IMMOBILISMES

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EDITORIAL - Par Mamadou NDIAYE

« A brebis tondue, Dieu mesure le vent. » Le Sénégal fait face à des épreuves. Il n’est pas seul, puisque d’autres nations de la sous-région affrontent des difficultés d’une toute autre ampleur. L’économie et la géographie se mêlant en s’enchevêtrant, aucun pays ouest-africain tout au moins ne peut prétendre s’en tirer à bon compte en jouant au « loup solitaire. » Non seulement c’est suicidaire mais dans le contexte de crises à répétition, les épreuves rencontrées sont proportionnées aux forces des pays pris ensemble ou séparément.

Tant que la crise n’était qu’au stade de menace, elle ne requerrait pas plus de moyens pour la juguler. Maintenant qu’elle est hors de proportions, les Etats, sous peine de disparaître, s’ajustent. Ils ont tous affiché de surprenantes vulnérabilités : trop d’import (de produits finis), très peu d’export (des matières premières), forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour l’approvisionnement en denrées alimentaires : pattes, riz, lait, et dans le domaine de la santé, on l’a vu à la faveur du covid-19, certains paramètres médicaux, loin d’être maîtrisés, révèlent de notoires carences qui nous exposent davantage aux dangers.

Au sortir de la crise sanitaire une réorganisation impérative de la carte sanitaire va s’imposer pour mieux la rééquilibrer en faveur des régions qui sont dans la dèche et constituent de fait des déserts médicaux.

En Côte d’Ivoire, les idées bouillonnent dans les têtes depuis la brutale disparition du défunt Premier Ministre Amadou Gon Gon Coulibaly. Il représentait l’atout-maître du président sortant Alassane Ouattara qui avait misé à fond sur ce fils de famille influente du Nord pour lui succéder et surtout lui assurer ses arrières une fois élu. Rebelote. La démission acceptée du vice-président Kablan Duncan brouille davantage les cartes quand on sait que l’intéressé, exclu du PDCI pour insubordination, avait rejoint le camp présidentiel victorieux.

D’autres prétendants au fauteuil ivoirien affinent leur stratégie. Les alliances et les rapprochements se font et se défont dans une frénétique course contre la montre. Toute erreur politique va être fatale. Il y a certes des poids lourds en Côte d’Ivoire mais Guillaume Soro, Laurent Gbagbo, Blé Goudé et Tidiani Thiam sont à l’extérieur. Absents, ils n’ont jamais été aussi présents dans le débat politique qui s’amorce. Cependant, un dinosaure cache son jeu : Henri Konan Bédié qui, non seulement se fait désirer, mais laisse ses partisans orchestrer sa candidature en s’emmurant dans un silence épais pour perturber l’échiquier politique.

L’inclassable Kouadio Konan Bertin, alias KKB, laissera-t-il le sage de Duékoué, à l’ouest, savourer une candidature lisse ? A la fois imprévisible et décapant, KKB, ne supporte pas que son camp, le PDCI, ait misé sur un « vieux » de 89 ans, une « insulte à l’avenir », traduction : un pied de nez à la jeunesse », dit-il mezza voce dans l’optique de ne pas s’aliéner cette importante frange juvénile de l’électorat ivoirien. Le scénario de 2010 n’est pas près de se reproduire à l’identique. Toutefois, la complexité du jeu politique masque bien des inconnues que recèle le prochain scrutin à enjeux multiples.

Il y a loin de la velléité à la volonté au Mali voisin qui cristallise un mélange de crispations, de frustrations et de contestations permanentes en toile de fond d’une crise politique sans fin. La rue grossit tous les vendredi. Elle ne revendique qu’un point crucial : la démission du président en exercice, Ibrahima Boubacar Keïta. Lequel, en panne d’initiatives, subit les événements. Son principal challenger, l’énigmatique imam Mahmoud Dicko lui impose son propre agenda : réformes approfondies, institutions décriées et formation d’un gouvernement d’union nationale. L’imam Dicko souffle le chaud et le froid.

Les jeunes, force du Mouvement du 5 juin (M5), s’impatientent. Ils veulent en découdre avec les forces de défense et de sécurité du Mali dans le but de déloger le président de son Palais de Koulouba qui surplombe la capitale Bamako. Les concessions donnent une idée plus précise de l’inversion des rapports de forces entre un pouvoir acculé et un populisme qui a le vent en poupe.

L’incapacité de l’opposition à peser sur le cours des choses ouvre un large boulevard aux partisans du guide religieux qui appelle au calme tout en incitant la foule à faire le siège de la rue. Ceux qui passaient pour des ténors de l’opposition entourent désormais l’homme clé de la situation, l’imam Dicko en l’occurrence. Ils comptent ainsi engranger des dividendes politiques en cas d’assaut final. Ils jouent. Alors que le Mali s’enfonce dans une crise irrémédiable.

Une crise d’envergure similaire plonge la Guinée dans un immobilisme politique qui ne présage rien de bon. Ni de rassurant. Par les actes qu’il pose, le Président Alpha Condé, 80 ans, a fini de dévoiler son intention de briguer un troisième mandat. Il a ôté toute crédibilité aux consultations de type référendaire visant à légitimer sa démarche dépourvue de sens politique aiguë.

Pour avoir pris trop de lumière, l’ex dirigeant de la Feanf, choisit maintenant de se placer à l’ombre. Il ne parvient plus à convaincre. Par entêtement, Condé manque de retenue vis-à-vis de ses opposants qui, excédés, pourraient se radicaliser en lui imposant l’épreuve de force et le pousser à la faute fatale.

La région ouest-africaine risque de détenir la palme des immobilismes. En dépit de leur âge avancé, les présidents ivoirien et guinéen s’accrochent encore au pouvoir. Il est vrai que certaines conjonctures brouillent les repères à l’image de la complexité politique en Côte d’Ivoire. Au-delà de l’instinct de survie, les chefs d’Etat ouest-africains ont besoin d’un espace plus conséquent pour tisser des solidarités entre des peuples déjà bien imbriqués.

A cet effet d’ailleurs, la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO) a récemment encouragé les banques primaires à soutenir les relances envisagées par une réouverture progressive du crédit. Sera-t-elle entendue ? Clairement, ces établissements ne se hâtent pas pour injecter des liquidités, attendant plutôt d’apprécier l’impact de la crise sanitaire sur la tenue des actifs productifs.

Autrement dit, l’ampleur de la crise économique déterminera les secteurs qui en ont fait les frais et les hypothèses de changement. Ici ou là des recompositions de tours de tables ne sont pas à exclure. Les investisseurs guettent les recapitalisations favorables, signe d’une reprise du crédit, donc du business à l’échelle régionale.

La récente sortie du patron de la BRVM, M. Edoh Kossi Amenounve, invitant les entrepreneurs à recourir aux emprunts aux divers compartiments de la Bourse d’Abidjan s’apprécie comme un signal du marché financier qui a montré sa résilience face à la crise.

Un habitué, de surcroît financier averti, confie : « Les ajustements provenant de la crise mettent du temps à se préciser, ce qui pousse les acteurs à la prudence du fait des incertitudes sur les fluctuations de prix des actifs. »

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