EFFERVESCENCE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Félix Tshisekedi à l’est, Macky Sall au nord. Par un curieux hasard de calendrier, les deux chefs d’Etat de la RDC et du Sénégal, se retrouvent en « pays profond ». Pas pour les mêmes raisons, certainement. Encore moins pour les mêmes motivations. Leur déplacement –disons, leur tournée pour faire in- répond à un impératif appel du devoir.

L’Est du Congo est ravagé par des violences sans nom. De l’Itouri au Kivu, les bandes armées sévissent « sans foi, ni loi »contre des populations civiles qui ont appris à vivre dans le chaos permanent. Certes le pays est immense : près de 2, 5 millions de km2 avec une capitale, Kinshasa, excentrée par rapport au reste du territoire, lui même traversé par deux fuseaux horaires au moins.

Non seulement les populations crient à l’abandon dans ces régions mais elles subissent au quotidien, brimades, sévices et humiliations infligés par des hordes de gens violents « venus d’ailleurs ». Il y a longtemps que cela dure. La classe politique, fainéante et paresseuse, circonscrit son action dans le « Congo utile », presque un réduit, coupé du reste où règnent l’obscurantisme, les tueries et les éruptions volcaniques à l’image du Nyiragongo qui a craché ses larves incandescentes sur des populations surprises dans le sommeil.

Résultats : quelque 350 000 personnes errent sans arrêt dans des conditions plus que sommaires : pas d’eau, pas d’électricité, pas même de sanitaires ! La visite d’Etat du Président Tshisekedi avait donc valeur de symboles : être présent pour la compassion, venir tâter le pouls du pays, coordonner les aides attendues mais surtout reconstituer, donc restaurer l’autorité de l’Etat. Vaste programme !

Celui dont se prévaut au Sénégal, le président Macky Sall n’en est pas moins vaste. A la différence de son homologue du Congo, il poursuit ses tournées dans des régions qui ont la particularité d’être frontalières au sud, à l’est et cette fois au nord. En y retournant c’est pour mieux apprécier les évolutions d’étapes censées décloisonner les zones tout en les rattachant physiquement à l’ensemble national. Routes, pont, unités de production ou de transformation, lieux de recréation, donnent aux habitants du Fouta le sentiment d’une découverte de lumière d’un nouveau monde. La flamme, l’espoir renaissent.

Un regain d’enthousiasme s’empare des bénéficiaires qui commencent ainsi à s’accommoder de ces facteurs de progrès bien tangibles. Réels donc. Un changement de vie s’amorce ainsi. Car dans ces zones le déplacement d’un point à un autre relevait d’un parcours d’obstacles. Très peu d’échanges avant. Beaucoup en perspective avec la fluidité de la circulation.

Désormais rien ne peut plus entraver l’écoulement des productions vers les marchés d’approvisionnement. La hantise des méventes ou du pourrissement n’affole plus pasteurs, agriculteurs et commerçants. Tout va-t-il dans le bon sens ? Les populations le disent et le clament : elles sont moins tourmentées par des aléas de vies dès lors que certaines hypothèques sont levées. En outre les voies s’éclairent, disent-elles quand s’offrent des choix multiples ou une variété d’options de vie.

Autant dire qu’un nouveau chapitre de vie s’ouvre progressivement dans ce remuant terroir, riche de ses terres et de ses nappes phréatiques pour devoir se soustraire aux caprices des pluies, jamais abondantes et souvent mal réparties. Ces avancées sonnent le réveil des attachements aux valeurs de travail, d’autonomie, au patrimoine et à sa préservation, à l’enracinement géographique, à la coexistence de forces, à l’accueil par nécessité du grand capital.

Ces dignités d’estime et de considération comptent plus que le PIB dont l’apport n’est, somme toute, pas négligeable dans l’amélioration du bien-être et la satisfaction des besoins. Qu’est-ce que le développement si ce n’est une « existence agréable », soupirait l’économiste autrichien Joseph Schumpeter. Selon lui la création de nouvelles activités économiques résulte de la disparition simultanée d’autres secteurs économiques. Il popularisait ainsi le terme de « destruction créatrice » basée sur une fine observation des fluctuations économiques en cours à tous les cycles. Ce qui se passe chez nous relève de ces mutations, inéluctables.

Les grands investissements vont aux grands projets quand ils sont pertinents et cohérents mais surtout adossés à une vision politique structurante. A cet égard, les présidents Tshisekedi et Macky Sall apparaissent comme des dirigeants atypiques : ils impulsent des dynamiques parce qu’ils veulent débarrasser leur pays de l’immobilisme.

Se dessine de ce fait une image de rupture avec ce qui précédait à Kinshasa comme à Dakar, un tropisme extraverti poussant le plus souvent les dirigeants à chercher le prestige plutôt qu’à enraciner l’idée de progrès chez eux. Cette nouvelle orientation ressemble à une tendance puisque plusieurs chefs d’Etat commencent à prendre goût aux… « voyages intérieurs ». De ce fait, certains présidents renouent avec les populations et s’adaptent aux défis. Confinement oblige…

Le Premier Ministre éthiopien l’a réussi dans un contexte de crise avec l’Erythrée d’un côté et l’Egypte de l’autre avec l’érection du gigantesque barrage sur le Nil au grand dam de ses voisins. Le projet, contesté par Le Caire et Khartoum, a vu l’implication du président congolais dans les négociations en sa qualité de président en exercice de l’Union africaine (UA). Depuis le début des travaux en 2011, les protagonistes préconisaient un accord tripartite sur le fonctionnement du barrage avant que ne commence le remplissage, volonté éthiopienne d’ériger le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique avec une puissance de 6 450 MW.

Justement, en matière de barrages et d’ouvrages hydro-agricoles, le président sénégalais en connaît un bout puisque le Sénégal, associé au Mali, à la Mauritanie (et dans une moindre mesure à la Guinée) avaient mis sur pied l’OMVS destinée à la valorisation du potentiel foncier et hydroélectrique attenant au tracé du majestueux fleuve éponyme.

Prochainement, il reviendra à Macky Sall de prendre le relais de Tshisekedi à la tête de l’Union africaine avec les dossiers chauds « connus ou méconnus ». Une certaine complicité entre eux laisse augurer d’un bon passage du témoin d’autant que la scène politique africaine se réorganise.

L’agenda intra-africain se remplit petit à petit. Il inclut la poursuite de l’intégration économique avec l’extension de la zone de libre échange, la Zleca, et l’achèvement imminent des premiers corridors devant éliminer les frontières commerciales et les barrières douanières nombreuses et insensées.

En se fréquentant, ces leaders sans avoir la prétention d’être des sauveurs, peuvent tout de même redonner de la grandeur à l’Afrique par un renouvellement des offres politiques centrées sur des résultats susceptibles d’enchanter les populations.

L’ère des timoniers est révolue. De même que celle des pères plus fouettards que fondateurs. Place maintenant à l’efficacité. Les plus réputés d’entre eux seront appréciés à cette aune par une opinion publique plus forte et plus audible qui transcende les frontières « héritées de la coloniale ».

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