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ET SI ON CENSURAIT LE RÉEL !

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Alors que l’effervescence des élections locales bat son plein et que la politique accapare tous les esprits, des événements en apparence superficiels et anodins se déroulent, qui pourtant en disent long sur l’état de notre société. Jeudi passé, la presse relatait sur le ton d’un compte de rendu digne d’un cessez-le-feu obtenu au Proche-Orient, “l’accord” entre le Conseil National de Régulation de l’Audiovisuel (CNRA) et la maison de production Evenprod concernant la diffusion de la série “Infidèles”. Frappée d’interdit, cette sitcom pourra de nouveau être retransmise, grâce au bon vouloir de la tchéka, oups du CNRA plutôt, et de son Président, Babacar Diagne. “Faire le gendarme n’est véritablement pas notre tasse de thé”, s’est-il cru bon de dire lors de l’officialisation de cet accord qui place le cinéma ou la fiction, art libre (excusez ce pléonasme) par essence, sous le giron d’un organe de contrôle. “Le plus important à notre niveau c’est que nos valeurs et nos réalités soient respectées”, a-t-il encore asséné.

Deux commentaires s’imposent.

Si un cinéaste, un peintre, un écrivain, un chanteur, doit assujettir son œuvre aux prescriptions et amendements d’un tiers, aussi légitime que soit un organe de contrôle, c’est la mort de toute liberté créatrice et la culture y perd un peu de son âme. Mais on n’accablera pas ici l’équipe d’Infidèles qui cherche avant tout à ce que le grand public ait accès à la série et à se défaire d’une réputation sulfureuse.

Par contre, la sortie de Babacar Diagne sur les “valeurs” et les “réalités” sénégalaises méritent une attention particulière. Il semble, en effet, que ces discours doucereux, onctueux des gardiens actuels du “bien”, des “valeurs” ou des “réalités” sonnent de plus en plus comme une forme de culture du déni sur le vrai visage du Sénégal, sur le réel tel qu’on le voit se dérouler dans les villes, quartiers, villages et campagnes. « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », disait l’écrivain journaliste Charles Péguy, dans ses Cahiers de la Quinzaine. Au Sénégal, on est de moins en moins enclin à voir ce que l’on voit.

Toutefois, on peut fermer les yeux ou se boucher le nez, mais la réalité n’est pas aussi idyllique, naïve et innocente que certains de nos conservateurs voudraient le faire croire. Ceux-là semblent professer, pour paraphraser Jean Jacques Rousseau, que “le Sénégalais est bon, mais la télévision le corrompt”.

Un faisceau de faits montre, cependant, que cette réalité tant fantasmée est bien plus subversive, infiniment plus trash que ce que l’on voit dans “Infidèles”, “Maîtresse d’un homme marié” ou “Golden”.

Samedi dernier, notre collègue Abdoulaye Sylla a consacré son émission Biir Negg (I radio) à une histoire aussi hallucinante que tragique : un homme, marié à trois femmes, est mort à Joal dans les bras de sa maîtresse, elle aussi mariée. Plus étonnant : cette liaison était connue de tous dans le village, même du mari cocu et des ses enfants qui... ont conduit la victime à l’hôpital après les premiers signes de malaise le jour du drame.

Le 30 octobre, la rubrique faits-divers des journaux faisait ses choux gras d’une dispute entre deux amants complètement nus sur la voie publique dans le quartier très populaire de Grand Dakar.

Enfin, pour ne pas prolonger indéfiniment cette recension, dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 octobre, deux personnes de même sexe ont été surpris dans une position intime sur la Corniche Ouest.

Ces anecdotes, qui valent pour tant d’autres et qui se sont déroulées sur un laps de temps réduit, appartiennent à notre quotidienneté la plus banale. Elles font partie intégrante des "réalités" que feint d’ignorer le CNRA.

Elles ont, surtout, la vertu de révéler l’ineptie de la censure mais également le mauvais procès fait aux créateurs de feuilleton. Que l’on sache, aucun producteur, cinéaste ou scénariste n’a sorti de son imagination les scènes décrites tantôt pour les convertir en œuvre de fiction.

Au Sénégal, comme partout ailleurs dans le monde, la réalité est bien plus dérangeante, cruelle, sombre et perverse que la fiction. Et elle est largement en avance sur elle.

Le comprendre et en tenir compte nous éviterait bien des débats stériles.

Adama NDIAYE

8 novembre 2021