ÉPREUVES DE VIE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

L’école ouvre des horizons. Mais les déserts scolaires qui s’observent dans certaines zones rurales du Sénégal ne laissent planer aucun doute : des établissements quelconques, des classes à l’abandon, un absentéisme chronique, bref, un complet dénuement. Des élèves évasifs s’obligent chaque jour à arpenter les routes et les pistes qui serpentent des campagnes asséchées où, arbustes rabougris, hautes herbes en hirsute et arbres hérissés jalonnent l’itinéraire de ces gamins.

Sommairement habillés, garçons et filles, marchent, marchent encore et marchent toujours. Sans arrêt devrait-on dire, pour rejoindre des lieux de savoir inhospitaliers. Pas de toilettes, pas de cantines, encore moins d’eau potable. Hélas ! Les fournitures ? Rares et souvent hors de portée des familles démunies. Dans ces milieux désincarnés, les facteurs d’hostilité s’ajoutent aux difficiles conditions de vie pour n’entrevoir qu’une issue : l’exode.

Est-ce admissible que des intempéries ou des nuisances compromettent les enseignements en raison de la précarité de ces écoles dotées en majorité d’abris provisoires ? D’un point à un autre du pays, des villes aux villages, l’école devrait être perçue comme un trait d’union, un creuset de liens où se forge le sentiment d’appartenance à une nation qui se construit. La chance sourit à qui veut la saisir pourvu qu’elle soit d’égal accès.

Un écolier de Wodobéré ou de Mouye Ndiaye peut-t-il, le ventre vide, suivre assidûment les cours ? Son attention n’est-elle pas de ce fait, sujette à des perturbations ? Que valent les pédagogies si, à l’arrivée, les potaches décrochent plus tôt ?

Coupés du monde, osons l’affirmer, les élèves sont également déconnectés de ce même monde faute d’électricité et dès dix huit heures, plus personne ne s’aventure dehors, pas même les plus téméraires parmi les adultes desdites contrées. Pourtant, de ces « trous », compris entre le néant et nulle part, émergent des pépites qui stupéfient l’univers scolaire.

Ce seul fait suffit pour rappeler que l’éducation pour tous place les écoliers sur le même pied d’égalité… de chance. Le point de départ étant le même pour tous, la différence se jouerait sur les aptitudes, les talents, le travail et les progressions des élèves compte non tenu de leur extraction sociale ou de leur standing de vie. L’expression est toutefois en vogue et fait tendance.

Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres… De par sa conception, l’école publique, constitue un idéal. En revanche, elle n’est effective qu’aux termes de sa réalisation. A quoi aspire l’école sénégalaise ? A unifier le pays par des modes éprouvés de connaissances, de savoir, de savoir-être et sûrement de savoir-faire. Elle sert de relais de transmission de ces acquis aux jeunes élèves en qui germent les ferments d‘unité et d’harmonie.

L’épidémie de Covid-19 qui sévit partout a bouleversé les habitudes. Si dans les villes, les connexions sont possibles bien qu’aléatoires, les zones rurales, elles, en sont dépourvues. Un tel déséquilibre engendre l’inégalité qui se répercute sur les résultats scolaires. Le télé-enseignement crée ainsi des disparités.

Cette avancée technologique, quoiqu’importante, change le visage des écoles mais devient le terrain d’affrontements des politiques et des syndicats. En tout état de cause, les écoles ont toujours été des lieux de vie et de recréation. En leur sein s’épanouissent les enfants d’un Sénégal uni et souverain. En d’autres temps, l’état de l’école avait donné lieu à des débats vibrants et houleux. Désormais ces débats se résument à la « satisfaction des intérêts matériels » au détriment des questions pédagogiques très peu relayées. La dégradation des niveaux et des performances dans les examens et concours découle de cette césure très peu perceptible dans une école publique chahutée.

Pourtant elle a éclos des talents qui, devenus l’élite, s’en détournent au profit des écoles privées. Celles-ci ont précipité le renversement de perspectives, reléguant l’école laïque à un rang qui ne l’honore plus. Quelles solutions développer pour recentrer les politiques et fixer des options homogènes censées réduire le grand écart qui se creuse ? Osons le dire : la fracture scolaire, réalité indéniable, désavantage l’une synonyme d’échecs répétitifs et met l’autre au pinacle, couverte d’éloges. Faut-il repenser l’excellence ? N’existe-t-il qu’un seul moyen pour atteindre son but ? Alors, les Grandes Ecoles, un leurre ? La question divise et interpelle.

Le puits de Ngadiaga brûle toujours. Les flammes, incandescentes, restent vives sous les regards médusés d’habitants étonnés et inquiets à la fois. Toutes les méthodes utilisées pour éteindre l’incendie ont été vaines. L’incident, au demeurant grave, est révélateur de nos carences sécuritaires. Peut-être même il met à jour nos impatiences à jouir de nos richesses et l’empressement à délivrer des permis d’exploitation sans s’entourer suffisamment de garanties opératoires. Les hydrocarbures relèvent d’un métier délicat et à hauts risques. Il s’agit d’un long processus jalonné de sauts d’obstacles, d’embûches et de pièges. Chaque étape à franchir nécessite une parfaite maîtrise des paramètres. Il faut une méthode éprouvée d’exploitation des gisements. En attendant, le puits de Ngadiaga brûle… Toujours.

A Thiès, précisément dans le quartier de Mbour Quatre, ce qui s’y passe frise l’abjection. L’effondrement de maisons, fruit d’une vie de labeur, sous les yeux de leurs propriétaires qui n’ont plus de larmes pour pleurer. Si le lieu était impropre à l’habitat, parce que dit-on, il s’agit d’une forêt classée, alors pourquoi avoir fermé les yeux sur les constructions ? Dès le premier coup de pioche, les services décentralisés de la puissance publique auraient pu alerter, dissuader, sensibiliser et convaincre.

Mener une enquête après les démolitions ? N’y avait-il pas moyen plus efficace de décourager les initiatives que de réduire en gravats des édifices ? Visiblement cette affaire, certes poignante, nous administre la preuve que la cohérence ne gouverne pas les services de l’Etat. Au contraire on assiste à une confrontation de logiques dont le perdant n’est autre que le citoyen sans repères dans ces dédales. Rien n’est plus dangereux que des colères froides.

J’ai mal au cœur avec la mort dimanche de mon ami et confrère Jean Meïssa Diop. Souvenirs… Nous étions proches, si proches que nous échangions fréquemment sur la profession et ses avatars, sur l’écosystème, sur les menaces et sur les forces résiduelles d’une corporation piégée par les outrages et les outrances. Jamais pris en maladresse d’écriture, ses textes, peuplés de figures de styles, reflètent son regard lucide et désabusé sur la marche de la société.

En si peu de temps il a réalisé de belles œuvres qui l’ont rendu grand, célèbre et respecté. Bidule savourait un beau texte comme un printemps de Vivaldi. Il a vécu humble. Longtemps, il s’est inquiété de l’irruption dans les médias de la spontanéité érigée en vecteur éditorial. Jean, vigie et albatros de l’orthodoxie, avait mis son talent au service de causes justes, donnant à son métier qu’il a tant aimé des moyens de sa dignité. C’était un Mohican. A Diary, sa vaillante épouse, mon affectueux soutien.

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