HABIB THIAM : LE CULTE DE L’AMITIÉ

news-details
Tranche d’histoire

De nos jours, l’amitié véritable est une valeur de plus en plus rare. Pire à l’ère des nouvelles technologies et des solitudes interactives, l’ami peut être celui qui précipite votre chute. Il vous filme, exposant vos travers à la face du monde. Habib Thiam, né le 21 janvier 1933, n’était pas fait de ce bois. Le regretté ancien Premier ministre est resté l’ami véritable jusqu’à sa mort, le 26 juin 2017. Emedia retrace la trajectoire de cet homme d’État au moment où la sphère ministérielle "sphérex" du deuxième arrondissement de Diamniadio va porter son nom.

Le décret matérialisant cette décision a été pris mercredi dernie 15 septembre, en Conseil des ministres. Une façon pour l’État de saluer la mémoire d’Habib Thiam, qui a été chef du gouvernement du Sénégal de janvier 1981 au 3 avril 1983, puis du 8 avril 1991 au 3 juillet 1998. Au Parti socialiste (PS), on apprécie à sa juste valeur l’hommage rendu à un de ses plus illustres membres. Pape Massar Ndoye, membre du Secrétariat national exécutif du PS et Secrétaire général de la coordination PS communale de Louga, emprunte des termes élogieux pour remercier le chef de l’État, Macky Sall. "On a accueilli la nouvelle avec plaisir, s’enthousiasme-t-il. Parce qu’il s’agit d’honorer un des nôtres et un des plus illustres dirigeants de l’État et du PS. Encore une fois, (après Ousmane Tanor Dieng), le chef de l’État honore le PS à travers un de ses membres les plus méritants. L’homme Habib est multidimensionnel. L’homme, en lui-même, est d’un éclectisme débordant. Il brillait aussi bien dans les amphithéâtres de l’université que sur les pistes d’athlétisme."

Relation forte avec Abdou Diouf

Sportif accompli, Habib Thiam fut, en effet, champion de France universitaire du 100 m et brillait sur toutes les pistes d’athlétisme face à de redoutables concurrents d’alors dont un certain... Lionel Jospin, qui a été un de ses meilleurs amis. Une complicité solide naquit entre les deux jeunes ténors. Au point que devenus plus tard responsables, ils ont contribué au raffermissement des relations entre Paris et Dakar.

Mais, son camarade de parti retient du défunt son sens de l’amitié. "Ce qui m’a surtout séduit, c’est le culte de l’amitié. Il a érigé l’amitié au rang du culte. Comme en témoigne sa relation avec le président Abdou Diouf", confie-t-il, dans cet entretien accordé à Emedia.

Pour la petite histoire, rembobine le responsable socialiste, "quand ils (Habib Thiam et Abdou Diouf) ont terminé leurs études, Habib avait choisi de voyager par bateau. Abdou, certainement pressé de rejoindre le pays, avait choisi l’avion. Deux ou trois jours avant, il (Habib) a pu persuader Abdou Diouf, de faire le voyage par bateau en même temps que lui. Et le président (Abdou Diouf) est allé échanger son ticket d’avion avec le grand-frère d’Habib Thiam. Malheureusement, c’est l’avion qui est tombé au large de Dakar avec David Diop. Finalement, on peut dire même qu’involontairement, Habib a sacrifié son frère en faveur de son ami. Cette relation qu’il avait avec Diouf nous rappelle celle qui existait entre Montaigne et La Boétie, auteurs philosophes moralistes du 16e siècle."

Premier ministre de 1981 à 1983, avant son éviction, au profit de Moustapha Niasse, il est resté fidèle à Abdou Diouf. En 1991, il est revenu aux affaires avant d’être encore remercié en 1998 pour céder la place à Mamadou Lamine Loum. "Mais, ça n’a en rien altéré la relation de forte amitié qu’il avait avec Diouf", loue Ndoye. Non sans faire remarquer que ce n’est pas "ce que nous voyons aujourd’hui."

Citius, Altius, Fortius

Intellectuel de haut vol, Habib Thiam avait également "l’éthique politique dans le sens étymologique du terme." "Ce n’est pas de la politique politicienne telle que nous le voyons aujourd’hui, à travers des injures, des invectives. C’est de la politique de réflexion, de la politique de construction d’un État, d’une Nation. On se souvient toujours d’Habib Thiam dialecticien, très fort en rhétorique. Il aimait bien animer des débat. Je me souviens aussi de ses passes d’armes avec le président Wade, à l’Assemblée nationale à l’époque. C’était un plaisir de les écouter contrairement à ce que nous voyons aujourd’hui."

Des qualités qui font d’Habib Thiam, remarque notre interlocuteur, "un modèle pour nous militants, dans l’engagement, dans la conviction". Il précise : "Parce que souvent ce qui se passe, c’est que le comportement des militants, des politiciens pour ne pas dire des hommes politiques, aujourd’hui, tient à la position qu’ils occupent. Chaque fois qu’ils sont promus à une station, ils se comportent très bien. Ils démontrent une loyauté et un engagement. (En revanche) dès qu’ils sont démis, ils sont dans l’invective, dans la critique facile. Mais Habib a conservé sa dignité, a résisté à toutes les épreuves. On ne l’a jamais entendu insulter, se plaindre. On n’a jamais remis en cause son engagement politique pour un poste ou pour des intérêts strictement matériels. C’est un hymne dédié aux jeunes de ce pays pour que l’engagement politique ait un sens, qu’il ne soit pas lié à un intérêt particulier, pour qu’il s’adosse à des convictions, à une idéologie, à une doctrine, et que nous restions dignes et attaché aux valeurs de notre société : humble après la victoire ou après une distinction mais également digne après une défaite".

Cette force éthique, Habib Thiam la tire de sa culture sportive. Il a présidé le Comité national olympique et sportif sénégalais (CNOSS), de 1977 à 1979, avant de transmettre le flambeau au président Lamine Diack. D’ailleurs, renseigne son ami, "dans son leadership politique comme professionnel", Habib Thiam s’est beaucoup appuyé sur la devise olympique, Citius, Altius, Fortius (« plus vite, plus haut, plus fort »), symbolisant l’excellence : il ne s’agit pas de glorifier la performance ou la victoire, mais de donner le meilleur de soi-même, progresser, se dépasser au quotidien, sur le stade comme dans la vie. Mais, poursuit-il, "il n’y a pas que cela. Habib, également, dans son management, s’est appuyé sur des valeurs fondamentales du sport, à savoir l’humilité et la dignité. L’homme est resté digne jusqu’à sa mort. Il n’a jamais renié ses convictions politiques ni idéologiques."

"Il a complètement transformé le Nord du pays"

Au-delà de sa dignité et de son humilité, on retient du legs qu’il a laissé à la postérité "le corpus des valeurs de la société, qui constituait la trame de son caractère". Ainsi, Habib Thiam, "d’une rigueur extrême", a transmis ses valeurs, de par son éducation, à sa famille, à ses enfants dont le regrétté Mabousso Thiam. "Habib bien que marié à une européenne, était profondément et viscéralement attaché aux valeurs sénégalaises. Chaque fois que je suis allé le voir, je l’ai toujours trouvé chez lui, le Coran à la main, en même temps que son épouse. Donc, quand on parle de dignité, d’attachement à nos valeurs, il faut nécessairement penser à Habib Thiam", narre le témoin.

Étudiant au Sénégal et en France, il a été admis à la prestigieuse École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), en compagnie de son ami de toujours, le président Abdou Diouf. Ils en sont revenus diplômés et prêts à servir l’État au plus haut niveau. En 1958 déjà, à l’âge de 26 ans, Habib Thiam était Secrétaire d’État chargé du Plan et membre du gouvernement. Puis, président du Groupe parlementaire, ministre, ayant occupé des départements extrêmement sensibles notamment le monde rural. "C’est Habib Thiam qui a transformé complètement le Nord du pays, entre Richard-Toll, Mbane, et Dagana. Il en a fait quasiment la Californie de l’Afrique. Pour la riziculture, il a mis en place toutes les sociétés d’encadrement que nous avons aujourd’hui, soit la SAED (Société d’aménagement et d’exploitation des terres du Delta et de la Vallée du fleuve Sénégal, la SODAGRI (Société de développement agricole et industriel du Sénégal), j’en passe. Vraiment, c’était un homme d’État d’une dimension très élevée", souligne Ndoye.

Il ajoute : "entre le sportif qui a été champion de France universitaire du 100 mètres, l’homme d’État qui a occupé les fonctions les plus importantes et qui n’a jamais fait de l’ombre à son ami, qu’il a toujours servi avec compétence, engagement, avec loyauté, parfois même intrépidité, l’ami, et le père de famille, Habib Thiam a transmis des valeurs qui fondent la société sénégalaise." D’autant plus que se désole-t-il "le problème de notre pays actuellement, se situe au niveau de la formation civique." D’où son enthousiasme de voir le chef de l’État, Macky Sall, insister "pour qu’on restaure, qu’on réhabilite les cours d’Instruction civique" à l’école.

Vous pouvez réagir à cet article