EL HADJI ALIOUNE DIOUF : « IL FAUT RELANCER LE PATRIOTISME ÉCONOMIQUE »

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LR DU TEMPS

« Les relations internationales d’aujourd’hui sont claires sur une question : Le monde risque de tomber dans le piège de Thucydide, un historien grec qui avait estimé que toute puissance établie est parfois contestée par une puissance émergente. La puissance établie n’a comme recours que de faire la guerre à la puissance émergente. Et on a bien peur que les Etats-Unis entrent en guerre avec la Chine. Ce qui risquerait de provoquer un chaos mondial ». Dr El Hadj Alioune Diouf, commissaire aux enquêtes économiques, qui sonne l’alerte, dans LR du temps, émission d’Alassane Samba Diop, sur iRadio, et Itv, ce dimanche 17 novembre, recommande aux pays « de diversifier » leurs partenaires. Mais surtout, « de renforcer leur patriotisme économique ». « C’est-à-dire le moment est venu pour tout pays de savoir que son intérêt collectif dépend de sa capacité à assurer de manière autonome son développement. Pour cela, il faut que certains secteurs stratégiques de nos économies soient contrôlés par des entreprises nationales, et sponsorisées par l’Etat. C’est le cas de la Corée, de la Chine, de la France. Il y a une multinationale française qui s’est développée sans l’Etat français. Je pense qu’il faut faire ce qu’ils font et ne pas faire ce qu’ils vous disent de faire. »

Pour le Sénégal, signale-t-il, « il faut être Sénégalais pour être dans les officines de pharmacie. C’est dans le mode de régularisation des secteurs que vous arrivez à faire du patriotisme économique. Il y a des secteurs qu’il faut réserver aux Sénégalais. »

La « cupidité » des Sénégalais indexée

Par contre, souligne-t-il, le combat des mouvements dont le Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (FRAPP/ France dégage), pour le départ des entreprises françaises, ne constitue « pas le véritable problème ». « Guy Marius Sagna est un garçon courageux, qui défend des points de vue respectables, mais je ne suis pas d’accord avec lui. Je pense que son argumentation est assez populiste, n’est pas scientifiquement établi.

Aujourd’hui, la question de fond, c’est qu’est-ce que nous Sénégalais nous avons dit au reste du monde. Le Sénégal est dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce). En 1963, le Sénégal est devenu officiellement membre du GATT devenu OMC en 1995. Il y a aujourd’hui plus de 165 pays membres de cette organisation. Dans ce rendez-vous, tous les pays font des offres. Sur la distribution, nous, Sénégalais, avons dit à la fois dans le secteur des détails comme dans le gros, nous ne fermons rien du tout. Nous invitons le reste du monde à venir investir dans ce secteur-là. La question qu’il faut se poser mais pourquoi Auchan vient s’intéresser au Sénégal ? Et les Sénégalais, pourquoi il ne s’intéresse pas ? (Alors qu’) il y a des Sénégalais qui investissent en France, au Brésil, qui ont des affaires dans des pays développés. Il ne faut pas se tromper sur la nature de la difficulté. La présence d’Auchan n’est pas créatrice de difficultés. Ce n’est pas ça le vrai problème. Le problème, ici, c’est pourquoi les Sénégalais laissent la possibilité aux étrangers de venir faire du commerce de détails ? Pourquoi les Chinois sont à Centenaire ? Demandez aux gens qui habitent Centenaire avec ce qu’ils ont gagné aujourd’hui, grâce à cette présence. Parce que, les Sénégalais qui allaient en Chine, ils allaient acheter un produit à 500 F CFA, qu’ils revendaient à 5 mille ou 10 mille F CFA au Sénégal. Quand les Sénégalais ont commencé à acheter chez les Chinois, on s’est rendu compte que tout était moins cher. »

Il fait le constat que « les Sénégalais ont des marges très élevées » de bénéfices. Ainsi, « Auchan pour rentrer dans le marché sénégalais, a fait une étude, pour se rendre compte que les marges dans le détail sont très élevées. Ils sont venus, et ont proposé des marges plus faibles ».

« Politique économique teintée de politique »

Quid des plaintes des entrepreneurs nationaux ? « En partie la remarque est fondée, les autorités sénégalaises qui ont voulu jouer à des micmacs qui ont créé cette situation. En 2012, on voit pour la première fois l’Etat du Sénégal signer une convention avec une l’UNACOIS. J’ai trouvé ça scandaleux. L’Etat assure la tutelle des chambres de commerce. Pourquoi l’Etat ne signe pas de conventions avec elles, devant, en principe, regrouper tous les commerçants et les hommes d’affaires. L’Etat a fait, ici, une politique économique tentée de politique. »

Autre problème, pointe le professeur en économie internationale, « le commerce de détail et de gros n’est pas contrôlé par les Sénégalais. Avant c’était contrôlé par les Mauritaniens, mais aujourd’hui par d’autres nationalités : Des Guinéens et des Libanais. Voilà la question de fond. Si Auchan vient, il fait la concurrence à ces derniers. Quand les Mauritaniens sont partis, les Sénégalais étaient là mais ils ont des problèmes avec la gestion du commerce de détails. En principe, ce secteur n’est pas aussi rentable. Il faut miser sur le temps avant d’avoir les bénéfices qu’il faut. »

« Surtaxer le riz importé à défaut de ne pas en importer »

Selon ce modèle économique, il estime qu’ « il est inacceptable d’importer ce que nous mangeons », par exemple le riz thaïlandais ou chinois, « qui n’a même pas de qualité » par rapport à nos produits. A défaut de ne pas importer, préconise-t-il, « il faut mettre sur le riz importé 20 à 30% de droit de douane ». Dans un autre registre, « il ne comprend pas que le téléphone soit gratuit en France, aux Etats-Unis, et pas au Sénégal ».

Poursuivant, il juge « inacceptable qu’on ne puisse pas mettre en place des politiques allant dans le sens de renforcer des entreprises nationales dans le but de créer des champions nationaux » comme avec la Sedima.

Louant les avancées notées dans certains secteurs comme celui de l’aviculture, l’agriculture, entre autres, il déplore, toutefois, ce qu’il appelle « le mauvais diagnostic qu’on fait ». Par exemple, explique-t-il, « le Sénégal continue d’importer des boutons. Alors qu’ils sont faits à base d’ongles et de cornes du bétail. Si vous allez à la Seras, c’est jeté, vous allez même avoir la matière première gratuite. Une usine pour faire des boutons, cela ne devrait pas nécessiter 100 milliards F CFA ».

« Il n’y a pas de petits secteurs. C’est justement ces petits secteurs qui, unis, font de grandes entreprises. Il faut véritablement un ministère de la promotion économique, qui va permettre de transformer toutes les activités productives. Tout ce qu’on produit, on doit le transformer sur place », tranche-t-il.

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