ESPRIT DE TERROIR

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Dakar se vide de ses habitants et des ses occupants à la faveur de la célébration de la Tabaski. L’intérieur renoue avec l’animation. Si bien que la campagne, le monde rural, les communes et les villages connaissent un regain de vitalité qui s’observe de plus en plus. Les gens construisent des maisons. Parfois même de belles villas sortent de terre. Des infrastructures collectives sont édifiées : centres de santé, lycées, foyers culturels, marchés, stations d’essence, stades, poste de sécurité entre autres.

Dans certaines localités, des entreprises ou des unités de transformation s’implantent. Autant dire que le terroir a le vent en poupe désormais. Une ambiance créative prévaut. Cette propension au retour au bercail ne doit rien au hasard. Plutôt fait-elle écho au tropisme actuel des Sénégalais en quête d’authenticité.

A l’évidence, l’hypertrophie de Dakar n’offre d’autres perspectives que… l’exode urbain. Un discret repeuplement des espaces ruraux sonne comme un renversement de l’ordre des facteurs : la ville exerce moins d’attrait. Le miroir aux alouettes ou le mirage ne fonctionne plus. A l’inverse, le terroir semble redevenu à la mode, non comme un effet de circonstance mais comme un objet économique, touristique et culturel à la fois.

Tous les atouts et les attributs d’une contrée donnée sont exhibés pour davantage favoriser une atmosphère singulière voire distinctive. Certains vous diront, non sans humour, que la recherche du pittoresque l’emporte de loin sur le clinquant, le « m’as-tu vu » puérile. Le phénomène prend de l’ampleur. Les terroirs attirent les gens des villes nostalgiques de leurs racines.

Contrastant avec la vie urbaine et ses effets repoussants, l’engouement pour le « royaume d’enfance » se traduit par l’érection de gîtes ruraux, la promotion des produits du terroir sous forme de semaines ou d‘opérations de vente, des consommateurs tournés vers des « aliments plus vrais », plus « bio » à des prix « militants » censés soutenir le pouvoir d’achat local.

Une charge affective autour du terroir ou de tout ce qui en vient s’empare des « ressortissants » qui s’organisent en ville pour garder le lien avec le lieu d’origine. L’opulence de certains terroirs a fortement impacté des régions entières qui, pour se distinguer, s’appuient sur l’appellation d’origine de certains produits à la spécificité naturelle et au bon goût

Un respect de la tradition est convoqué, tout comme est invoquée la nostalgie d’un passé dans les conversations ou les retrouvailles urbaines sur fond de souvenirs, de plaisir, de proximité ou de convivialité. On évoque la mémoire relative au sol, à la terre, à l’artisanat, à la ferme, à la forge, au cours d’eau, à la forêt, à la clairière, aux récits, et même aux narrations poétiques.

Le concept de « retour au terroir » séduit de plus en plus des hommes d’affaires explorant les produits du cru, suscite des vocations en même temps qu’il inspire des créateurs émerveillés par la beauté des lieux ou la richesse à l’état brut. En d’autres termes, l’intérêt croît.

A cet égard, l’exemple emblématique vient de la ville de Mékhé qui se transforme à vue d’œil sous l’égide de son dynamique maire Maguette Wade. Un haut cadre de la Banque Africaine de Développement (BAD) qui a décidé de rentrer au bercail pour faire bénéficier à sa ville -à l’époque une bourgade- de son expérience. M. Wade, atypique dans sa démarche, s’engage en politique et remporte l’élection municipale. Il devient maire et apporte une nouvelle organisation de la ville en identifiant ses forces et ses faiblesses. Mêmes les faiblesses deviennent à ses yeux des forces. Il privilégie l’écoute et l’observation, focalisant son attention sur le charme de l’artisanat de sa ville dont la réputation est bien réelle.

Il met en évidence le talent des professionnels du cuir et lui-même se prend pour un VRP des produits de la tannerie qui émerveille le Président de la République venu magnifier cet état d’esprit. A force de travail et d’imagination, Maguette Wade parvient à tuer dans l’œuf toute avidité, redonnant du souffle aux métiers traditionnels par la relance de l’innovation. Mékhé, désormais inscrite sur les tablettes des investisseurs, possède son propre agenda et trône comme « the place to be » !

A l’instar de Maguette Wade, le phénomène terroir fait des émules un peu partout au Sénégal. D’autres conversions sont en cours. Des universitaires de renom, des fonctionnaires ou des hauts gradés de l’armée à la retraite, retournent au bercail et n’hésitent pas à s’engager dans des causes sociales ou économiques. Tous redécouvrent les ferments de l’immersion avec un nouvel enthousiasme qui en dit long sur le nouveau cycle de vie qui s’ouvre pour eux. Le terroir se veut un espace homogène. Il est aussi un « refuge d’habitudes », selon un géographe qui y perçoit les nouveaux ressorts de l’Acte III de la décentralisation avec un transfert de compétences dévolues aux nouvelles communes de plein exercice.

Si Ngaye a ses « marakis », le Pootou se distingue par l’excellence de son maraîchage, Quid de Fatick et son sel ? Wayembam et son lait ? Joal et ses truites ? Parce qu’ils répondent à une certaine typicité (pour utiliser le jargon des experts) les terroirs rivalisent d’amour propre et d’attachement à des codes que les résidents se plaisent à exhumer aujourd’hui.

Au Fouta, notamment dans le Halaybè, la célèbre cordonnerie de Adama Sidiki Sakké a marqué son époque sous l’ère des chefs de canton. Dans le Lao, la bijouterie de Oumar Demba Sylla a construit et consolidé l’imaginaire des femmes, leur goût de l’or, leur élégance, leur raffinement, toutes choses qui ont contribué à asseoir la notoriété de ce grand orfèvre connu pour sa droiture, sa probité et son honnêteté.

Sans risque d’exagération, le printemps des terroirs s’apprécie comme une irrésistible ode en faveur d’une qualité réputée. (Kirène et sa nappe phréatique), d’une spécificité (pagnes tissés de Balantacounda), d’une caractéristique et d’une distinction (miel et huile de palme de l’est du +Sénégal). Est-ce le produit qui fait le terroir ? Ou l’inverse ?

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