DRONE DE GUERRE !

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

L’or noir broie du noir ! Une guerre « oubliée » se réveille soudain grâce à un essaim de drones largués par des milices yéménites sur les installations de traitement du brut saoudien. Frappée au cœur de sa production, réduite de moitié, l’Arabie saoudite alerte le monde et n’exclut pas de puiser dans ses réserves stratégiques pour compenser partiellement la baisse. Le premier pays producteur est touché au portefeuille.

Que fait le Sénégal ? Sa richesse nouvelle (ou virtuelle pour être précis) lui confère une puissance vertigineuse. Sait-on que l’enjeu du pétrole se joue toujours à huis clos ? Sans bruit ni fureur. Rien d’autre ne l’explique si ce n’est que la ressource est éminemment stratégique. Ceux qui la détiennent affichent un sourire satisfait entretenu par l’espoir d’un avenir meilleur. Pour tous les autres, l’accès au pétrole préoccupe tant pour le prix, assujetti à des variations conjoncturelles que l’approvisionnement, objet de toutes les attentions et convoitises, la pénurie réelle ou supposée, les stocks, l’embargo ou les chocs, notamment celui, mémorable, de 1973. A ce stade, nous ne sommes pas encore un pays pétrolier puisque l’exploitation n’est envisagée que bien plus tard. Dès lors, notre facture pétrolière peut être impactée par la nouvelle donne avec un alourdissement du prix à la pompe.

Cette hypothèse est à prendre au sérieux. Elle pourrait braver le scepticisme ambiant et peut-être même doucher tout autant l’optimisme qui prévaut.

Dès les premières heures de l’attaque des sites pétroliers saoudiens en question, une puissance régionale, l’Iran en l’occurrence a été désignée comme la « main invisible » autant par les Etats-Unis que l’Arabie saoudite très impliquée dans le conflit au Yémen au double plan militaire et diplomatique.

Pour couper court à une éventuelle escalade, Washington s’est aussitôt engagé à puiser dans ses gigantesques réserves stratégiques pour compenser le déficit de production provoqué par l’arrêt des raffineries endommagées. Ryad a toujours fondé sa sécurité sur un alignement aux côtés des Etats-Unis.

D’ailleurs, l’ARAMCO, cible des frappes est : Arabian American Oil Company, en clair un consortium qui exploite le pétrole saoudien. Le lien entre les deux pays reste évident, d’où la promptitude de la réaction américaine pour mettre un coup d’arrêt à cette diminution drastique de la production qui risquait de plomber les équilibres précaires au niveau mondial.

Ainsi, par le truchement de l’ARAMCO, les Etats-Unis exercent une influence sans commune mesure dans la sous région en même temps qu’ils ont les yeux rivés sur le détroit d’Ormuz, point névralgique de passage des gros porteurs. Cette zone, très sensible, constitue un facteur décisif de régulation du pétrole qui circule sous le parapluie américain. Si l’Arabie saoudite détient encore de grands gisements pétroliers, la carte mondiale des hydrocarbures pointe de nouvelles polarités en émergence censées rétablir les équilibres géostratégiques. L’opulence et l’arrogance saoudiennes sont douchées, des décennies plus tard, par l’épuisement inéluctable des réserves et sans doute le dépérissement subséquent de sa position dominante.

Il loin le temps où le baril de pétrole valait 1 dollar et la consommation mondiale atteignait 45 millions de barils/jour. Depuis, les chiffres sont pulvérisés. Les experts, qui font partie de l’écosystème mondial, ont leurs propres verdicts des évolutions des cours du baril. Souvent leurs pronostics sont battus en brèche. Preuve à l’appui : l’explosion des tarifs pétroliers ne freine pas la consommation. Au contraire.

Avec le recul, il devient plus aisé de décoder la décision saoudienne de renoncer au « tout pétrole » en envisageant une réorientation stratégique de son économie par la mise sur orbite du tourisme religieux et l‘exhumation de ses prestigieux vestiges archéologiques. L’attaque aux drones des installations saoudiennes compromet ce projet. Momentanément tout au moins.

Elle révèle en outre la fragilité voire la vulnérabilité de l’Arabie saoudite malgré le soutien américain. Ses puits sont certes éparpillés sur un large périmètre mais ses installations de traitement sont plus concentrées, par conséquent, plus exposées. De fait, le pays cesse d’être un sanctuaire imprenable, aux yeux des rebelles, des terroristes et des puissances régionales, à l’image de l’Iran qui conteste fortement le leadership saoudien dans la zone névralgique du golf persique. La puissance financière de l’Arabie saoudite et le soutien américain ne garantissent pas la fiabilité de l’approvisionnement, objet de menaces récurrentes et persistantes.

Une réduction de la production de l’or noir entraînerait une spirale inflationniste que redoutent les pays industrialisés, gros consommateurs d’énergie. Jusqu’à une période récente, les pays membres de l’OPEP avaient maintenu leur niveau de production en dépit de l’explosion de la demande. Désormais, comment va évoluer la situation alors qu’en valeur absolue, le prix du pétrole stagnait ? Nul ne sait. En revanche le relèvement des quotas alloués à chaque pays pétrolier membre de l’OPEP, même s’il est envisagé, ne correspond pas à la doctrine en vigueur au sein de ce fameux cartel de pays producteurs de pétrole.

Pourquoi cet aspect de l’équation pétrolière ne touche pas l’esprit des Sénégalais souvent prompts à sortir la calculette ou à dénoncer ? La discrétion ostentatoire de nos compatriotes masque mal un vice rédhibitoire découlant d’une fâcheuse sous information au sujet du pétrole dont l’exploitation, la commercialisation et la gestion des impacts environnementaux nécessitent des compétences renouvelées. Les experts tablent sur un millier de métiers déjà répertoriés et des formations adéquates, faute de quoi, l’offre viendrait de l’extérieur.

Toutes les attentions devraient dès lors se focaliser sur ces priorités plutôt que de spéculer, dos au mur, sur cette ressource qui n’a pas encore livré ses vérités. Car, tout se dit et se projette sur fond de pétrole. Certains Sénégalais évoquent le pétrole comme s’il pouvait plier la réalité à leur volonté. Pas de doute cependant, la mise en exploitation des hydrocarbures au mieux des intérêts de tous représente une voie de progrès. Sait-on que le pétrole a, un jour, coûté moins cher que l’eau ?

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