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IL FAUT ESTIMER SEMBOUYANE HEUREUX !

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Écriture d’un mythe, celle de L’odyssée des oubliés. L’histoire racontée comme l’écriture d’ailleurs ont un seul ennemi : l’oubli. La ruse du diable selon l’écrivain Max Gallo. Mais, dans cet ouvrage, l’homme prend son visage. Les personnages ne peuvent pas vivre, mais ils souhaitent exister, témoigner sans parler, triompher face au mal. Chaque instant vécu est immortalisé par les mots, le seul canal qui permet à ceux qui prennent part à cette odyssée de dompter le temps oppressant, ravageur, destructeur. Le néant définit leur présent, mais pas leur avenir dont l’histoire garde leur passage : le but de leur combat acharné contre la déshumanisation qui s’est emparée de notre monde. De l’humanisme ! On sent ce cri strident qui veut juste percer le silence sans boussole dans un cimetière bleu. A L’orée du trépas, « les semeurs de cimetière menaient la terreur sur terre ». Avec ce livre, ils envahissent la mer, partout d’ailleurs. Même le grand bleu perd son immensité, sa beauté, sa divinité face à la cruauté. Mais l’auteur lance un appel de détresse. Son objectivité trahie par son titre. Un lieu d’énonciation anticipé, disent les critiques. En construisant un pont sémantique entre odyssée et oubliés, ce qui est considéré comme abject, comme détestable, comme répugnant attire. En cause, le vocable « Odyssée » appartient à Ulysse, le valeureux personnage de Homère. Un roi donc amoureux d’une reine, la fille d’icarios en l’occurrence Pénélope. De grands personnages, pour une grande aventure. Une esthétique bien choyée dans la littérature médiévale, du moyen âge et même classique puisque les personnages principaux font partie de la haute hiérarchie sociale, autrement dit la royauté.

Ulysse d’un genre nouveau

Dans L’odyssée des oubliés, les rois s’effacent, des vaillants prennent le relais. Des soldats qui préfèrent l’honneur au déshonneur. La grande aventure appartient à ceux qui sont regardés, mais pas vus. Ceux qui, dans la sphère sociale et sociétale, sont des cadavres ambulants qui vivent au royaume des morts invisibles. Une visée stylistique à double signification : D’abord déconstruction. Celle esthétique dans la mesure où la littérature fait vaciller aussi bien la base que la saillie de la pyramide sociale. Les canons classiques sont donc remis en cause. Enfin, la plus grande déconstruction est celle idéologique parce que les candidats à l’émigration irrégulière ou clandestine ne font pas partie de la dèche sociale. Ce sont des jeunes sans terre, sans amour, ni travail. On pense à Sembouyane, à Idy, à Makeda. Ce sont des écrivains sans liberté, sans pouvoir donc face à des contre-pouvoirs qui veulent leur faire porter des œillères totalitaires comme c’est le cas pour Alain. Ce sont des femmes dépossédées de leur humanité avec des hommes (le sont-ils d’ailleurs) qui creusent un large fossé entre elles et leur dignité. C’est le cas pour Maguy, Diary. Comment vivre alors ? Une question qui traverse l’ouvrage. « Partir et mourir, mourir ou partir ». Le choix est vite fait : partir. Makeda, Maguy, Diary, Papa, Idy, Alain, Mohamed... ce sont des Ulysse d’un genre nouveau comme le dit si bien le narrateur. Et ce n’est pas un hasard si les paragraphes finissent toujours par les prières. « Ô monde en perdition, viendra-t-il qui comme Zeus se rappellera et sauvera les oubliés, existe-t-il seulement ? » Des rois s’agenouillent hélas devant leur Dieu.

Amour, vie, mort

Mais la trame du récit ne laisse aucune place à la spiritualité. Le cadre spatio-temporel est une prison à ciel ouvert, des Ecailles du ciel pour reprendre le roman de l’écrivain guinéen Thierno Monénembo. Dans L’odyssée des oubliés, la vie et la mort se tiennent la main. La première a jalousement envie de ne plus susciter la crainte, l’autre de ne plus être désirée. Les deux faces de l’existence réussissent à déjouer les obstacles posés sur leur chemin. Le sombre et le lumineux parlent, discutent, échangent. Ils décident même de se camoufler en projetant désormais la couleur grise. L’envie de garder jalousement leur secret. La mort et la vie s’aiment. Le début s’est amouraché de la fin. Les deux contraires s’attirent. Le oui et le non vont de pair. On dit souvent que le pouvoir a besoin de l’opposition, l’homme d’une femme, une règle d’une exception, un mot, d’un contraire... l’homme a beau essayer de les séparer, mais ces frontières s’effilochent avec le temps. Les deux amoureux attendaient ce moment. De la patience naissent les plus grandes aventures. Ce fut le bon moment, le bon endroit pour la bande à Sembouyane. Ces héros sont marginalisés, maltraités, ravalés à la plus petite échelle de l’existence humaine... embarqués dans des pirogues de fortune sans boussole dans la tempête. Et pourtant, ils étaient eux-mêmes leur propre commandant, l’architecte du monument qu’ils veulent bâtir. Sembouyane ne laissera jamais cet ouvrage si beau, si grand, si aimé seul au fond de l’océan. Il a trouvé une échappatoire grâce aux mots. Les 26 alphabets sont des êtres, des partenaires qui ont érigé un bouclier contre le mal. Sembouyane avait réussi donc déjà son odyssée. A la page 133, c’est lui-même qui écrit : « En écrivant, j’avais l’impression de défaire la mort et à chaque ville, à chaque halte, j’achetais du papier que je noircissais. Grâce à Alain, j’avais maintenant mon pays juché au sommet d’une librairie. J’habitais à présent une grande et belle bibliothèque, un pays merveilleux et flamboyant où j’échappais à la dure réalité de l’exil. »

Régir son présent, néantiser son passé, décider de son avenir

L’odyssée n’était pas une contrainte mais un acte de liberté, de libération. Estimer ces héros heureux comme Sisyphe d’ailleurs. Que faut-il à Alain pour faire partie de ce voyage : rien qu’une écritoire et un carnet. Les mots pour s’évader, les mots pour voyager, les mots pour décrire la tragédie humaine qui solidifie de plus en plus le berceau du continent qui a donné naissance difficilement à ce monde. Le lecteur, en ouvrant ces pages, prend place dans cette odyssée. Il ne peut rester coi, indemne puisque chaque phrase est le début d’un voyage. Il devient même un clandestin. Un inconnu partout, un aimé nulle part. Il est celui qu’il faut craindre ou sauver ; celui qu’on doit régir son présent, néantiser son passé, décider de son avenir comme les derniers jours d’un condamné. Si l’ignominie humaine a eu raison de leurs corps, elle a échoué face à leur histoire drapée sous le manteau de ce livre. Sembouyane finit par ces mots : « Ce livre sera mon linceul, son titre, mon épitaphe, et ton cœur, lecteur, si tu m’as compris, sera une sépulture suffisante à mon salut pour que personne n’oublie notre odyssée. »

Mais qui va oublier cette grande odyssée littéraire où le narrateur a photocopié non seulement un quotidien, mais un destin. Le temps n’y pourra rien d’autant plus que celui qui réussit cette prouesse se caparaçonne dans les cavernes de l’immortalité.

Papa Alioune SARR

8 décembre 2021


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