image

« EMEDIA EST UNE EXPÉRIENCE INÉDITE EN MATIÈRE D’ENTREPRENARIAT MÉDIATIQUE »

image

Il a l’habitude de diriger ce Jury… du dimanche. Mais aujourd’hui, c’est Mamoudou Ibra Kane qui comparaît. Financement du groupe, évaluation des différents supports, environnement des médias, l’actualité, ses ambitions politiques,… C’est sans tabou. Dans cette première partie de cet entretien grand format avec Bés bi Le jour et Emedia.sn, il a mis le costume du journaliste et du Directeur général de Emedia Invest. MIK a le micro.

Qu’est-ce qui vous avait poussé, il y a trois ans et demi, à opérer le choix de lancer Emedia Invest ?

C’est le choix de la maturité, de la passion, de la raison. Nous sommes un groupe de journalistes, avec une expérience de 10, 15, 20, 25, voire 30 ans. Emedia me replonge un peu dans mes années de prime jeunesse, quand, à « l’âge biberon », nous venions d’embrasser ce métier. Nous avons rencontré des journalistes de renom. J’en citerai un, Mame Less Camara. Après un tour à la Rts, au journal télévisé, nous y avons trouvé de grandes figures, à l’instar de Mamadou Malaye Diop, Daouda Ndiaye, Sada Kane, Elisabeth Ndiaye, Ibrahima Souleymane Ndiaye, feu Amadou Mbaye Loum, Paix à son âme, et tant d’autres. Nous avons également rencontré un homme engagé qui avait un amour incontestable pour la presse et qui n’était pas à la base un journaliste : c’est feu Sidy Lamine Niass, Paix à son âme ! Ils nous ont donné notre chance.

Nous avons trouvé dans le groupe Walfadjri également des aînés, comme feu Abdourhamane Camara, Ousseynou Guèye, Mamadou Ndiaye qui nous a mis le pied à l’étrier. Et Sidy Lamine, Mbaye Sidy Mbaye, Mame Less Camara, etc. nous ont fait confiance. L’aventure continue d’ailleurs, puisque le groupe Walf reste debout. Et donc, riches de cette expérience, nous avons également connu d’autres groupes de presse pendant une quinzaine d’années, dont le Groupe futurs médias. Et nous avons connu d’autres journalistes respectés qui ont également connu d’autres expériences.

On s’est dit : « Mais on nous a donné notre chance, il faut également qu’on donne, à tous ces jeunes qui sont en formation ou qui sortent de l’école de formation, leur chance également, donc la responsabilité de transmettre ce qu’on a acquis par le savoir, c’est-à-dire la formation, mais également l’expérience. » En résumé Emedia invest se veut la synthèse des différentes expériences médiatiques dans notre pays. Je citerai le groupe Sud. Si Sud n’existait pas ? Si Mame Less Dia et Le Politicien n’existaient pas ? Si Cafard Libéré avec le fameux « 4 mousquetaires » n’avaient pas existé et d’autres expériences, peut-être que Emedia ne serait pas né. Je dois dire que nous ne sommes pas malheureux.

Vous avez nommé justement le Groupe Sud, est-ce-que ce n’est pas de là qu’est venue cette inspiration de lancer Emedia ?

Absolument ! Sud nous a beaucoup inspirés. Ce n’était pas quand même évident, pour des journalistes, de prendre le risque de quitter Le Soleil, ou un autre organe. Et souvent d’ailleurs des médias de service public, pour ne pas dire des médias d’Etat, comme on disait à l’époque, pour lancer Sud. Le mot « Sud », sous le contrôle d’ailleurs de ces aînés, c’est une façon de dire : « Il faut que l’information vienne du sud. Assez tout le temps, de tout recevoir, de l’Occident. » C’était aussi la période où l’on parlait beaucoup du Nomic (Nouvelle ordre mondial de l’information et de la communication). Des journalistes ont donc pris leur courage à deux mains, mais avec un bagage intellectuel, universitaire, une formation. C’est dans ces circonstances-là que Sud a été lancé et nous nous sommes inspirés de feu Babacar Touré et de ces compagnons, mais nous ne nous en sommes pas arrêtés là. C’est pour cela que je crois que Emedia constitue une expérience inédite en matière d’entreprenariat médiatique.

Il ne faut pas penser que l’entreprise de presse est comme toutes les autres entreprises et s’en arrêter là. Oui c’est en partie vrai mais l’entreprise de presse n’est pas une fabrique de détergents, il faut en être conscient et qui est mieux placé que des journalistes formés à la bonne école. Mais il s’avère que ce sont aussi des journalistes qui ont fait de la gestion, qui ont fait du management, qui sont au parfum des enjeux internes comme externes et qui pilotent une entreprise.

Nous avions l’habitude de voir les groupes de presse commencer par un journal, puis une radio et ensuite une télé. Pourquoi avez-vous choisi de démarrer avec un site d’informations ?

C’est vrai, les groupes de presse, dans notre pays, ont souvent commencé par la presse écrite. Et quand on interroge l’histoire des médias d’ailleurs, on n’a pas besoin de le dire parce qu’on pense naturellement aux journaux. Mais il faut être de son temps, le groupe Emedia est quand même « i », « e » c’est le digital, il signifie également, le Iqra et nous l’assumons dans le sens où nous mettons dans ce que nous faisons nuit et jour l’éducation, la formation, le désir de savoir, l’envie de savoir au cœur.

Parce que le journaliste qui informe doit être d’abord quelqu’un qui sait. Le « i » donc information, innovation, « i » comme investissement ? Et donc notre réflexion a consisté à dire mais on ne peut pas être au 21e siècle et faire comme tout le monde. Non, nous avons pris l’option de commencer par un site d’informations en disant que les choses vont se passer sur le digital qui est aujourd’hui un agrégat de contenus. Mais c’est aussi une convergence des médias dits classiques. Dans le digital, vous y trouvez de l’écrit, de la vidéo, de l’audio, des données, les data. Donc, Emedia.sn c’est l’aîné, le premier bébé. Emedia, c’est aussi cette association entre Emedia Invest et Sorano, c’était Nostalgie qui est devenu iRadio avec la fréquence 90.3 que tout le monde connaît.

Vous avez parlé du processus par lequel vous avez été convaincre des hommes d’affaires sénégalais. Depuis le lancement de ce groupe il y a une question qui revient souvent : Qui sont ces hommes d’affaires et quel degré d’influence ont-ils dans la marche du groupe et le contenu des différents supports ?
Aucun degré d’influence sinon que d’être des associés qui nous respectent et que nous respectons. Nous l’avons dit : Emedia n’a pas été suscité par un environnement externe ou une personne externe. Emedia est le fruit d’une réflexion et d’une conclusion à laquelle nous autres les professionnels, je veux parler d’Alassane Samba Diop, Mamadou Ndiaye, ma modeste personne, mais un homme de culture également, Hamidou Sall, écrivain et poète, Sidy El Mactar Samb qui a entrepris et qui a fait de radio Nostalgie ce qu’elle est devenue et dont iRadio a hérité.

Ces associés que nous avons également convaincus, ce sont des Sénégalais bon teint qui investissent dans plusieurs secteurs de l’activité économique, dans les Btp, dans les secteurs pétroliers, dans les grandes surfaces, dans l’immobilier et des Sénégalais qui ont une autre idée de ce que doit être la presse, contrairement à ce que beaucoup d’autres pourraient penser en disant : « Voilà, je crée mon journal ou ma chaine de télévision, je contrôle tout, j’en fais un outil de pression, j’en fais un groupe de pression et non un groupe de presse. » Nous sommes connus et reconnus de par notre trajectoire comme étant des professionnels. Aujourd’hui, le public s’est approprié notre slogan « l’information certifiée ».

C’est vrai parce que Emedia.sn, iTv, iRadio, Bés bi et la plateforme digitale l’on prouvé. Votre question m’amène à aller plus loin. Si nous interrogeons les expériences ailleurs, je crois que c’est cette sorte de complexe dont doit se départir nous autres professionnels des médias. Ils vous diront : « Non, nous sommes des journalistes, nous n’allons vers personne. » Non, il faut aller vers les gens justement. Mediapart, en France, que nous brandissons comme le modèle achevé a commencé par des actionnaires.

Aujourd’hui, le modèle économique de Mediapart a évolué pour une presse beaucoup plus libre parce que c’est un processus qui ne se décrète pas. Mediapart a racheté toutes les actions en créant une société avec, à sa tête, le célèbre Edwy Plenel qui a également tout un parcours. Sa carrière a commencé ailleurs. Il ne faut pas qu’on ait peur de ces modèles là et pour moi c’est le modèle le plus viable. Je crois, Emedia tout en étant un modèle achevé, pose sur la table une équation. Quel modèle économique devrions-nous avoir pour nos médias ?

Est-ce que l’envoi de Khalifa Diakhaté à la frontière entre la Russie et l’Ukraine, est un signal que vous avez voulu donner à nos médias africains ?

Nous avons voulu donner l’exemple en disant oui, ça se passe en Ukraine, donc cela nous regarde. Donc, on s’est rendu compte que c’était un choix éditorial pertinent. Emedia était un des rares médias africains à être présent sur le terrain, à aller à la rencontre de nos patriotes. Les informations que nous recevions d’eux venaient des médias étrangers, plus particulièrement occidentaux. J’ai l’impression que nos Etats ne sont pas suffisamment conscients des enjeux dans le domaine de la communication. Un Etat ne peut être fort s’il n’a pas des médias forts.

Ce n’est pas qu’il verse dans la manipulation mais qui rééquilibre un peu les choses. J’aime souvent donner l’exemple d’une enquête qui a été faite par Bbc il y a deux ans ou trois ans et qui a failli brûler le pays (Ndlr : sur les contrats pétroliers mettant en cause Aliou Sall). Or, on ne doit pas ignorer qu’il y a des enjeux économiques. Bbc aussi est intéressé par notre pétrole et gaz. Il y a des firmes qui vont de plus en plus venir chez nous mais pas avec les mains vides. Elles viennent aussi avec leur média et vont de plus en plus s’intéresser à notre pays. C’est l’enjeu donc de la communication, de l’influence et je crois que nos Etats doivent être de plus en plus stratèges et ne pas considérer les journalistes comme des moins- que- rien. Ce sont des acteurs qui ont appris à bonne école et doivent entreprendre mais surtout être également bien formés.

Tout dernièrement, le président Macky Sall a évoqué la pléthore de journaux et de sites et Baba Tandian redoute une grave crise du papier. En tant qu’éditorialiste et chef d’entreprise, quelle stratégie avez-vous mise en place pour pouvoir évoluer dans cet environnement ?

J’ai entendu Bamba Kassé, au micro de Alassane Samba Diop, dire que le papier, le journal Bés bi, coûte moins cher que le kilogramme de pain. C’est une remarque pertinente ! Au moment où tous les produits et services sont impactés par ce qui se passe entre l’Ukraine la Russie et les pays occidentaux. La farine, le blé, les hydrocarbures, tout est impacté. Et on voit même que l’Etat, pour ne pas laisser les prix flamber et protéger le pouvoir d’achat des Sénégalais, subventionne, renonce à des taxes, pour maitriser plus ou moins les prix. Pendant ce temps, rien n’est fait pour la presse. C’est pourquoi je prends le contrepied de ceux qui se plaignent de l’existence de 29 quotidiens au Sénégal. Et d’ailleurs, qui a créé ces 29 quotidiens ? Transparence pour transparence, et souvent ça manque beaucoup.

Vous avez aujourd’hui Bés bi, qui tire entre 3000 et 5000 exemplaires, pour un journal qui est né il y a moins de six mois, qui est dans un processus et qui va monter en puissance au fil du temps, par la grâce de Dieu. Mais c’est un journal qui consomme du papier ! Le papier est passé, en un temps record, de 300, 400 francs à plus de 1000 francs le kilogramme. Qui subventionne ? Est-ce qu’aujourd’hui l’Etat se dit que le Sénégal a besoin de la presse, la démocratie a besoin de la presse, de l’information ? Quand il y a la covid-19, vous arrêtez tout pour informer, sensibiliser les Sénégalais. Quand le pays fait face à des fléaux, à des situations de crise, c’est ce rôle que joue la presse. On se plaint de l’existence de 29 journaux, mais avec ce qui se passe, à ce rythme, c’est tous les journaux qui vont disparaitre. Bonjour les dégâts, parce que la nature ayant horreur du vide, ce sont des gens mal intentionnés qui vont occuper l’espace.

Il y a cette initiative des assises de la presse, qui est une bonne initiative, qui est à encourager. Mais j’y mettrais un bémol. Le Synpics a été bien inspiré d’initier cela. Mais cela ne peut se faire sans l’entreprise de presse. Parce que même là, il y a, à mon avis, à revoir notre manière de faire du syndicalisme, et je ne parle pas seulement des médias, je parle de manière globale. Donc, les entreprises doivent être des partenaires des travailleurs. Il faut préserver les droits des travailleurs, il ne faut pas transformer nos entreprises en champs de bataille.

Pensez-vous que Emedia a trouvé sa place dans cette jungle ?

Le choix de Emedia, c’est le choix du temps long. Nous n’avons pas attendu qu’on nous le dise, qu’on le relève, mais nous avons, dès le début de cette aventure, fait le choix de construire dans la durée et de la qualité. Le constat, c’est que l’offre que nous avons trouvée sur place était uniforme. Nous avons voulu nous distinguer, nous différencier. Si on nous attend sur le nombre de vues, peut-être, on peut ne pas, dans l’immédiat, nous trouver sur ce terrain-là. Et quand le vecteur de votre message n’est pas dans la qualité, vous n’atteignez pas votre cible. Pourquoi d’ailleurs cette facilité, aujourd’hui ? Parfois, c’est à la fois amusant et attristant que des gens pensent que le journalisme c’est facile. Il suffit d’avoir un téléphone, avoir accès à internet et se mettre à diffuser de l’information.

C’est se tromper ! Mais cela vous interroge en tant que professionnel. C’est pour ça que j’ai tendance à dire : « Envahissez les réseaux sociaux, soyez présents sur les réseaux sociaux, non pas en faisant comme les autres, mais en restant vous-même. » Parce qu’il arrivera un moment où on se rendra compte que nous tous avons intérêt à ce que les informations qui sont diffusées soient vraies. Et l’information, d’ailleurs sa nature, c’est d’être vraie. Le choix de la qualité nous vaut des retours positifs.

Il y a des gens qui disent : « Vous êtes trop sérieux »…

Oui, il faut être sérieux d’ailleurs ! Un média qui n’est pas sérieux n’en est pas un. Je pense que, la première chose d’abord, c’est que l’option de la qualité nous vaut cette reconnaissance d’une grande partie du public et nous les entendons tous les jours dire : « Vous donnez de bonnes informations. Vous nous apprenez des choses dans un pays où l’éducation est sujette à caution et à questionnement. » Mais, il n’y pas que cela, si nous prenons aujourd’hui la plateforme digitale qui agrège nos contenus, en moins de trois ans d’existence, vous allez sur notre chaine YouTube, nous sommes à plus de 89 millions de vues. Chiffre pour chiffre, iTv qui est née il y a seulement deux ans et demi, est à 500 mille abonnés.

Là où vous avez des chaines de télévision qui ont fait 10, 15 ans. Nous avons fait quand même une sacrée performance. S’y ajoute maintenant qu’aujourd’hui, sur la chaine YouTube, nous devançons certains de nos concurrents qui sont là bien avant nous. Tout est question aussi de choix éditorial et je pense que le nôtre finira par convaincre. Cela a déjà commencé parce que la qualité, tout le monde en veut.

Nous sommes dans un monde en crise et le format papier est menacé de disparition, qui attire moins que le format digital. Avez-vous intégré cette donne au moment de lancer du journal Bés bi ?

Absolument, nous en sommes conscients. Mais on a très tôt décrété la mort de ceci ou de cela. Depuis quinze ans, on dit que c’est la mort du papier. On se rend compte que ce n’est pas le cas. Le papier est devenu d’ailleurs l’un des business les plus rentable, puisque je disais que le papier journal coûte 1000 francs le kilogramme. Ça c’est la première remarque. La deuxième remarque, c’est que nous sommes un groupe de presse de notre temps, nous ne dormons pas sur nos lauriers.

L’autre chose est qu’on ne peut pas, du jour au lendemain, dire qu’on arrête tout parce que c’est la fin. C’est un processus ! Mais combien de fois, et c’est cela le paradoxe, Mamadou Ndiaye, Alassane Samba Diop ou Dj Boubs ont été interpellés dans la rue, par des Sénégalais qui disent : « Vous avez le site, vous avez une télé, vous avez une radio, mais où est le journal ? » C’est pour vous dire que contrairement à ce qu’on peut penser, les Sénégalais sont encore des consommateurs du journal. Il y a un public pour cela. Ce qu’il faut, c’est lui offrir un contenu de qualité.

Votre question m’amène à me dire que, est-ce c’est parce qu’on décrète la fin qu’il ne faut plus écrire des livres ? Pourtant on produit des livres. Il n’y a pas longtemps, un compatriote Mouhamed Mbougar Sarr, a été désigné Prix Goncourt. Et son livre est sous format papier, avant d’avoir un format en ligne. Il faut, à mon avis, continuer à investir dans le secteur mais de façon intelligente, surtout en anticipant sur les changements. Mais ces journaux-là et c’est valable pour tous les quotidiens, ne seront viables que s’il y a une vision globale de ce que doit être la presse. La presse doit être soutenue, pas dans le sens de la perfusion, mais dans le sens de la considérer comme un secteur d’activité économique.
A suivre…

Propos recueillis par Hamath KANE, Mandiaye THIOBANE & Babacar Ndaw FAYE

16 mai 2022


------------------------------------

Vous pouvez réagir à cet article