ÉLECTROCHOC

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ÉDITORIAL - PAR MAMADOU NDIAYE

Le Sénégal est allergique à la discipline. Un comble. Les Sénégalais sont réfractaires à l’ordre. Une hérésie ! Il y a longtemps que le pays a cessé de s’astreindre à une conduite commune. De touche en retouche, ces écarts ont atteint des proportions qui, aujourd’hui, plombent toute une nation réduite à constater les dégâts et impuissante à agir pour restaurer des règles de bonne vie.

En grossissant ainsi les traits, c’est pour mieux souligner les travers qui peuplent notre quotidien : gaffes, bévues, dérapages, excès en tout, fariboles, invectives, frivolités, indifférence… Sommes-nous un peuple aux prises permanentes avec les crises intérieures ? Flotte un air de je-m’en-foutisme- qui gagne les esprits, s’il ne les colonise durablement. En un mot comme en mille, un sentiment de délitement se répand. Par des actes irréfléchis, répétés et impunis, la société sénégalaise se désintègre en perdant petit à petit ce qui faisait jadis sa force : sa cohésion.

Plusieurs indices corroborent ces soupçons. Chacun voit midi à sa porte. Le pays tout entier vit au rythme des saynètes, des plus comiques aux plus drôles sur fond d’une comédie interminable, émaillée de divertissements et constellée d’intrigues, de médisances, de lâchetés et de méchancetés. Ce pays reste insondable sur les ressorts de sa soudaine légèreté. Même devant la mort le vaudeville se poursuit. Mais où sommes-nous ? En vérité, il y a un déficit rédhibitoire d’exemplarité.

A la faveur de la Tabaski qui s’annonce, les Sénégalais renoncent à se protéger, évacuent les consignes et les précautions devant la menace d’implosion de la pandémie dans sa version delta, cinq fois plus contagieuse que la première souche. Le glas sonne pour tout le monde. Dans un vacarme assourdissant au point d’étouffer les voix de raison et de noyer l’intérêt général d’un Sénégal qui plonge dans la sinistrose.

En vertu de quoi, certains compatriotes, dépourvus de sagesse, osent-ils brader des consignes sanitaires au seul motif que vaille que vaille ils doivent rejoindre leur famille pour célébrer ensemble l’Aïd ? Mesurent-ils la portée du risque qu’ils encourent ? Sont-ils conscients du tort qu’ils causent ? Ont-ils perdu tout sens du discernement quand il est communément admis que Dakar est désormais devenue l’épicentre de la pandémie avec des milliers de cas détectés chaque jour ? Plus personne n’est à l’abri : pas même le personnel soignant !

Les vagues pleuvent par vagues justement. Des ajustements s’imposent à nous. A vue d’œil, rien ne les arrête toutefois. Ce qui amplifie le préjudice à subir dès lors que le comportement pathologique récuse implicitement le mal dans la ville. Par nécessité, le Sénégal, à la croisée des chemins, doit se mettre en mouvement pour se sauver, comme ne cessait de le répéter à tue-tête, le vénérable sage de Diacksao, Mame Abdoul Aziz SY Dabakh.

A peine avons-nous quitté les cotes que nous voilà au beau milieu des récifs ! Un scénario catastrophe se prépare : accroissement du nombre de malades au lendemain de la fête, manque criard de vaccins, pénurie de lits et de gaz, déficit d’encadrement, débordement dans les hôpitaux et saturation dans les centres de santé. Pour lutter contre le Covid-19, le Sénégal a besoin d’un électrochoc : renoncer à toute politique ambiguë, renouer avec le volontarisme, conjuguer les efforts de la nation. Cela doit passer par des mesures fortes et justes, visant à déconstruire les égoïsmes qui persistent.

En d’autres termes, il s’agira de supprimer des rentes de situation et des acquis conservés par des castes de nantis que rien ne justifie dans ce contexte de rareté où chaque citoyen, en « tête-à-tête » avec lui-même doit renoncer à des privilèges indus, à des avantages iniques quand la nation toute entière souffre, gémit ou claudique. Il est possible au Sénégal d’emprunter le chemin du progrès. Chaque pas accompli dans cette direction rapproche le pays du bon sens de l’orientation. Parce que nous avons touché le fond.

Il ne nous reste plus dès lors qu’à remonter en surface après nous être éprouvés par les turpitudes des uns, l’indignité de certains, le manque de paroles des autres ou leur infamie au quotidien. Sommes-nous fiers d’être les héritiers des fondateurs quand des étudiants arrachent le micro au professeur en plein cours ou le violentent, quand dans un collège périphérique, des élèves déchirent joyeusement les relevés de notes, éventrent armoires et bureau de rangement et s’extasient à l’idée de prendre par anticipation les vacances ? Non nous ne le sommes pas.

Pas plus que nous ne le sommes quand des fonctionnaires de l’administration fiscale aident des contribuables nantis à payer moins d’impôts pour échapper au fisc au détriment du Trésor de l’Etat ! Le catalogue peut se poursuivre indéfiniment. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer la dégradation des biens publics à un rythme affriolant, le chahut de l’école publique frappée d’inertie et infestée « d’ailes de dindes » dont la médiocrité le dispute à l’irresponsabilité et qui poussent l’ignominie jusqu’au honteux absentéisme dans les classes primaires.

Est-il admissible que dans le pays de Senghor, un élève du cours moyen ne sache ni lire, ni compter, encore moins écrire ? Voilà pourquoi les cours de recréations sont plus prisées que les salles de classes. Voilà pourquoi, les farandoles et autres mbalakh pénètrent plus vite les jeunes esprits que les formules mathématiques ou les ébauches de discernement. Nous touchons le fond…

La paralysie de l’école publique sénégalaise, autrefois vantée pour ses brillants résultats, se traduit par le déménagement du corps professoral plus prompt à assurer « des cours de renforcement » dans certaines familles aisées ou dans des écoles privées qu’à assumer, la conscience tranquille, leur mission sacerdotale ! Des ententes, partout.

Les Sénégalais peinent à intégrer une réalité criante : les questions complexes ne sont plus abordées. Elles sont esquivées, éludées et évacuées à moins d’être expédiées en toute hâte, signe que cet empressement, devenu massif, cache ou révèle un malaise profond : le recul de la compétence à tous les niveaux.

Il reste une évidence. Ce malaise, en se répandant à une plus vaste échelle, ronge la société sénégalaise de plus en plus travaillée par des égoïsmes de clans sur fond de rancœurs et de rancune qui finiront par se traduire en terreur sous-tendue par des haines irascibles. Nous touchons le fond, assurément puisque les solidarités elles-mêmes se détricotent. Les fissures sont apparentes. A ces défis, il y a lieu de trouver des réponses (sans empressement) mais résolument pour éviter qu’ils deviennent un poison mortifère.

Le chantier est immense. Les politiques de tous bords le savent. La société civile ne l’ignore pas, elle qui, parfois, hurle avec les loups, renonçant de ce fait à ses attributs de vigie. Elle est plus audible lorsqu’elle ne se perd pas en conjectures. Elle reste crédible en ne s’écartant pas de sa ligne d’action à équidistance des forces sociales et politiques qui tentent de se neutraliser par des surenchères saisonnières.

Il y a du chemin à parcourir pour inverser l’ordre des facteurs.

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