INDIFFÉRENCE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Par un déroutant hasard, des gendarmes font l’autre jour une découverte ahurissante : des adolescents, en grand nombre, détenus contre leur gré dans des conditions inhumaines, non loin de Dakar. L’affaire fait grand bruit dans les réseaux sociaux mais très peu d’effet dans l‘opinion publique. Des êtres décharnés, hagards, hors du temps, fragiles et malades sortent d’un trou noir. Saleté repoussante et misère extrême caractérisent leur sordide lieu de détention.

Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Combien sont-ils ? Que faisaient-ils là ? A quelle fin ? Les questions fusent. Un internaute, dubitatif, avance une explication sibylline : « ça sent la traite… ! » L’enquête se poursuit. Le Procureur de la République s’est autosaisi. Par le recoupement des itinéraires, sûrement une lecture devrait être possible. Elle est sur une piste qui pourrait démêler l’écheveau. Mais par son ampleur, ce projet, -car il s’agit bien d’un projet, funeste, à ramification multiple-, nous interpelle. Comment a-t-il pu s’organiser jusqu’à atteindre cette taille sans aiguiser le soupçon, même de l’entourage immédiat ?

Révèle-t-il notre naïveté, notre manque de vigilance ? Sonne-t-il le glas d’une société pudibonde mais indifférente à « ce qui ne la regarde pas » ? Un quotidien sans relief et une vie atone peuvent-ils expliquer cette absence d’émotion vive chez nos compatriotes ? Sont-ils à ce point détachés de ce qui les environne ? Le sauve-qui-peut détrône-t-il la solidarité, elle-même malmenée par les avatars de vie ? Qu’est-ce qui nous arrive ? Avons-nous perdu définitivement nos repères ? Personne ne s’en offusque. Personne n’élève la voix.

Et pourtant, des « gueules », le Sénégal n’en manque pas ! Ellse s’égosillent pour moins que ça… Avons-nous dès lors conscience que notre humanité nous quitte ? Qu’est-ce qui resterait alors ? Des âmes en peine ? Une misère sociale sans visage ? Gardons-nous de fantasmes, d’exagération et de vision apocalyptique du devenir.

Mais ne nous dédouanons pas : un phénomène se met en place avec un jalonnement invisible d’accessoires… C’est à croire que le Sénégal change d’échelle. Des pratiques d’un autre âge ont cours. Aucun obstacle ne se dresse pour stopper leur progression. Le silence ensevelit l’émotion et engendre l’indifférence.

Le Nigéria est l’autre pays qui s’enfonce dans l’abîme. Là-bas, la mort ne suscite plus d’indignation. Les populations, notamment, celles du nord, vivent repliées, recluses avec la hantise des massacres comme celui survenu la semaine dernière dans l’Etat de Bornou. Par centaines, de pauvres paysans sont les victimes expiatoires d’une cause sans justification propre.

Au nom de qui tue-t-on ? Pourquoi cet acharnement répétitif sur une catégorie sociale sans influence réelle sur la marche du monde nigérian ? Abuja, submergée de défis, débordée par plusieurs forces qui se neutralisent, perd le Nord. Le Président Buhari, avait été réélu en 2019 avec l’espoir de réunifier et de pacifier ce vaste pays amputé d’une partie de son territoire.

Buhari, véritable homme du système, a déçu. Il ne semble pas à mesure d’apporter les solutions attendues. Le mal persiste. Il s’étend à d’autres aires géographiques. Boko Haram dicte sa loi en détruisant, donc en déconstruisant, les symboles de modernité, synonymes de perversion, d’acculturation ou de dépersonnalisation. Le mouvement ne lâche rien, signe qu’une puissante main invisible actionne des leviers tout aussi puissants. Mais détruire l’école c’est…replonger dans la pénombre et le purgatoire !

A l’est du continent, l’Ethiopie tue à huis clos dans la province du Tigré. Ce brusque retournement de conjoncture politique est l’œuvre du Premier ministre Abiy Ahmed. Il était posé, le voilà (maintenant) pressé. La première qualité lui avait valu l’attribution de Prix Nobel de la paix. Mais en se hâtant d’en découdre avec des adversaires politiques qu’il considère comme des ennemis du peuple (quel peuple ?), le voilà qui affiche contre toute attente un visage méconnu de lui jusqu’à présent. Cachait-il son jeu ? L’a-t-on poussé au bout de sa patience ?

Etat fédéral, l’Ethiopie a un devoir de protection de sa population sans autre considération que la citoyenneté. De ce fait, la furie se propage dans cette région excentrée désormais coupée du monde où ne sont présents pour témoigner ni la presse, ni les observateurs encore moins les organisations humanitaires. Par milliers les populations s’enfuient vers le Soudan. Pire, la région abritait déjà des réfugiés érythréens, obligés de quitter précipitamment en se dirigeant à leur tour vers le Soudan.

L’ONU s’inquiète. Pas l’Union africaine. Qui ne se fend même pas d’une déclaration de principe. Ayant son siège à Addis-Abeba, l’instance panafricaine montre, par son silence, son embarras et toute la gêne qui l’envahit. L’UA se contient certes. Mais pas au risque d’être inhibée par le comportement d’un de ses membres fut-il influent ou imposant. Nos représentations ne saisissent pas encore la portée de la tragédie qui se déroule hors champ. Et il sera trop tard quand nous nous en apercevrons.

Pour sa part, le Premier Ministre éthiopien déroule son projet : décapiter le leadership tigréen, décimer les réseaux de la force politique et plus tard « réparer le mal qu’il a causé » en domptant la capitale frondeuse, Makélé. S’il montre des signes de grande habileté, Abiy Ahmed, hier colombe, apparaît de plus en plus aujourd’hui comme un faucon. Or le Comité du prix Nobel de la paix récompense « la personnalité ou la communauté qui aura le plus contribué au rapprochement des peuples, à la suppression des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès de paix ».

Ainsi, le prix Nobel est remis à des personnalités historiques. Le Premier Ministre éthiopien en est-il une ? Abiy invoque la surenchère sécuritaire pour casser du Tigré en utilisant la manière forte que récuse justement le Comité du Prix Nobel. Disons le net : nos pouvoirs sont faibles. Ils ne sont même plus habiles. L’Ethiopie n’aime pas son Nord. Les impairs et les excès y sont monnaie courante du fait de l’arrogance des troupes qui quadrillent le Tigré. Ce point cardinal hante les sommeils à Addis-Abeba.

Tiens, Abiy utilise le Twitter ! Comme l’Autre qui s’apprête, contraint et forcé, à quitter malgré lui le pouvoir. « Pour tenir sa parole, mieux vaut ne pas la donner… ! » En donnant la sienne au Comité d’attribution lors de la cérémonie de remise à Oslo, le dirigeant éthiopien affirmait inscrire son action politique dans le sillage de la paix « sans jamais recourir à la guerre pour régler un quelconque différend. »

L’appétit du pouvoir vient en se reniant…

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