué à une entrevue.

Et puis, il y a une semaine contre le racisme et la discrimination, on les célèbre. Il y a aussi le mois de l’histoire des Noirs, qui montre quand même la contribution des Africains à la société canadienne. Ça aussi c’est des moments de valorisation mais on peut déplorer que ce n’est pas aussi couvert par les médias que d’autres activités. Donc, ça y est là vraiment mais on lutte contre cela. Quelques fois on n’en tient simplement pas compte. On avance. Moi je dis ’’Je ne suis pas chez vous, je suis sur la planète terre comme d’autres Canadiens et Québécois sont chez moi. On ne les combat pas parce qu’on est civilisés’’.

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