ÉGOÏSMES

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Les périls mettent du temps à se dessiner. Et lorsqu’ils surgissent sans crier gare il s’avère tard -sinon même trop tard- pour les conjurer. Au déclenchement en mars 2020 de la crise sanitaire du Covid-19, le bon sens avait prévalu partout pour sauver l’économie durement frappée par les effets de la pandémie. Plusieurs secteurs, affectés voire ébranlés, avaient applaudi quand les autorités politiques mettaient la pression sur la Banque centrale pour desserrer les contraintes et ainsi permettre aux entreprises au bord du précipice de souffler en s’en éloignant.

Avec promptitude, la BCEAO dictait aux banques primaires la conduite à tenir : un report des échéances de la totalité des prêts consentis à l‘échelle de la zone monétaire. Tous les actifs de la sous-région ont pu bénéficier de la mesure qui se voulait juste, équitable et efficace. Sa portée générale visait à sauver l’économie. Mieux, la mesure poursuivait l’objectif d’éviter une crise systémique qui aurait pu se produire si, par anticipation, ce régime alternatif, de surcroît d’exception, n’était pas préconisé.

D’aucuns voyaient dans le report d’échéances des crédits alloués la preuve d’une certaine viabilité. Mieux, le projet dégageait une indiscutable pertinence découlant de la conjoncture qui se présentait. Outre la crainte d’une crise systémique inéluctable, allaient aussi surgir des faillites à répétition et des défauts de paiements susceptibles de provoquer des effets domino aux conséquences incalculables. La tempête sanitaire a certes soufflé. Mais l’opération, menée avec une réelle volonté doublée d’une célérité non moins réelle, a pu limiter les dégâts.

Tous les secteurs y ont recouru : le commerce, la restauration, l’hôtellerie, qui ont sollicité à hauteur de 84 %, suivi des transports, de la communication pour près de 70 % de demandes. Même le secteur primaire : agriculteurs, éleveurs, pêcheurs ont eu, à leur tour, à enfourcher la trompette pour obtenir un renvoi d’échéances. Les BTP, les assurances et l’énergie ne sont pas en reste quoique dans des proportions plus réduites. Avec le recul, un tel engouement dénote une fragilité du tissu économique sénégalais. Ne cache-t-il pas du reste une précarité profonde révélée au grand jour à la faveur de l’éclatement de la crise sanitaire ?

La conviction est vite établie que nos économies ne sont pas robustes. Les banques n’ignorent pas la réalité de cette atonie. A la moindre bourrasque, même de faible intensité, les entreprises, toutes tailles confondues, fléchissent sous la pression d’une conjonction de facteurs, à fortiori quand la menace persiste et se prolonge. Ce qui est le cas. D’où l’énervement perceptible des milieux bancaires face aux cumuls de reports qu’ils assimilent à une injonction qui ne dit pas son nom.

La directive de la Banque centrale ne sévit ni ne punit. Elle est d’ordre suggestif pour atténuer l’impact d’une crise qui n’en était qu’à ses débuts. Personne n’a compris les lenteurs constatées du côté des banques pour rendre effectif les reports de paiements échus. Contre toute attente, des prêts consentis ont été couverts par des fonds de garantie. A l’image du Fongip, souvent sollicité pour faciliter les décaissements.

Arguant de risque, les banques ont trouvé refuge dans le louvoiement, s’obligeant à la retenue et au grand écart. Une attitude à la sincérité douteuse contestée par de nombreux chefs d’entreprises qui accusent le coup. Amers, ils déplorent le rétrécissement de la palette de choix, soulignant que d’une banque à une autre la cause semble entendue pour aligner une conduite dissuasive.

A ces motifs de rancœurs, s’ajoutent les inquiétudes sur la pérennité des activités ou des emplois dans nombre d’entreprises dépourvues de carnets de commandes. Un langage de sourds s’est instauré. Le système financier décentralisé déplore « une dégradation de la qualité de son portefeuille » et l’impute au soutien apporté aux entreprises en difficulté. Une étude de la Direction de la Réglementation et de la Supervision des Sfd relative à l’impact du Covid-19 confirme, si elle ne révèle, que la mise en œuvre effective de la directive de report d’échéance a « négativement impacté la qualité de portefeuille des établissements de micro-finance. »

Selon cette étude, brandie par le système financier décentralisé, les crédits immobilisés se montent à 112,4 milliards de francs, déjà au 3ème trimestre de la même année considérée, à savoir 2020. La hausse du taux s’est maintenue à un rythme soutenu les trimestres suivants, totalisant ainsi à fin 2020, près 129,5 milliards de créances. On le devine aisément, l’augmentation des créances en souffrance n’incite pas à l’optimisme. Au contraire.

Les impayés s’amoncellent, relève l’étude qui souligne que les remboursements se font à compte gouttes. En outre, les dépôts collectés se réduisent fortement alors que les transferts diminuent. A quitte ou double, la note d’évaluation est du pain bénit pour dissiper les malentendus et apaiser les fronts social et économique. L’outil répond à des besoins divergents et urgents. L’étude se limite au constat et reste laconique sur les mesures ou les solutions tout en explorant les voies de rapprochement des différents acteurs. Est-ce à dire que l’exténuation a gagné les banques ? Ce n’est pas encore l’embellie. On s’achemine progressivement vers une situation moins aléatoire et de plus en plus maîtrisée. Un problème identifié et non nié constitue une chance.

Plusieurs volets abordés touchent à des domaines de réhabilitation et de rénovation préparant l’après crise Covid-19. En d’autres termes, cette polémique en sourdine a-t-elle lieu d’être ? Sûrement pas. Le pays est encore au creux de la vague. En un mot, la crise sévit toujours. Elle s’accentue même avec l’apparition du variant delta difficile à cerner en raison de sa constante mutation. Pas de place donc pour les égoïsmes lorsque les menaces planent.

Tous les avis sont certes utiles, mais point trop n’en faut. Car chaque victoire appelle à plus de vigilance, sans concession ni relâchement. La vitalité du secteur financier dépend de la santé des hommes. En clair, la pandémie marque les esprits. Or il revient à ces esprits de se discipliner, de respecter les consignes édictées et de se servir des leçons du passé pour préparer l’avenir sous la direction éclairée des professionnels attitrés de la santé.

Chaque faille dans la riposte libère un espace de progression du virus dont la virulence constitue un sujet préoccupant et inquiétant. D’autant qu’une légèreté insouciante commençait à prospérer. Pire, le vaccin, censé réunir les suffrages, est assujetti au soupçon par-ci ou au rejet par-là. A mesure que s’éclairent les opinions, les oiseaux de mauvais augure perdent du terrain et rangent leur « vérité révélée » au grand soulagement des rationalités médicales. Résultat : un million de Sénégalais sont, à ce jour, vaccinés.

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